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La liberté en questions

 

 

Quand une réalité est mise en question, question au singulier, cela signifie qu’elle est mise en cause, menacée, voire anéantie.

Alors, au seuil de mon propos, je ne saurais oublier ces situations où la liberté est mise en question de manière intolérable, tragique et toujours singulière : liberté d’aller et venir, d’agir, de croire, de vivre en paix, liberté d’expression, liberté d’exister dignement… (Iran, Ukraine…)

Ces réalités douloureuses devraient nous protéger des généralités et autres discours simplistes sur la liberté qui ont souvent cours aujourd’hui. La crise sanitaire, et les limites qu’elle nous a imposées, n’a fait qu’amplifier cette dérive incantatoire, parfois jusqu’à rendre insignifiante la liberté revendiquée. Ainsi, que de fois n’a-t-on entendu énoncer, comme critère ultime de la liberté du sujet, le fait de pouvoir enfin retourner boire, au comptoir, son café du matin ! On pourrait en sourire, si cela n’ouvrait à des dévoiements inquiétants de la liberté. Quand par exemple, lors de la dernière campagne électorale, un parti d’extrême-droite avait d’abord choisi comme slogan : « liberté, liberté chérie » !

En préparant mon intervention, j’ai souvent pensé à une phrase du politologue Dominique Moïsi dénonçant « le caractère abstrait de la liberté dans les pays qui n’en sont pas privés ». 1 C’est cette conception abstraite de la liberté « hors-sol », détachée de tout principe de réalité, méconnaissant la complexité du réel, que je voudrais interroger, c’est-à-dire mettre en questions (au pluriel cette fois !). M’inscrivant ainsi dans la démarche interrogative de ces journées, « Sommes-nous libres croyants ? ».

Mon propos n’est évidemment pas de considérer la liberté comme une notion vide et toujours illusoire mais de souligner, avec les mots de Paul Ricœur, « la grandeur et la misère de la liberté humaine… Une liberté incarnée… solidaire des limites mêmes de l’existence… » 2

Je voudrais soutenir cette compréhension d’une « liberté incarnée », en partageant avec vous trois chemins de questionnement.

– Le premier rappellera des éléments critiques susceptibles d’interroger une compréhension de la liberté posée comme une donnée indiscutable.

– Le deuxième fera un détour par la Bible et la théologie de la Réforme dont l’approche spécifique peut contribuer à décaler et questionner certaines évidences concernant la liberté.

– Le troisième soulignera des constats préoccupants concernant la mise en oeuvre problématique de la liberté dans notre société.

 1. Les sols mouvants de la liberté

J’intitule mon premier chemin de questionnement : Les sols mouvants de la liberté. Nous sommes d’autant plus encouragés à nous y aventurer, que nous ne sommes pas seuls, mais plutôt bien accompagnés.

 1.1 Jalons philosophiques

Je commence par évoquer rapidement quelques penseurs qui ont souligné le caractère limité, incertain ou paradoxal, de la liberté. On peut mentionner Spinoza (1632-1677) considérant que se croire libre c’est en fait ignorer les déterminismes et les contraintes qui façonnent l’existence des humains. « Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres et cette opinion consiste en cela qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent 3. »

Rousseau (1712-1778) pense, quant à lui, que la liberté est inévitablement conditionnée, régulée et donc limitée, par des lois : « Il n’y a point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit 4. »

Kant (1724-1804), dans son fameux libelle Qu’est-ce que les Lumières, souligne, lui aussi, le caractère problématique de la liberté, du fait même de la défaillance du sujet. « Les Lumières, écrit-il, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Si j’ai un livre pour me tenir lieu d’entendement, un directeur pour ma conscience, un médecin pour mon régime… je n’ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront à ma place de ce travail fastidieux 5. » Il met ainsi en évidence une sorte de préférence de l’humain pour demeurer dans un état de « minorité », prisonnier des limites qui sont en lui et qui l’empêchent de faire usage de sa liberté. Aussi conclut-il, « n’y a-t-il que peu d’hommes pour avoir réussi à se dégager de leur tutelle… »

1.2 Les sciences humaines

Parmi les multiples références qui pourraient être ici convoquées, je veux encore souligner la contribution décisive des sciences humaines qui ont mis à mal bien des certitudes, y compris à l’égard d’une liberté considérée comme une sorte de propriété humaine inaliénable. Leur entreprise du « soupçon » a permis d’affiner et vérifier ce que bien des penseurs avaient pressenti et déjà conceptualisé.

