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Messages d’espérance sur les pas du Galiléen

Voici deux livres écrits par deux hommes séparés par une frontière, et marqués dans leur chair par la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens : deux messages d’espoir qui appellent à la paix. Malgré la souffrance.

  Comment comparer des souffrances indicibles ? Naître et vivre dans un pays amputé, encerclé, en proie aux pires humiliations et sans le moindre espoir de vie meilleure pour soi ou ses enfants, ou bien naître de l’autre côté, en Israël, où à chaque naissance, les parents tremblent déjà en pensant à l’âge fatidique de 18 ans, auquel leur fils ou fille entrera dans l’armée et pourra être appelé à combattre.

  De chaque côté de la frontière, un destin tragique traque chaque enfant, le catapulte sur une voie qu’il n’a pas choisie, dans une guerre qu’il n’a jamais demandé à mener, dans la peur de chaque instant pour lui et les siens.

  Se peut-il que le choix de leur vie repose un jour sur ce dilemme : tuer pour ne pas être tué ? Comment sortir de cette affreuse équation ?

Il est grand temps que se lèvent des hommes et des femmes de bonne volonté, dans ce terrible conflit qui broie et déchire des vies innocentes, semant la violence et la haine, et qui paraît ne pas avoir de fin.

  Ces personnes existent : elles ont nom David Grossman du côté israélien et Izzeldin Abuelaish du côté palestinien. L’un est un écrivain très connu, auteur d’un livre qui a obtenu le prix Médicis étranger, l’autre est un médecin dont le témoignage bouleversant vient de paraître sous le titre Je ne haïrai point.

  L’Israélien a perdu un fils pendant la guerre du Liban, en 2006, alors qu’il était en train d’écrire ce roman intitulé Une femme fuyant l’annonce. Comme il l’explique lui-même, après la semaine de deuil qu’implique la religion juive, surmontant son immense détresse, il s’est remis à l’écriture de ce livre, ce qui l’a sauvé d’un complet désespoir. Le Palestinien, lui, qui a vu sa famille décimée en une seule journée, délivre un récit vécu, d’une grande intensité.

  Voici indéniablement une oeuvre très littéraire, qui allie un style fort et original à un plaidoyer vibrant pour un rêve de paix. Tout concourt à la beauté du texte, à commencer par l’omniprésence de la terre, la terre charnelle, emplie de senteurs, de bruits, de couleurs : cette terre qui engendre les mille douleurs de la guerre qui déchire Ora, « la femme fuyant l’annonce ».

  Ses fils, si vivants, si doués, seront-ils aspirés à la fin par la spirale infernale ? Avram, son ancien amour d’enfance, se remettra-t-il d’une captivité monstrueuse ? Elle fuit désespérément à travers le pays, et parle sans cesse, raconte sans se lasser Ofer, son plus jeune fils, essayant de tisser autour de lui le rempart des mots, la seule protection qu’elle puisse inventer pour le fils en danger.

  Horreurs, intolérables souffrances, mais aussi humanité, tendresse, insolubles questions de vie et de mort à résoudre, comment croire encore aux bons sentimentsà inculquer aux enfants quand ils doivent choisir un jour entre tuer ou être tué ?

  David Grossman a écrit là un roman rare et magnifique, un chef d’oeuvre contemporain avec toutes les beautés du classicisme.

  Aurions-nous, comme le Dr Izzedin Abuelaish, la capacité d’empathie et de pardon si nous étions confrontés aux événements terribles qu’il a vécus, lui dont la foi lui permet de nous dire : « Si j’avais la certitude que mes filles ont été les dernières sacrifiées sur le chemin de la paix entre Israéliens et Palestiniens, alors je pourrais accepter leur mort. »

  C’est dans le camp de réfugiés de Jabalia dans la bande de Gaza qu’est né Izzeldin Abuelaish, dans une famille pauvre et généreuse. Adolescent volontariste et bourreau de travail, il décide d’être médecin à Gaza, dans sa terre, pour son peuple et, qui plus est, il choisit comme spécialité la gynécologie et comme thème de recherche l’infertilité pour aider les couples stériles à donner la vie.

  Ainsi Izzeldin construit sa vie avec Nadia sa femme, ses huit enfants, sa maison près de Jabalia, dans ce coin de terre surpeuplé où la mort est présente à chaque instant. À travers un témoignage poignant d’authenticité, de volonté et de fragilité, d’humanité, il nous décrit les humiliations, les souffrances qu’il doit supporter quotidiennement en traversant la frontière avec Israël. Car il a décidé de travailler aussi dans les hôpitaux israéliens pour forger des relations professionnelles et fraternelles lui permettant de mieux soigner Palestiniens et Israéliens, pour jeter un pont de réconciliation entre ces deux communautés qui se déchirent mais aussi pour dire au monde ce que sont les conditions de vie à Gaza.

  Jusqu’à ces mois de tous les malheurs, le décès de Nadia emportée par une leucémie puis le raid israélien sur Gaza, le canon d’un char pointé vers sa maison et l’explosion d’une roquette : 3 de ses filles tuées, 2 grièvement blessées et une nièce tuée. Dans cet enfer, quel merveilleux message nous donne Izzeldin, fidèle musulman courageux mais toujours écartelé entre l’amour de sa famille et sa vocation de médecin, entre la rudesse des autorités israéliennes et le dictat du Hamas. L’amour est présent partout, tout comme la souffrance.

  Avec ses cinq enfants soudés à lui, il a trouvé momentanément un havre de paix au Canada ; là, son voisin immédiat l’accueille en enlevant la barrière qui sépare leurs deux bouts de terrain… Quel geste symbolique d’humanité !

  Ces deux hommes, blessés au plus profond, continuent encore à croire à une possibilité de paix et d’entente entre leurs peuples. Visionnaires, ils sont capables de reconnaître en chaque être son humanité et sa dignité.

  Il suffit que la vie, le travail ou n’importe quelle autre occupation rapprochent des êtres humains et ils découvrent soudain qu’ils se ressemblent, qu’ils connaissent les mêmes peurs et les mêmes désirs, qu’ils recherchent avant tout à mener une vie sereine avec les êtres qu’ils aiment.

  Certaines personnes peuvent jouer un rôle décisif par l’exemple donné du pardon et de la non-violence, par leur volonté inlassable de chercher la paix.

  La médecine, avec sa vocation de défendre la vie à tout prix, la littérature qui peut ouvrir les yeux en dépeignant des vies brisées et en faisant vibrer le meilleur chez le lecteur, ou encore la musique qui rassemble dans une même ferveur de jeunes musiciens sous la baguette d’un Daniel Barenboim, tout peut concourir à cette entreprise de rencontre et de connaissance des autres. Mais il faut que se lèvent des hommes de bonne volonté !

  Hommes de bonne volonté qui existent dans tous les pays et dans toutes les confessions comme nous le démontrent ces deux témoins de paix que sont D. Grossman et I. Abuelaish, à qui nous pourrions prêter des sentiments chrétiens. Mais non, ne nous arrêtons pas à ces barrières, « élargissons notre tente » comme le dit le psalmiste, et reconnaissons que tous, absolument tous, sont capables de cet élan d’humanité, éclairés sans doute par plus grand qu’eux, et qui peut mener à l’amour et à la paix entre les hommes.

David Grossman, Une femme fuyant l’annonce, Paris,

Seuil, 2011, 667 pages.

Dr Izzeldin Abuelaish, Je ne haïrai point, Paris, Robert

Laffont, 2011, 319 pages.

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