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La souveraineté et le sacré. La religion civile chez Jean-Jacques Rousseau

Maxime Michelet et Philippe Comby

En 1762, Jean-Jacques Rousseau publie deux œuvres fondamentales : Émile, ou de l’éducation et le Contrat social. Chacune lui attirera les foudres des autorités de Paris comme de Genève, à cause d’une vision peu orthodoxe de la religion, notamment exprimée au livre IV de l’Émile, avec la célèbre Profession de foi du vicaire savoyard, mais aussi au chapitre final du Contrat, intitulé « De la religion civile ». Ce dernier texte a dérouté, dès l’origine, les critiques du corpus rousseauiste, tant le développement global de l’œuvre au terme de laquelle il se situe semble en rejeter la nécessité. D’aucuns évoquent même la livraison tardive par Rousseau de ce chapitre à son éditeur pour suggérer qu’il s’agirait là d’un élément dérogeant au plan d’ensemble du Contrat. En somme, le passage conclusif traitant de la religion civile formerait une digression obscure, éloignant le propos de son dessein général.

Moins bien connue que les autres théories de Jean-Jacques Rousseau, la religion civile est pourtant indissociable du projet politique de ce dernier. Trop souvent renvoyée à un remake de la religion gréco-romaine ou seulement étudiée à travers les suites pratiques qui Moins bien connue que les autres théories de Jean-Jacques Rousseau, la religion civile est pourtant indissociable du projet politique de ce dernier. Trop souvent renvoyée à un remake de la religion gréco-romaine ou seulement étudiée à travers les suites pratiques qui lui seront données, notamment aux États-Unis, et plus brièvement en France, elle est pourtant un merveilleux outil de réflexion sur le sacré en politique.

 Une brève histoire théologico-politique

Selon Rousseau, il n’est pas aisé pour l’homme de se « résoudre à prendre son semblable pour maître », ainsi que l’exige le contrat social. C’est pourquoi, à l’aube des sociétés humaines, les hommes se sont donné des dieux pour souverains, la seule puissance pouvant légitimement s’imposer à eux ne pouvant être qu’une puissance surhumaine. De cela découle que chaque société avait ses dieux et que les religions étaient alors nationales, les dieux des nations vaincues s’inclinant même devant les dieux des peuples vainqueurs : « des divisions nationales résulta le polythéisme ».

Dans ce système, Jean-Jacques Rousseau inclut le Dieu d’Israël. Selon lui, la Bible contient deux conceptions différentes de la divinité : l’Ancien Testament évoque un Dieu national, celui du peuple hébreu, tandis que le Nouveau Testament révèle un Dieu unique. Cette révolution chrétienne ne reçoit pas un jugement favorable de la part du philosophe genevois qui regarde avec horreur la scission de l’ancien système unitaire polythéiste qui liait le politique et le religieux, Jésus distinguant deux autorités : celle de César (l’État) et celle de Dieu (l’Église).

Un nouveau système naît alors, ayant inscrit dans sa genèse même la longue succession de conflits entre pouvoirs temporel et spirituel qui émaillera son histoire. En autonomisant le culte, rendu indépendant de l’État et du Souverain, le christianisme introduit une dualité de puissance, l’Église et l’État : à qui un chrétien doit-il alors obéir, au prince ou au prêtre ? Même en Angleterre, Rousseau affirme que le roi, certes chef suprême de l’Église, ne demeure que prince et n’est nullement souverain, le souverain de l’Église demeurant le clergé, car seul le clergé, par les outils incomparables que sont la communion et l’excommunication, régule et règle la conduite et la composition de la communauté chrétienne

 De la classification des religions

Cette religion cléricale est l’objet principal de la dénonciation de Jean-Jacques Rousseau, qui voit dans celle-ci une religion du prêtre, menace mortelle pour l’unité des communautés politiques et de leurs souverainetés. Penseur de la communauté et non de l’universel, Rousseau rejette ce cosmopolitisme clérical qui transgresse les limites de la patrie politique et entend exercer une souveraineté temporelle au nom d’un royaume spirituel pour lequel les prêtres seraient les seuls médiateurs efficaces.

La religion du prêtre n’est pour Rousseau d’aucun peuple ni d’aucun État et contrevient au contraire, très clairement, à l’institution politique du souverain : religion « qui, donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. »

À côté de cette institution violemment décriée, il distingue encore deux autres types de religion, dont la première est selon lui la forme originelle du christianisme, avant que l’évolution historique ne vienne la transformer en catholicisme clérical : la religion naturelle, dénommée aussi religion de l’homme.

