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Comment être calviniste après Calvin ?

Depuis un an les manifestations sur Calvin se succèdent, jusqu’à saturation pour certains. Philippe Aubert fait ici le bilan nécessaire de cet anniversaire. Que peut-on, que doit-on retenir aujourd’hui de cet homme parfois discuté, et de sa pensée ?

Le cinq centième anniversaire de la naissance de Calvin a donné lieu à de nombreuses manifestations, ainsi qu’à la publication d’un grand nombre d’articles et de livres. Parmi les livres, il convient de souligner le remarquable tome de la « Biliothèque de la Pléiade » qui, sous la direction de Francis Higman et Bernard Roussel, rassemble plusieurs écrits du réformateur, dont la plupart étaient jusqu’à maintenant connus des seuls spécialistes. De cette production variée et parfois inégale, on retiendra l’équilibre général de l’ensemble. Après une traversée du désert de plusieurs siècles, la pensée et la figure de Calvin ont connu un regain d’intérêt au cours du dixneuvième siècle. Michelet était passé par là, et comme souvent dans cet éternel mouvement de balancier qu’est l’histoire, Calvin s’est vu attribuer bien des qualités. Oubliant qu’il faut toujours faire la différence entre Calvin et les multiples formes de calvinismes, il devint alors directement l’initiateur d’une nouvelle culture, le père de nos démocraties modernes, et surtout le responsable du capitalisme, suite à la célèbre thèse de Max Weber. Aujourd’hui, les analyses sont plus fines et les conclusions moins massives. On peut déjà qualifier cet anniversaire de rééquilibrage sans grandes nouveautés si ce n’est, ce dont on doit se réjouir, de nous redonner une image moins fantasmatique du personnage, et une compréhension plus subtile de sa pensée. C’est dans ce cadre, que je voudrais esquisser une réponse à la question : « Comment être calviniste après Calvin ? » Il ne s’agit pas de fixer une nouvelle orthodoxie, mais d’essayer de discerner dans la théologie de Calvin, des éléments pertinents face aux défis que nos Églises doivent relever. Cinq points retiennent particulièrement mon attention, même s’il conviendrait d’en ajouter bien d’autres. Je qualifierai les trois premiers de théologiques, car ils sont centrés sur le rapport du croyant à l’Écriture, et les deux derniers de pratiques, en raison de leur importance dans notre façon d’être une Église calviniste aujourd’hui.

Calvin n’a pas pensé ramener le monde à l’Église, mais il a rêvé d’un monde dans lequel la Parole de Dieu serait partout.

Pour Calvin, les Écritures sont doublement fondatrices. Elles permettent de passer au crible la Tradition de l’Église, elles en sont l’instance critique. C’est de la lecture de la Bible que découle le célèbre adage : « Église réformée, sans cesse à réformer », et non d’une sorte de nécessité à s’adapter aux modes d’un monde qui change, comme on le croit souvent. La Bible doit être aussi le fondement d’un ordre nouveau ; n’oublions pas que, pour Calvin, le monde dans lequel il vit n’est pas chrétien. L’utopie calvinienne consiste à créer une société dans laquelle la Parole de Dieu est la mesure de toute chose, de la politique, même si elle garde son autonomie et sa liberté d’action, de l’économie, de la justice, de la culture, des rapports humains ; bref, Calvin n’a pas pensé ramener le monde à l’Église, mais il a rêvé d’un monde dans lequel la Parole de Dieuserait partout. L’autorité absolue de l’Écriture ainsi proclamée, le réformateur s’empresse de mettre sur le même plan l’Ancien et le Nouveau Testament. Il n’y a pas de rupture entre les deux Testaments, mais plutôt un accomplissement de l’un par l’autre. Le Dieu de Calvin est évidemment le Dieu de Jésus Christ, mais il est tout autant le Dieu créateur, le législateur qui donne la Loi à Moïse, le Dieu de l’Alliance avec les Patriarches, puis tout Israël. Le Nouveau Testament ne saurait résilier l’Ancien. Cette volonté farouche de « tenir » toute l’étendue de la révélation biblique, lui permet d’éviter de transformer le Christ en idole, de ne pas le confondre avec Dieu comme c’est trop souvent le cas pour des christologies oublieuses de l’Ancien Testament. En fait, bien avant la théologie libérale de la fin du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, Calvin a prêté une grande attention au Jésus de l’histoire. Aux formules alambiquées et philosophiques des conciles oecuméniques des premiers siècles qui tentent de définir la personne du Christ, il préfère donner corps à Jésus en scrutant toute l’Écriture. Cette position originale – elle n’est pas partagée par la tradition luthérienne, et encore moins par l’Église Catholique – facilite le dialogue avec le judaïsme, mais elle devrait surtout nous éviter de tomber dans une aberration qui malheureusement est déjà un lieu commun, à savoir qu’après la religion du Père, le judaïsme, celle du Fils, le Mur des Réformateurs à Genève, Suisse. De gauche à droite : Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze, John Knox. Photo D.R. Christianisme, l’humanité serait désormais apte à passer à l’étape ultime de la révélation : la religion de l’Esprit. Malheureusement, nous ne manquons pas d’exemples pour voir à quel fourre-tout ressemble cette dernière étape.