La sociologie a mis en évidence les déterminismes sociaux qui transforment certaines vies en destins. Les anthropologues ont analysé le poids des empreintes culturelles, notamment dans les processus de transmission. Tout ce qui relève de notre éducation, de nos traditions familiales, culturelles et religieuses, y compris quand nous nous y opposons ou les refusons. La psychanalyse a aidé à comprendre les mécanismes de l’inconscient et leur influence sur le cours des existences. La linguistique a appris les limites mêmes du langage, impuissant à dire vraiment ce que l’on pense et plus encore ce que l’on croit !

Ainsi, de diverses manières, on a pris conscience du poids des conditionnements et détermination sorientent ce que nous pensons être nos libres choix ou décisions. C’est dire que tout travail pour s’en affranchir, et déjà en être conscients, n’est pas vain. Cette lucidité critique nous protège des illusions et contribue à des choix davantage éclairés, réfléchis et responsables, même s’ils ne sont pas aussi totalement libres qu’on le veut ou le pense.

Notons encore que le caractère limité de nos choix peut même se révéler parfois, dans l’après-coup des décisions, sous la forme d’une liberté blessée, une liberté « du remords ». Quand nous découvrons, douloureusement parfois, que l’acte aurait pu être autre, que moi-même j’aurais pu être autre, que j’aurais pu faire autrement, qu’un autre choix aurait été possible. Certes on dira que la liberté, c’est aussi celle de se tromper, mais c’est alors une liberté bien fragile qui s’est laissé abuser par des motifs fallacieux.

Est-ce à dire, comme le pensait Spinoza, que la « vraie liberté » ne commence qu’après la soumission à ce qui d’abord nous dépasse ? À l’image du marin qui doit consentir aux lois de la mer et du vent. Celui qui les ignore ou prétend être plus fort, casse son voilier et disparaît. Celui qui affronte ces forces avec discernement, qui sait les utiliser, arrive sain et sauf là où il avait choisi d’aller !

À travers ces différentes références, on voit s’ouvrir une approche de la liberté qui n’est pas de l’ordre d’une évidence indiscutable, d’une possession définitive, d’un positionnement assuré. Elle est un travail, une conquête, un effort pour composer avec toutes les contraintes du réel. « La liberté est à délivrer 6 ».

1.3 Regard contemporain

Sauf qu’aujourd’hui, le sujet a souvent beaucoup de mal à exercer sa liberté en prenant en compte le réel. Tout l’encourage à repousser les limites, y compris celles liées à sa finitude. Les progrès scientifiques, technologiques, médicaux, les nouveaux moyens de communication, la circulation des savoirs, concourent à nourrir un sentiment de toute-puissance et de toute maîtrise. Rien ne devrait donc faire obstacle à sa revendication d’autonomie, cette volonté affichée de ne se référer qu’à soi-même. Chacun doit pouvoir trouver son libre épanouissement personnel, dans une satisfaction immédiate de ses désirs et la réalisation optimale de ses capacités, en essayant tous les possibles à sa disposition, et ils sont nombreux.

C’est ce que l’on a appelé « l’idéologie du choix » qui devient parfois une « tyrannie du choix ». 7 Ce qui n’est pas, à proprement parler, une forme de libération !

Dans un tel contexte, toute limite est difficilement acceptable et la frustration est d’autant moins supportable que nous vivons dans un contexte sociétal où les émotions et les affects prennent souvent le pas sur la raison. Du coup, le ressenti devient critère de vérité et de liberté indiscutables. Sauf que parfois le « ressenti ment », démenti par la réalité. Surgit alors le ressentiment, bien analysé par Cynthia Fleury 8, qui contribue à nourrir l’amertume, la colère, la violence, témoignant d’une incapacité à supporter toute frustration et à accepter les limites.