Celle-ci correspond au christianisme de l’Évangile, éveil de la conscience intérieure. Cette vision n’est pas étrangère à la tendance du XVIIIe siècle à préférer, en Jésus de Nazareth, le Fils de l’Homme au Fils de Dieu, à préférer le Christ comme modèle et idéal moral au Christ comme puissance transcendante. Cette religion naturelle découle non pas de la raison mais du cœur, elle est issue non pas d’une réflexion mais d’une introspection menant à retrouver en soi l’instinct de Dieu, à la fois l’instinct du divin lui-même, notamment dans la contemplation de l’harmonie du monde, mais aussi l’instinct moral, don de Dieu notamment accessible par la contemplation du Christ.

Pour Rousseau, une fois le christianisme débarrassé de ses dogmes (et de ses prêtres), la morale issue de la prédication de Jésus est ce qui se rapproche le plus de cette religion naturelle. À l’archevêque de Paris qui condamne ses théories sur la religion, il répond : « Je suis chrétien, non pas comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. » Entretenant un rapport intime et personnel à Dieu comme au Christ, il conçoit cette religion de l’homme comme une religion « sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale » : « la pure et simple religion de l’Évangile, le vrai théisme. »

L’autre type de religion est celle du citoyen qui, contrairement à la précédente, est toute entière extérieure, « ses dogmes, ses rites, son culte extérieur [étant] prescrits par des lois. » Il s’agit d’une religion propre à un seul pays, un culte national placé sous l’égide d’une ou plusieurs divinités tutélaires. Elle enseigne aux citoyens que la patrie doit être l’objet de leur adoration, que le respect des lois et celui des dieux se confondent en un même mouvement : servir l’État, c’est servir les dieux de la cité. Le prince est pontife et il n’y a d’autres prêtres que des magistrats, comme dans le système religieux de la Rome ancienne.

Mais ni la religion de l’homme ni celle du citoyen ne sont exemptes de défauts. Pour Rousseau, la seconde « noie le vrai culte de la divinité dans un vain cérémonial » tandis que la première ne pourrait fonder qu’une société hors-sol, totalement étrangère à l’existence temporelle et politique. La religion de l’homme, entendue comme celle de l’Évangile, dévalorise en effet les affaires terrestres au profit d’une patrie spirituelle à venir, la rendant incompatible avec la citoyenneté et le patriotisme. En détachant le cœur des hommes de la société terrestre, elle nuit à l’esprit social, « une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes » : « la patrie du chrétien n’est pas de ce monde. » Cette dévalorisation du monde au profit d’un renvoi perpétuel à la volonté divine et au royaume à venir peut même être, selon Rousseau, le terreau le plus fertile pour le despotisme d’un homme qui saurait détourner ce système de soumission extrême au profit de son propre pouvoir.

