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L’Homme, cet animal (ir)responsable

 

Porté par la mouvance écologique, un large consensus s’est formé entre les sciences occidentales et les philosophies religieuses orientales qui appelle à réintégrer l’espèce humaine dans une vision holistique – c’est-à-dire globale – de la nature. L’homme devrait être perçu comme un animal ordinaire. Alors que d’aucuns nous alertent quant à notre entrée dans l’Anthropocène, ère de la domination de l’humain sur Terre, la militance antispéciste, qui marque l’esprit de notre temps, nous enjoint d’inclure les animaux dans notre communauté morale en leur accordant des degrés de dignité, de droits et peut-être même de devoirs, selon leur niveau de développement évolutif. Ainsi, on attribuerait au cheval, à la mouche et à la bactérie des statuts juridiques différents selon leur capacité à en bénéficier. Notre devoir de mieux protéger les animaux est aujourd’hui une évidence, autant en ce qui concerne leur qualité de vie dans l’élevage et l’expérimentation scientifique, que dans la préservation de leurs milieux de vie afin d’éviter l’extinction croissante d’espèces.

Or, en reprochant exclusivement aux humains leur comportement irrespectueux envers la nature et en n’adressant jamais de critiques aux autres espèces vivantes, les écologistes témoignent malgré eux d’une attitude spéciste. Ils n’accusent pas le lion de dévorer sa proie vivante, ni les rapaces d’enserrer de leurs griffes des micromammifères (mulots, musaraignes, etc.) qui seront dépecés vivants par leurs poussins. Si des lapins ravagent les steppes, c’est le gouvernement australien qui est mis en cause. Et les défenseurs de la nature ne dénoncent pas les bostryches, ces petits coléoptères qui détériorent nos forêts. Implicitement, les humains savent qu’on ne peut pas porter l’animal responsable de son comportement alors que l’on doit fréquemment reprocher à l’homme sa conduite, ce qui le rend éthiquement unique et distinct du reste de la biodiversité.

Le premier récit biblique de la Création peut être compris dans cette optique. Il y est dit que « Dieu créa l’homme à son image » (Genèse 1,27-28). Cette « ressemblance » avec Dieu enjoint l’homme à « soumettre » le reste de la Création, un verbe hébreu qui n’est pas à entendre dans le sens d’une exploitation mais d’une responsabilité qui fait de l’homme le gestionnaire de l’écosystème Terre dans son ensemble.

La distinction entre l’animal et l’homme est plus difficile à établir sur le plan cognitif. Dans la mesure où ils s’adaptent à leur environnement et se maintiennent en vie, tous les êtres vivants (bactéries, végétaux, animaux, etc.) sont doués d’une « intelligence ». Pour décrire comment l’intelligence humaine est à la fois de même nature et disproportionnée à celle des animaux supérieurs, on peut se servir de l’image d’un verre d’eau salée tiré de l’océan Pacifique que l’on compare à cet océan entier. Les deux sont de même nature, certes, mais le gigantisme de l’océan permet l’émergence de phénomènes impensables dans un verre d’eau : courants marins influençant les climats planétaires, prolifération d’espèces marines, activités humaines (pêche, tourisme, exploration, etc.). Selon cette même logique, les raisonnements-réflexes d’un oiseau et d’un homme face à un attaquant sont de même nature : ils produisent la fuite ou la riposte. Cependant, aucun oiseau ne sera capable de mettre au point un système de défense mondial comme l’OTAN et moins encore d’en penser les retombées stratégiques, politiques, économiques, écologiques, éthiques et philosophiques. Comme un océan face à un verre d’eau, la pensée humaine, avec ses facultés d’abstraction et de raisonnement, génère de nouvelles dimensions idéologiques qui sont disproportionnées aux facultés mentales de toute autre espèce biologique.

 

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À propos Gilles Bourquin

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étudie la théologie protestante à Neuchâtel puis exerce le ministère pastoral en Suisse dans les cantons de Neuchâtel, Jura et Berne actuellement. Il est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la théologie de la spiritualité, publiée chez Labor et Fidès, et a exercé durant 6 ans des fonctions de journaliste et corédacteur en chef aux journaux d’église La Vie Protestante NeBeJu puis Réformés romand.

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