Alors, face au caractère problématique d’une liberté difficile à définir, ne pourrait-on en dire ce que Paul Ricœur a un jour écrit à propos de la justice : « l’indignation face à l’injustice est dotée d’une clairvoyance plus grande que notre sens positif de la justice. Le cri : c’est injuste ! précède le jugement : voici ce qui est juste ». 9 C’est pourquoi plutôt que d’affirmer dogmatiquement : « la liberté c’est cela », ou prétentieusement : « je suis libre », ou impérativement : « soyez libres », on peut par contre plus clairement discerner dans l’histoire et dans nos vies, les situations concrètes de privation de liberté, s’imposant à nous comme inacceptables et appelant une libération sans besoin de disserter sur une définition normative de la liberté à laquelle se référer.

Ce qui conduit à s’interroger sur la source et le fondement d’une telle libération.

2. Libérés pour la liberté

Je voudrais montrer en quoi la Bible et la théologie de la Réforme peuvent contribuer à interroger, décaler et enrichir nos compréhensions de la liberté, au moins donner à penser, sinon à croire.

2.1 L’expérience première de la libération

Remarquons d’abord que la Bible parle plutôt de libération que de liberté. En effet, comme en écho aux propos de Ricœur, elle n’aborde pas cette problématique de la liberté en référence à une notion philosophique, une exigence morale ou un droit général, mais elle a pour point de départ une situation concrète de servitude. Le sujet croyant est d’abord libéré de… Ainsi, l’Exode témoigne de l’acte de délivrance de Dieu envers son peuple, esclave en Égypte : « J’ai vu la misère de mon peuple… je l’ai entendu crier, je connais ses souffrances… je suis venu pour le délivrer » (Ex.3, 7-8). Dieu se révèle ici, avant tout comme le Dieu qui rend libre. C’est même la confession de foi la plus ancienne du peuple d’Israël.

Évidemment, dans les évangiles, la libération est au cœur du programme de Jésus, tel qu’il le résume dans son discours inaugural à la synagogue de Nazareth : « Le Seigneur m’a envoyé proclamer aux captifs la libération… renvoyer libres les opprimés » (Lc 4, 18). Pour l’accomplir, il mettra en cause les autorités de son temps et il transgressera la Loi, dès lors qu’elles font obstacle à la délivrance. Commettant au fond, déjà, un « délit de solidarité » !

L’apôtre Paul développera cette approche, en soulignant également que la liberté du croyant est le fruit de sa libération par le Christ. Il considère, en effet, que l’être humain n’est pas libre. Il y a quelque chose en lui qui le pousse à croire qu’il est son propre maître, en capacité de choisir librement. Paul fait le constat, douloureux et simple, qu’il n’en est rien, dans un passage de la lettre aux Romains : « le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais » (Rm 7,19). Lequel d’entre nous n’a jamais été confronté à ce scénario d’échec de son libre vouloir ? Pour Paul, cet état de fait est lié à notre condition humaine, avec tout ce qui la limite : notre finitude, à commencer par celle du corps, et tous ces liens ou contraintes qui déterminent le sujet, sans qu’il en ait toujours conscience. Et qui, du coup, l’illusionnent sur sa liberté et son autonomie.

2.2 Une liberté fragile et paradoxale

Il découle de cela, 2e point, que la liberté donnée par Dieu est une liberté fragile et paradoxale. On le voit déjà dans le livre de l’Exode. La libération est accomplie, la liberté est déjà donnée, mais le peuple n’en témoigne pas toujours, parce qu’il se détourne de la volonté de Dieu. Ainsi, dans sa marche vers la terre promise, à travers parfois l’aridité du désert, il se rebelle contre Lui et contre Moïse (Ex 15,24), au point d’être tenté de revenir en arrière vers les platées de viande de la servitude égyptienne (16, 1ss) ou de désobéir, en sombrant dans l’idolâtrie du Veau d’Or (Ex 32). On voit l’actualité de cette aliénation consumériste, qu’elle soit matérielle ou religieuse.