 Formalisme éthique et liberté de conscience : la religion civile

Jean-Jacques Rousseau en arrive alors au système qu’il appelle de ses vœux, ni superposition pure ni séparation stricte entre le politique et le religieux, arguant la nécessité d’une « profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen, ni sujet fidèle. » La religion civile est une dialectique entre spiritualité et citoyenneté, une dualité religieuse qui – contrairement à la dualité cléricale – n’attente pas aux droits et à la puissance de la souveraineté mais, au contraire, est pensée comme clef de voûte de la communauté souveraine. Cette religion ne fonde ni la nécessité d’une croyance ni la nécessité d’une incroyance car la foi est renvoyée au domaine de l’introspection intérieure et du rapport personnel à la divinité. En somme, la religion civile de Rousseau n’exclut en rien l’existence, pour chaque individu, d’une religion naturelle. Plus encore, cette religion civile tend à garantir les droits de cette religion naturelle. En effet, s’il affirme le nécessaire respect des principes fondateurs de la religion civile – dont l’État doit garantir le respect par les citoyens et non que les citoyens y croient – Rousseau rappelle aussi que « les dogmes de cette religion n’intéressent ni l’État ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale, et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. » En d’autres termes, l’État ne doit être occupé qu’à faire de bons citoyens et non de bons croyants, la foi intérieure des hommes n’étant pas de son ressort. Dans une lettre à Voltaire, en 1756, on peut ainsi déjà lire sous la plume de Rousseau : « Quand un homme sert bien l’État, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu. » En effet, le souverain politique ne saurait être juge de la foi dont le seul arbitre est la conscience intérieure et Dieu le seul juge. Le souverain ne peut être juge que de ce qui relève de son intérêt, à savoir la sociabilité de ses sujets, leur appartenance respectueuse à la communauté et leur soumission aux lois. À travers la religion civile, Rousseau se propose de façonner ce qu’il considère comme un pilier fondamental de l’harmonie sociale : le sentiment de sociabilité. Si la religion de l’homme s’occupe de l’âme, la religion du citoyen ne saurait s’occuper que de sa vertu civique. La religion civile est un élément de rassemblement des citoyens autour du pacte social qui fonde leur communauté politique. Elle s’occupe de sanctifier le contrat social et de renforcer la volonté générale, entendue non pas – comme chez Diderot – comme une « voix de l’humanité », volonté commune de tous les hommes, mais comme l’expression souveraine d’une communauté politique délimitée dont les membres se reconnaissent mutuellement égaux et soumis à ladite volonté. L’obligation vis-à-vis de celle-ci revêt pour Jean-Jacques Rousseau trois dimensions : un devoir moral, une contrainte légale mais aussi un sentiment qui doit être donné par la religion civile, cette dernière établissant un cadre éthique dont la violation vaut sortie de la communauté (bannissement, voire peine de mort). Il ne s’agit donc pas d’imposer des dogmes théologiques mais de construire un formalisme éthique, un code moral qui manifeste et consolide l’amour des lois et du pacte social.

La sainteté du contrat social et des lois est le principe essentiel de cette religion civile qui affirme l’existence de Dieu – sans le définir dogmatiquement – ainsi que le mécanisme de rétribution des actes bons et de châtiment des actes mauvais, et enfin la vie après la mort. À côté de ces affirmations, un seul interdit est affirmé : l’intolérance théologique. Religion nationale non exclusive, elle tolère toutes les religions naturelles tant que celles-ci ne viennent pas s’opposer aux devoirs du citoyen.

 Une religion de l’État et de la souveraineté

En préconisant cette forme civile de religiosité, tolérante des formes naturelles de la spiritualité, Jean-Jacques Rousseau ne défend pas l’instauration d’une religion d’État mais la construction d’une religion de l’État, d’une religion pour et par l’État qui fortifie la communauté sociale en étant un rappel de la présence du sacré dans la souveraineté. Car telle est la religion civile au sein du Contrat social de Rousseau : une théorie religieuse de la souveraineté.

Avec la religion civile, Rousseau cherche à construire au sein de la société un barrage à l’insociabilité, une dynamique qui empêche les membres du souverain de s’écarter de la communauté et, en prenant leurs distances, d’affaiblir la puissance souveraine en rompant le contrat social. La religion s’impose dans ce système afin de garantir les sentiments de sociabilité de chacun par la solidité des serments d’appartenance. Voltaire lui-même affirmait ainsi dans l’article « Athée, athéisme » de son Dictionnaire philosophique portatif : « Il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, et qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. » C’est bien la nature injonctive et irrévocable du serment qui évitera l’insociabilité et se portera garante de la communauté sociale, et non pas le contenu dogmatique d’une croyance religieuse particulière. Le souverain ne prescrit donc que la nécessité et la sacralité d’un serment qui s’impose à chacun et qu’il s’engage à tenir devant tous, ce qui permet à Rousseau de faire l’économie du clergé pour ne retenir que les magistrats comme garants du lien de fidélité à la communauté ainsi contracté, c’est-à-dire en fait l’ensemble des sujets du souverain qui forment le peuple.

Avec la religion civile, Jean-Jacques Rousseau met ainsi le sacré au service de la cohésion sociale et de l’unité politique, établissant la souveraineté comme affaire de tous, dont aucun ne doit s’écarter, et renvoyant la connaissance de Dieu à l’intime et au cœur.

 

À lire les articles de :  Laurent Gagnebin ” Jean-Jacques Rousseau : Dieu, raison et sentiment ” , et Pierre-Olivier Léchot ” Jean-Jacques Rousseau ou la religion décrassée

 

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À propos Maxime Michelet

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est étudiant, diplômé d’un master d’Histoire contemporaine à la Sorbonne ; issu d’une famille de tradition athée, il a rejoint le protestantisme libéral à l’âge adulte à travers le temple de l’Oratoire du Louvre de Paris.

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