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3. La constante nécessité d’une critique réformatrice

 

Les théologies libérales apparues au XIXe siècle soulignent la nécessité de réformer constamment les doctrines chrétiennes, au point que ces dernières perdent toute valeur définitive. Cette critique réformatrice suppose que la foi prime sur les doctrines, autre « dogme » libéral. Au XIXe siècle, l’insistance sur le progrès de la pensée n’est pas propre aux théologies libérales. Elle est une expression de l’esprit de ce temps. Tandis que le siècle des Lumières avait tenté d’établir l’universalité de la raison, le XIXe se rebelle contre son caractère immuable et affirme que tout évolue au cours de l’histoire. La philosophie et la théologie ne font pas exception. Il n’y a donc plus de doctrines fixes, mais une critique régulière de tout ce qui est établi. Dans un premier temps, nous évaluerons la pertinence de ce « dogme » libéral de l’évolution des doctrines, ce qui nous conduira à nous demander comment les théologies libérales justifient cette nécessité de réformer sans relâche la théologie chrétienne.

Résister ou réformer

Observons d’emblée que la volonté libérale de critiquer les doctrines traditionnelles contient un jugement de valeur : le refus de se réformer, l’attitude conservatrice, est perçue comme un tort. Mais pourquoi ? N’y a-t-il pas des situations où, au nom de l’Évangile, il est requis de résister aux mutations culturelles ? Les réformateurs ont-ils toujours raison ? L’apôtre Paul ne débute-t-il pas son épître aux Galates, un des plus ancien texte du Nouveau Testament, par une critique cinglante de ceux qui renversent l’Évangile reçu à l’origine : « J’admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre Évangile. Non pas qu’il y en ait un autre ; il y a seulement des gens qui jettent le trouble parmi vous. » (Galates 1,6-7) Cela dit, il n’est pas certain que cette critique puisse être appliquée aux théologiens libéraux, car en modifiant les expressions de la foi, ces derniers cherchent à promouvoir l’esprit originel de l’Évangile dans les codes culturels de leur temps.

Retenons que toute réforme n’est pas automatiquement juste et qu’il s’agit d’examiner ses motivations avec soin. La logique réformatrice impose aux théologies libérales de soumettre leurs propres affirmations à la critique historique. Reproduire tel quel aujourd’hui le libéralisme des théologiens du XIXe siècle n’est pas une attitude libérale, mais une forme paradoxale de « conservatisme libéral ».

Facteurs internes et externes

Après ces remarques préalables, abordons la question de fond : le principe libéral affirme la constante nécessité d’une critique réformatrice, mais il n’en précise pas les raisons. Comment peut-on justifier un tel devoir de revisiter en permanence les fondements de la foi ? Je développerai trois arguments de nature différente – théologique, adaptative et philosophique – en faveur de cette critique réformatrice.

Il s’agit dans un premier temps de distinguer les arguments internes à la foi des pressions qui s’exercent sur elle de l’extérieur. On peut vouloir réformer la foi parce qu’elle est elle-même « réformante », auto-transformatrice, vivante, dynamique et évolutive ; ou au contraire, parce que le milieu historique, social et culturel dans lequel la foi s’exprime requiert de modifier la façon de la communiquer. Nous verrons que dans la pratique, les arguments internes et externes sont souvent étroitement liés.

L’Évangile est une réforme

L’idée selon laquelle la foi chrétienne est une force réformatrice est confirmée par son origine : le christianisme n’est pas une création originale mais un mouvement réformateur issu du judaïsme. La subdivision des Écritures chrétiennes en deux Testaments souligne le caractère évolutif de la foi. Le Christ réinterprète le judaïsme en transformant son caractère juridique national en une religion universelle de l’amour de Dieu et du prochain. L’exégèse historique des textes bibliques révèle que plusieurs modèles théologiques se combinent au sein du judaïsme puis du christianisme. Ce constat permet de considérer l’histoire de l’Église comme un processus continu de création de doctrines. Cependant, à commencer par les impulsions de Jésus et Paul, les réformes de la foi comportent toujours un double mouvement de retour aux origines et de renouvellement spirituel. Elles ne sont jamais un simple mécanisme de fuite en avant.