Cette mémoire de la libération première fonctionnera, au cours de l’histoire du peuple, comme une instance critique, à laquelle se référeront les prophètes pour rappeler au peuple sa liberté et la volonté de Celui qui en est l’auteur. Ils tenteront ainsi de lui éviter, en vain souvent, de retomber dans de nouvelles servitudes, quand il se soumettra aux idoles, plutôt que d’obéir à Dieu. Sachant qu’il est toujours compliqué de libérer quelqu’un qui se croit libre !

C’est encore la situation rencontrée par Paul, quand il exhorte avec vigueur les Galates qui ont oublié ce qu’implique leur libération en Christ. Il les interpelle sur l’usage qu’ils font de cette liberté neuve, qu’ils n’arrivent pas à habiter. Eux qui sont tentés de se remettre sous le joug de la Loi et de ses rites, espérant se faire ainsi une identité par leurs performances religieuses. « C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés, leur écrit Paul, Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage. » (Ga 5,1)

En effet, pour l’apôtre, seule une mise en question de soi-même permet de vivre dans la liberté donnée par Dieu. Sans cesse, ce don de la liberté interroge le sujet, son ego, les idoles qui le fascinent et le façonnent, ses prétentions à un choix libre et responsable, toutes ses tentatives afin de se libérer lui-même par ses performances spirituelles, ses savoirs ou ses croyances… Tout cela est mis en cause, contesté, interrogé par la Parole de liberté qui est en dehors de nous. Où est ta liberté ? Qu’as-tu fait de ta liberté ? Alors oui, dans cette perspective, la foi est, pour le chrétien, source de libération et de liberté radicale. Oui, Évangile et liberté vont ensemble. On verra demain ce qu’il en est pour la religion !

Dans cette même veine paulinienne, les Réformateurs considéreront également que la libération est donnée par Dieu. Rien ne peut être ajouté, par les œuvres humaines, à cette liberté accordée et reçue dans la foi. Il y a par contre un travail de réception de ce don, afin de ne pas le perdre, afin de lui faire toujours plus de place dans la vie du croyant, de le déployer et le traduire pour en témoigner. C’est notamment un point sur lequel insistera Calvin. Certes, tout est donné au croyant dans la foi, mais il faut encore que ce don devienne sien et que la liberté chrétienne produise tous les fruits spirituels et éthiques dont il est porteur.

Sauf que le chrétien, placé au cœur du monde, est affronté à d’autres logiques, d’autres sollicitations, d’autres puissances. L’accueil de la liberté demeure précaire. Du coup, la question qui se pose est de savoir en qui il met sa confiance. En effet, écrit Luther, « la confiance et la foi du cœur font et le Dieu et l’idole. Ce à quoi tu attaches ton cœur et tu te fies est, proprement, ton dieu. ». 10 Pour le chrétien, la source de sa liberté est dans la confiance, c’est-à-dire la foi en la Parole de Dieu qui le rejoint dans l’intimité de sa conscience. C’est en se soumettant à elle qu’il se libère de son emprisonnement égocentrique et qu’elle lui permet de résister aux conformismes et conditionnements, aujourd’hui économiques, idéologiques, religieux, médiatiques, publicitaires…

Luther parle, du coup, lui aussi, de la liberté chrétienne, comme d’une liberté paradoxale, au point d’utiliser, pour la décrire, le langage de la captivité. En témoignent les mots célèbres qu’il prononce lors de sa comparution à la Diète de Worms (1521) : « Je suis dominé par les Saintes Écritures que j’ai citées et ma conscience est liée par la Parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sage ni prudent d’agir contre sa conscience ». Toutefois, lorsque Luther affiche une telle liberté, en se réclamant de sa conscience pour refuser de se soumettre aux exigences des autorités de son temps, il ne doit pas y avoir de malentendu. Comme l’écrit Guilhen Antier, il en parle « d’une façon bien différente de celle qui consiste à mettre en avant une conscience morale héroïque et souveraine, selon l’image un peu romantique (qu’aiment bien colporter les protestants) d’un rebelle antisystème qui place la liberté individuelle au-dessus de tout. La liberté de la conscience qui s’exprime ici à l’égard des pouvoirs religieux et politiques est conditionnée par une captivité de la conscience à l’égard de l’Évangile 11. »

