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Des images en jeu

La lecture de la Bible réserve des surprises. Il arrive en effet que là où nous cherchions la tranquillité – quant à soi-même, la foi, ou nos représentations de Jésus – nous trouvions de l’inattendu. C’est l’expérience à laquelle Sophie Schlumberger nous invite, en rendant visite à ce passage de l’évangile selon Marc.

  Ce jour-là, Jésus a reçu une visite inattendue. Une visite qui n’aurait pas dû se produire, puisque son intention était de rester incognito : « Il partit de là et s’en alla dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison ; il voulait que personne ne le sache. » Pour quoi ? Pour faire retraite ? Pour se protéger ? Nous n’en saurons pas plus ; le texte ne fournit pas d’explications, préférant attirer notre attention sur l’échec de ce vouloir : « Mais il ne put rester caché. »

  « Car une femme dont la fille avait un esprit impur entendit aussitôt parler de lui et vint se jeter à ses pieds. » Ainsi, là où Jésus ne voulait personne, surgit une femme, qui n’aurait pas dû se trouver en cette maison, car, circonstances aggravantes, elle est non-juive, apprend-on, et marquée encore d’impureté à travers sa fille.

  L’entrée en scène de cette femme ramène Jésus d’où il était « parti », une indication que l’on peut certes comprendre en termes géographiques, mais qu’il est intéressant de relier à la situation qui précède, le discours dans lequel Jésus révèle à la foule (Mc 7,14-15) : « Il n’y a rien au dehors de l’être humain qui puisse le souiller (autre traduction : le rendre impur) en entrant en lui. C’est ce qui sort de l’être humain qui le souille (ou : le rend impur). » Et, « rentré à la maison, loin de la foule », il précisa à ses disciples (Mc 7,21) : « Car c’est du dedans, du coeur des gens, que sortent les raisonnements mauvais […]. »

  Dans cette autre maison, rejoint là où il souhaitait être quitte, et confronté à la demande insistante de la femme qu’il chasse « le démon de sa fille », Jésus a d’abord médit ; il a rabaissé cette femme en la considérant depuis les schémas, les dogmes des siens : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » Certains lecteurs pensent que Jésus ne peut l’avoir dénigrée, il testerait la femme.

  Par sa réponse, Jésus substitue un autre temps à l’ « aussitôt » de la femme ; il met en suspens l’attente et la confiance qu’elle plaçait en lui pour sa fille. Et par ce jeu d’images, il la déplace, également – et lui en même temps – sur une autre scène, celle de la tablée.

  Elle – pas bête – ne lâche pas, elle saisit la projection, s’en empare, jusqu’à entrer dans les représentations de Jésus, mais comme sujet libre, capable d’interpréter images et paroles :

  – Oui, « c’est vrai, Seigneur », j’endosse l’image, je suis un petit chien. Ma fille aussi. Eh bien, maintenant que nous sommes dans la même maison, ensemble, regarde ce qui se passe ! Tu ne vois pas ? Allez, baissetoi, et ouvre les yeux. Regarde « sous la table »… Dans cette maison, il n’y a pas deux services. Tous « mangent » en même temps, et tous à leur faim. Les « enfants », le « pain » et les « petits chiens sous la table », les « miettes ». À ta table, tous sont nourris, en famille. C’est moi qui te le dis !

  Cette femme met à profit ce jeu d’images, elle transforme les identités, ouvrant la tablée à l’universel : elle substitue en effet au terme « enfants » employé par Jésus et qui désigne les enfants selon la lignée (une allusion aux seuls juifs), un autre terme qui désigne les enfants, cette fois sans connotation d’appartenance, de parenté.

  En ce travail qui fait surgir de nouvelles compréhensions, la femme est reconnue par Jésus, ainsi que sa demande ; il change de regard à son sujet. La parole de cette femme accueillie par Jésus, et sa parole seule, puisqu’il n’opère pas de geste de guérison, vaut restauration pour la fille : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. Quand elle rentra chez elle, elle trouva l’enfant étendue sur le lit : le démon était sorti. »

  Clin d’oeil du narrateur au lecteur : le terme « enfant » qualifiant la fille est celui que la femme a introduit, ouvrant ainsi à d’autres, non juifs, d’être nourris aussi par Jésus, de très nombreux autres, 4000 environ (Mc 8,1-9), avant qu’une « multitude » le soit à son tour.

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À propos Sophie Schlumberger

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est bibliste de l’Église protestante unie de France. Elle anime des ateliers de lecture de la Bible selon une pédagogie qui favorise l’implication de chacun.e et du groupe dans l’analyse, l’interprétation et l’appropriation des textes. Elle est également formatrice.

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