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Thomas More : une utopie si réaliste

 

Il peut paraître farfelu de chercher dans L’Utopie de Thomas More (1478-1535) un texte précurseur du protestantisme libéral, bien que cette parabole ironique ait été imprimée pour la première fois en 1517, quelques semaines avant l’affichage par Luther des fameuses 95 thèses ! Cependant son auteur paraît fort éloigné des perspectives de la Réforme : ce catholique fervent a payé de sa vie son attachement à l’Église romaine et il est considéré par celle-ci comme un martyr. En tant que chancelier d’Angleterre, il a lutté jusqu’au sang contre le projet d’Henri VIII de fonder une Église « schismatique ». Son œuvre la plus célèbre, L’Utopie, semble donc en complet décalage avec sa carrière politique et ses convictions confessionnelles.

 L’Utopie est une œuvre de « religion-fiction » et de « politique-fiction » : étymologiquement, l’Utopie c’est le pays de nulle part (u-topos), un pays qui n’a jamais existé, n’existe pas et (hélas !) n’existera jamais. Outre une dénonciation sans appel de la peine de mort, More y affirme, trois siècles avant Proudhon, que « la propriété c’est le vol » : « L’égalité, écrit-il, sera impossible dans un État […] où la richesse […] finit par tomber en la possession d’un petit nombre d’individus qui ne laissent aux autres qu’indigence et misère. »En matière religieuse, les Utopiens sont un modèle de tolérance : ils « mettent au nombre de leurs institutions les plus anciennes celle qui prescrit de ne faire de tort à personne pour sa religion ». De ce fait, « quoiqu’ils ne professent pas la même religion [ils sont conscients que] tous les cultes, dans leurs multiples variétés, convergent par des routes diverses à un même but qui est l’adoration de la nature divine ». « On ne voit donc dans les temples aucune image des dieux, afin qu’il soit libre à chacun de concevoir la divinité sous la forme qui convient à sa croyance. […] Et on ne récite aucune prière que chacun ne puisse répéter sans blesser sa conscience religieuse. »

Dans le royaume d’Utopie, les femmes ne sont pas exclues du sacerdoce et, sous couvert de décrire sa cité imaginaire, More fait une critique acerbe de la corruption de l’Église de son temps. Il égratigne les « prélats qui s’enrichissent aux dépens de leurs fidèles » et, comme Luther et Rabelais, remet en question l’état monastique, voire l’ascétisme : « Cruauté envers soi-même et orgueilleuse ingratitude envers la Nature, qui amène à fouler aux pieds les bienfaits du Créateur. » Avec une ironie légère, il dénonce également les dérives du christianisme de son temps, notamment une conception quasi magique de la Providence et de l’action en direct de Dieu dans le monde, avec toutes les dévotes superstitions que cela peut entraîner.

De même, à l’inverse du moralisme catholique toujours plus soucieux d’éviter le péché que de faire le bien, More esquisse une éthique directement calquée sur la parabole du Jugement dernier : loués soient donc les citoyens qui « cherchent à mériter le ciel uniquement par la vie active et de bons offices envers le prochain » !

C’est sans doute par son ironie et son recours à une écriture de fiction que Thomas More rejoint la théologie libérale, en même temps qu’il suggère une méthode de réflexion originale. Avec sa feinte naïveté, il suggère une façon plaisante de purifier la pensée et le vécu religieux. En imaginant une théologie et des comportements aussi différents que possible des nôtres, on pourrait tenter à sa suite de dénoncer les dérives du christianisme en montrant leur décalage par rapport à l’idéal qu’elles prétendent servir. Œuvre salutaire que de décaper en souriant le christianisme de toutes les scories qui l’encombrent ! Décidément, l’humour peut ouvrir des voies insoupçonnées à la théologie !

 

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À propos Michel Barlow

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essayiste, romancier et théologien, est universitaire retraité (Lettres et sciences de l’éducation). Il collabore régulièrement au magazine catholique contestataire Golias hebdo comme à Évangile et liberté.

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