 Dans la lignée des humanistes et des réformateurs, au premier rang desquels il faut citer Martin Luther, Calvin veut nettoyer le texte biblique de toutes les interprétations plus ou moins fantaisistes qui en masquent le message authentique. Pour cela, il commence par lui redonner un statut littéraire. Il met l’accent, y compris pour les laïcs, sur l’importance des langues, l’hébreu et le grec, sur les règles de grammaire, sur les mots, leur étymologie et leur histoire. Le texte ne tombe plus du ciel, il est né et a été lu dans un contexte historique qui n’est plus celui du lecteur. Cette redécouverte, Calvin la confie aux érudits, aux théologiens et aux pasteurs, mais à elle seule, une lecture historico-critique de la Bible ne saurait en donner une interprétation qui puisse faire d’un texte, la Parole de Dieu. Calvin va se doter d’un principe herméneutique qu’on peut comparer à une paire de lunettes avec laquelle il va lire l’Écriture, à savoir que la Bible parlede moi. Sur un plan purement théolo gique, cette prise de conscience est l ’ oeuvre du Saint- Esprit . Dans la double inspiration de l’Écriture, il s’agit de l’inspiration intérieur e qui éclaire le lecteur, mais il s’agit aussi de la quintessence de l’expérience religieuse de Calvin. Dans la préface au Commentaire des Psaumes de 1557, le réformateur nous livre quelques rares informations autobiographiques grâce auxquelles on comprend que sa vocation religieuse est passée par une double identification. Lors de sa première rencontre avec Guillaume Farel, alors que ce dernier le presse de le suivre à Genève pour y organiser la Réforme, Calvin refuse, persuadé de ne pas être l’homme de la situation. On connaît la suite, il ira bien à Genève, mais pour cela, il s’est identifié à la figure du roi David telle qu’on la trouve en I Samuel 16, à savoir le dernier des fils d’Isaï que personne n’a trouvé digne d’être présenté au prophète afin de recevoir l’onction. La deuxième identification ressemble étrangement à la première. Cette fois, sur l’insistance de Bucer qui lui conseille de retourner à Genève malgré l’échec de la première tentative, Calvin comprend que son refus est semblable à la fuite de Jonas suite à l’appel de l’Éternel d’aller convertir les habitants de la ville de Ninive. Ces deux personnages, David et Jonas, au destin si différent, expriment parfaitement comment Dieu, par son décret secret et absolu, entre dans la vie d’un individu et lui fait « tourner bride » dans une direction que ni lui, ni son entourage n’auraient imaginée. Ce rapport extrêmement intime à l’Écriture est au coeur de l’identité et d’une authentique spiritualité protestante.

 Toujours dans un nouveau rapport au texte, Calvin opère une différence fondamentale entre le signe et la chose qu’il signifie. Dans le contexte de l’époque, il s’agissait de combattre les conceptions magiques dela religion, surtout celles liées aux sacrements. À titre d’exemple, le pain de la cène est un signe qui nous renvoie au Christ, en aucun cas il ne peut être confondu avec le corps historique ou spirituel de Jésus : « Il ne peut se faire qu’un homme de vingt ou trente ans soit caché dans un morceau de pâte », reprend Calvin à la suite d’Antoine Marcou. Cette distinction entre le signe et la chose lui permet, tout au long de ses commentaires bibliques, de considérer de manière très moderne que, par essence, le langage religieux est un langage symbolique. À cet égard, le commentaire du récit de la première Pentecôte dans le livre des Actes est exemplaire. Loin de confondre le Saint- Esprit et les flammes qui le symbolisent, Calvin explique avec une clarté étonnante comment le signe, pour être signifiant, entretient un rapport avec ce qu’il signifie tout en en étant parfaitement distinct. « L’apparence des langues est restreinte à la circonstance spéciale de ce qui était lors de faire. Car tout ainsi que la figure de la colombe qui descendit sur Christ avait une signification propre à la nature et office de Christ : aussi Dieu a ici choisi un signe qui fut convenable à la chose figurée, pour montrer l’efficacité du Saint-Esprit sur les Apôtres, telle qu’elle s’est manifestée par la suite. »

