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Søren Kierkegaard, la pensée en miettes

 

Kierkegaard (1813-1855) se serait bien moqué de toute tentative de présenter son œuvre en quelques paragraphes sagement organisés. S’il y a bien quelque chose qu’il critique, c’est l’illusion de la pensée à traduire le réel dans un discours transparent, lisse et unifié. Car le réel c’est l’existence – le fait brut d’exister, d’être là –, or « il n’y a pas de système de l’existence ». Le bâtisseur de systèmes se projette dans le ciel des idées, oubliant que la pensée est toujours le fait d’un penseur qui, lui, n’habite pas au ciel, dans l’éternité, mais sur terre, dans le temps. Prétendre produire une pensée pure en faisant abstraction de soi-même, de sa propre situation d’individu concret et historique, c’est être comme « un homme qui construirait un immense château, mais n’habiterait qu’à côté dans une grange ». Faisant résolument le choix de la singularité face au faux universel de la raison spéculative, Kierkegaard va jusqu’à publier dans son danois natal – vingt volumes dans les Œuvres Complètes en traduction française (Éd. de l’Orante) –, plutôt que dans la langue allemande qui règne sur l’Université. Prenant à contrepied le modèle du philosophe produisant une œuvre détachée de sa personne, il entremêle sa vie à ses réflexions, en particulier ses amours malheureuses avec Regine Olsen (1822-1904). L’amour, dans ses écrits, le dispute à la mélancolie, la foi au désespoir.

Souvent classé parmi les philosophes, et enseigné comme tel dans les manuels, Kierkegaard se définit lui-même comme « poète du religieux ». Certes, nombre de ses ouvrages sont de teneur philosophique, pourtant même quand il manie les concepts les plus ardus au cours de discussions théoriques avec les maîtres (Hegel notamment), il ne se positionne pas en philosophe. Enraciné dans la subjectivité, maniant le tragique, le comique, le paradoxe, il entrecoupe ses démonstrations argumentatives de créations littéraires (nouvelles, anecdotes, paraboles). Un livre après l’autre, des auteurs poétiquement inventés – les pseudonymes – prennent tour à tour la parole pour livrer chacun son point de vue sur la question étudiée, en fonction de sa personnalité, de son caractère, de sa sphère d’existence : l’esthète (le Séducteur), l’éthicien (Victor Eremita), le croyant (Anti-Climacus)…

Impossible de synthétiser ces divers points de vue dans un Point De Vue surplombant qui permettrait de réduire la complexité du réel : celui-ci demeure irréductible à une quelconque totalité systématique, motif pour lequel la pensée doit reconnaître humblement qu’elle ne peut fonctionner que par bribes, fragments, éclats – d’où l’un des titres les plus connus : Miettes philosophiques (1844).

Ceci est particulièrement sensible quand il s’agit de rendre compte de la vérité du christianisme. Pour Kierkegaard, celle-ci ne relève pas du savoir objectif établi par la science, mais de l’expérience subjective : « La condition chrétienne ne se détermine pas par le “quoi” du christianisme, mais par le “comment” du chrétien. » Dit autrement, la question de la vérité ne porte pas tant sur l’idée que je me fais de Dieu que sur mon rapport à Lui : la foi d’un païen qui prie une idole avec « la passion de l’infini » est plus vraie que celle d’un chrétien qui, censé posséder la vraie notion de Dieu, prie le vrai Dieu mais sans passion, sans intériorité, sans y engager son désir.

Manière de rebattre les cartes entre christianisme et paganisme : le plus païen des deux n’est pas toujours celui qu’on croit.

 

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À propos Guilhen Antier

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est professeur de théologie systématique à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Montpellier).

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