Les auteurs du Nouveau Testament ont intégré dans leurs doctrines cette dimension transformatrice de la foi. Les évangiles synoptiques parlent d’une métanoïa – terme grec qui signifie « changement d’état d’esprit ou d’opinion » – déclenchée par l’irruption du Règne de Dieu dans l’histoire. Selon l’évangile de Jean, « l’Esprit nous conduira dans toute la vérité ». L’apôtre Paul décrit le chrétien comme étant « mort et ressuscité avec Christ », exprimant ainsi l’expérience à la fois douloureuse et régénératrice de l’Évangile.

S’adapter pour survivre

La réformation de la foi ne découle pas uniquement de causes internes. Elle s’avère nécessaire lorsque les repères culturels d’une société changent et demandent la rénovation du discours de la foi, sous peine qu’il devienne irrecevable pour une majorité de personnes. Dans ces cas, la critique réformatrice peut être comprise comme une stratégie d’adaptation en vue de la survie d’une communauté de foi. J’utilise ici la notion d’adaptation empruntée à la biologie évolutionniste, car il s’agit d’un phénomène semblable sur le plan culturel. Presque tous les progrès des religions peuvent être expliqués par des luttes contre leur marginalisation. Le projet évangélique initié par Jésus de Nazareth peut être compris comme une tentative très réussie d’adapter le judaïsme aux besoins de la société hellénistique individualiste et pluraliste de son temps. Jésus s’adresse à tous sans trop de considérations de nationalité ou de religion. Il se préoccupe avant tout du salut, du bien-être spirituel et de la santé des personnes. Les causes externes de sa réforme recoupent les causes internes. Plusieurs théologies libérales décrivent l’Évangile comme un mouvement d’adaptation du divin à l’humain.

À partir de la Renaissance, les progrès des sciences modernes ont constitué les principales causes externes d’adaptation des doctrines chrétiennes, confrontées aux nouvelles théories de la création de l’univers, de la terre, de la vie et de l’homme. En renonçant à la véracité historique du récit de la Genèse, un des principaux objectifs des théologies libérales du XIXe siècle a consisté à adapter la théologie académique à ces acquis scientifiques, afin qu’elle ne tombe pas en discrédit et ne soit pas taxée d’obscurantisme. Le dialogue avec les sciences demeure aujourd’hui un des principaux défis des théologies libérales.

Des réformes inachevées

En définitive, la constante nécessité d’une critique réformatrice dont se prévalent les théologies libérales est une conséquence de notre condition d’insatisfaction existentielle. Si, comme le suppose le christianisme, la fin de l’homme est sa réunification avec Dieu préfigurée dans l’image du Christ, tant que nous sommes dans ce monde, nous nous sentons éloignés de Dieu. Le manque de plénitude crée en nous le constant désir de réformer la réalité afin de nous rapprocher de la perfection. Cette utopie guide tout progrès humain. Le Règne de Dieu, moteur et fin de l’évolution, se situe au-delà de toutes nos possibilités de réformes. Aussi nécessaires soient-ils, nos efforts de transformer la réalité ne nous permettent pas de dépasser le stade de la foi, au travers duquel nous entrevoyons le règne de la vérité sans jamais l’atteindre encore. u

 

À propos Gilles Bourquin

étudie la théologie protestante à Neuchâtel puis exerce le ministère pastoral une quinzaine d’années. Auteur d’une thèse de doctorat sur la théologie de la spiritualité, il est depuis 2013 rédacteur responsable Berne-Jura au journal La Vie Protestante.

Un commentaire

  1. stephane.feye@belgacom.net'

    Bonjour,
    Peut-être ceci pourrait-il vous intéresser…

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    Cordialement

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