 Dans de nombreux écrits, Calvin exhorte ses lecteurs à parvenir à une foi adulte. Derrière la formule se cache tout ce qu’il déteste, plus particulièrement les différentes formes de dévotion qui ne sont que l’aveu d’une religion du doute. Calvin n’est pas plus tendre avec ce que nous appellerions aujourd’hui la bigoterie et les conceptions magiques et populaires qu’elle véhicule. La foi est une réponse, la réponse à une élection que nous ne méritons pas. Dans ces conditions toute la question est de savoir quel type de réponse est le plus approprié. Longtemps, la chrétienté médiévale a pensé que l’état religieux était la réponse par excellence. Luther ne voulait-il pas assurer son salut en se faisant moine ? Presque au même moment, d’autres émettaient des doutes sur la nécessité d’emprunter cette « voie sacrée » ; Érasme revient discrètement à l’état laïc, Thomas More goûte les joies du mariage et de la famille dans sa maison de Chelsea sur les rives de la Tamise. L’originalité de la réponse n’est autre que l’essence même du calvinisme. Certes, il y a la Loi et son observance. En plus des trois usages que Calvin lui reconnaît, notre volonté d’essayer d’en accomplir ne serait-ce qu’un iota, est la marque du sérieux de notre engagement, car chez Calvin, la foi ne se confond pas avec l’enthousiasme ; aux alléluias et autres gesticulations, le réformateur préfère les Dix Commandements. Mais ce n’est pas tout. Cette grâce,dont l’élection ne fait que manifester la toute puissance et le mystère absolu, engendre chez le croyant la gratitude. Dans un article publié dans la revue Esprit, Olivier Abel s’exprime en philosophe lorsqu’il écrit que c’est à la gratitude qu’on mesure l’émancipation, l’autonomie d’un sujet. L’individu qui croit ne rien devoir qu’à lui-même est encore puéril. Être adulte, c’est rendre grâce en forgeant une éthique de la responsabilité qui s’exprime dans la sobriété calviniste, dans ce que j’aime appeler, à la suite de mon maître Gabriel Vahanian, la frugalité protestante. Elle n’est rien d’autre qu’un usage du monde où nous prenons conscience qu’il faut aussi en laisser pour les autres. Les autres, voilà l’horizon de la théologie de Calvin. La gratuité du salut, la gratitude et l’engagement qui endécoule doivent conduire le croyant à l’insouci de soi. Quoi de plus biblique ? Reporter ce souci sur les autres, sur le monde, voilà la technique d’évangélisation préconisée par Calvin.

Les autres, voilà l’horizon de la théologie de Calvin. La gratuité du salut, la gratitude et l’engagement qui en découle doivent conduire le croyant à l’insouci de soi.

 La Réforme peut se dissoudre dans les réformes. Luther avait dû affronter le problème avec la Guerre des Paysans. Calvin, pour sa part, en était particulièrement conscient et inquiet. Si dans son oeuvre, la polémique avec l’Église catholique tient une place importante, elle ne doit pas faire oublier l’ampleur de l’autre polémique avec les Anabaptistes. Derrière l’appellation se cachent des mouvements souvent assez éloignés les uns des autres, mais peu importe, ce qui compte, c’est la mise en garde de Calvin qui prendra la forme de son chefd’oeuvre, puisqu’il s’agit de la publication, certainement anticipée, de la première version de L’Institution de la Religion Chrétienne, publiée à Bâle en 1536. Certes, le livre, même dans sa version modeste, est un exposé clair et systématique de la doctrine évangélique, mais il est surtout destiné à éclairer le roi de France sur ce que sont véritablement les tenants d’une authentique réformation en les distinguant des groupes et mouvements plus ou moins organisés qui, par leur théologie apocalyptique, leur iconoclasme et des utopies sociales délirantes risquent de compromettre les chances de la Réforme.En ces années charnières, 1530-1540, la question est éminemment politique, mais aussi redoutablement culturelle. Qu’est-ce que la Réforme, une volonté de changer le monde pour en faire le théâtre de la gloire de Dieu, ou une fuite qui conduit à changer de monde ? L’enjeu était de taille, il l’est encore aujourd’hui, et le protestantisme ne pourra pas faire l’économie d’une réf lexion sur ses frontières. Des limites sans cesse repoussées, parfois pour les meilleures raisons du monde, aux perpétuelles dissidences souvent exaltées par des clercs à la vue basse, il arrive un moment où il faut se souvenir de l’avertissement lancé en 1536.

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