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Les fameux « trente deniers »

Le fait est peu connu : Marcel Pagnol, l’auteur souriant de pièces de théâtre, de films, de mémoires d’enfance « plus provençaux que nature », s’était passionné pour le personnage de Judas Iscariote, l’apôtre qui trahit Jésus. Et précisément, le dramaturge, qui prend au pied de la lettre l’expression proverbiale « trente deniers », estime que jamais l’apôtre n’aurait vendu son maître pour une somme aussi ridicule.

 Le « denier »

Le denier (dènarion) était en effet, au temps de Jésus, le salaire quotidien d’un ouvrier agricole (cf. la parabole des ouvriers de la onzième heure Mt 20,1-16) : autant dire le SMIC ! Mais le récit de la trahison de Judas (Mt 27, 15) ne dit pas cela : en fait, Jésus aurait été trahi pour « trente sicles d’argent (triakonta arguria) » (Mt 26, 15), soit 120 deniers : quatre mois au SMIC (soit 6 836 euros selon la cote de janvier 2023). Matthieu est le seul des évangélistes à préciser le montant de la transaction. Marc (14,11) et Luc (22, 5) évoquent seulement une somme d’argent, sans préciser.

Du coup, connaissant la manière dont Matthieu tisse son récit de citations ou de réminiscences du Premier Testament, il n’est pas difficile d’imaginer qu’il évoque ici un oracle prophétique que ses lecteurs, pétris de culture biblique, n’ont pas de peine à reconnaître. L’allusion est même si évidente qu’il ne prend pas la peine de la présenter selon son habitude comme une citation d’accomplissement : « ceci arriva pour que se réalise la prophétie de… ».

 Une référence au deutérozacharie

En l’occurrence, il s’agit d’une référence au deutérozacharie (les chapitres 9 à 14 du livre éponyme, remontant à l’époque des Macchabées). Au chapitre 11, après avoir décrit l’entrée triomphale dans Jérusalem d’un roi humble et pacifique (Za 9) – une scène que les évangiles reproduiront au moindre détail pour présenter le bref « triomphe » de Jésus avant sa Passion – Zacharie reprend l’image traditionnelle du roi « berger » du peuple de Dieu.

 Une allégorie complexe

Cela donne lieu à une allégorie complexe qu’on pourrait résumer ainsi :
Les « bergers » (les responsables) du peuple, qualifiés ailleurs de trafiquants, réduisent leurs sujets à l’état de bétail d’abattoir (v. 4-6) : ils les exploitent et les conduisent à leur perte.

Le prophète est appelé par Dieu à prendre le pouvoir pour délivrer le peuple de ses mauvais dirigeants (v. 7, 8a).

Mais le peuple n’accepte pas ce leader et, lassé, celui-ci déclare forfait à son tour, abandonnant le peuple à ses divisions (v. 8b-9).

Quant au prophète-berger (v. 10-14), il obtient pour son action un salaire dérisoire qu’il a réclamé sans conviction : trente sicles d’argent, exactement le « prix de vente » de Jésus ! Un salaire si dérisoire qu’il s’en débarrasse : « en le jetant au fondeur, dans la Maison du Seigneur ». Il y avait effectivement une fonderie dans l’enceinte du temple pour transformer en lingots les pièces de monnaie étrangères. On note qu’ici, Dieu lui-même s’assimile à son « berger » pour s’insurger contre cette rémunération. C’est lui-même, dit-il, qui est estimé à « ce joli prix » !

L’emprunt de Matthieu à Zacharie est évident : Judas « vend » son maître pour trente sicles d’argent, puis, pris de remords, il tente de rendre la somme aux grands prêtres et aux anciens qui ont été les commanditaires de la trahison. Ceux-ci l’éconduisent. Alors, comme le berger de Zacharie, il jette l’argent « du côté du sanctuaire » (Mt 27,5) et va se pendre. Les grands prêtres achètent avec cette somme « le champ du potier pour la sépulture des étrangers » (Matthieu 27, 7). On note que le mot hébreu habituellement transcrit « potier » peut signifier aussi « fondeur » comme chez Zacharie.

Si l’on se reporte au livre de l’Exode, cette somme de trente pièces d’argent est le dédommagement qu’on devait verser au propriétaire d’un esclave encorné accidentellement par une bête de son troupeau (Ex 21,32). Est-ce à cela que fait allusion l’image du « transpercé » du chapitre suivant (Za 12,10) ? En tout cas il est clair que, Dieu et son envoyé chez Zacharie, Jésus dans les évangiles sont évalués au prix d’un esclave. Et Jésus crucifié meurt comme un esclave révolté.

Les fameux « trente deniers » : un message spirituel

Bref, on le voit, les fameux « trente deniers » (ou plutôt trente sicles d’argent) ne constituent pas un détail anecdotique, mais un message spirituel : ce « joli prix » (Za 11, 13) est le symbole du refus de Dieu par son peuple. On peut y voir aussi une image d’une religion dévotionnelle qui s’imagine en être quitte avec Dieu en lui faisant l’aumône de quelques patenôtres : la plus dévote façon de se débarrasser de lui en prétendant le servir !

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À propos Michel Barlow

Michel Barlow, essayiste, romancier et théologien, est universitaire retraité (Lettres et sciences de l'éducation). Auteur de Pour un christianisme de liberté et Le bonheur d'être protestant.

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