Être « libres croyants » c’est donc s’interroger sur la source de notre liberté, ce qui peut impliquer de discerner à quelles croyances il faut renoncer pour rester libres ! La question de nos journées doit demeurer vive en permanence !

2.3 Les suites de la liberté

Le paradoxe de la liberté chrétienne selon Luther trouve une autre expression condensée, dans un passage du Traité de la liberté chrétienne : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses, il n’est assujetti à personne. L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous 12. » Ainsi, parce que le croyant est aimé et libéré inconditionnellement par Dieu, il n’a pas à se justifier devant Lui par ses œuvres bonnes, c’est-à-dire, espérer faire du bien à soi en faisant du bien à l’autre ! Le croyant, libéré par l’Évangile du souci de soi, libéré même du souci de sa propre liberté, peut mettre librement sa liberté, de manière désintéressée, au service de son prochain. Il s’agit d’être libéré de soi-même pour autrui.

Si la liberté chrétienne est une libération de… elle est tout autant une libération pour… Si sa source est la libération gratuite par Dieu, elle a pour visée la responsabilité vis-à-vis d’autrui. Rappelons qu’étymologiquement, le responsable est celui ou celle qui répond : qui répond à…, qui répond de…

Là encore, Luther se situe dans la droite ligne des données bibliques.

Ainsi, dans le Premier Testament, la mémoire de la servitude et de la libération va constituer le ressort éthique de la vie du peuple et de chaque croyant. Libéré par Dieu, il est désormais appelé à passer de la servitude au service, à se tourner vers l’autre, proche ou étranger, afin de le libérer lui aussi. « Souviens-toi que tu as été toi-même étranger et esclave » (Ex.22, 20 ; 23, 9 ; Dt 5,15 ; 10,19 ; 26,5) et que tu as été libéré par Dieu. De même, tout le Nouveau Testament attestera que la libération donnée par Dieu ouvre le croyant au service du prochain, que sa liberté nouvelle ne saurait s’exercer en dehors d’une relation à l’autre proche ou lointain. Je voudrais envisager ensuite les causes et les conséquences possibles d’une liberté oublieuse de la relation à l’autre.

3. La liberté au défi de l’altérité

3.1 Liberté de l’individu, liberté de l’autre

L’émancipation de l’individu est une belle conquête. Elle a permis au sujet de se libérer des tutelles, religieuses, culturelles, sociétales, de la domination du groupe et des conformismes grégaires.

Mais si l’on se réfère à la Bible, à la Réforme ou aux Lumières, l’individualisme (l’individuation) qu’elles ont généré prenait toujours en compte la relation à l’autre. On peut penser à la Règle d’or antique reprise par Jésus : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux, c’est la Loi et les prophètes. » (Mt 7,12). (Mt 6,12, Jn 15,12). Quant aux Lumières, l’émergence du sujet émancipé est toujours bornée par les droits des autres et les solidarités organisées. Comme en témoigne la devise républicaine où la liberté est inséparable de l’altérité exprimée par les termes d’égalité et de fraternité.

C’est pourquoi, lorsque l’on s’efforce de penser l’articulation de la liberté et de l’altérité, il n’est pas suffisant de dire, suivant l’adage célèbre, que « ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui » (même si ce n’est déjà pas si mal par les temps qui courent !). Mais, en réalité, dans la relation à l’autre, ma liberté n’a pas à s’effacer, à s’arrêter, mais elle doit se conjuguer, s’articuler, s’enrichir, s’élargir avec celle d’autrui. La liberté ne peut être véritablement comprise et vécue que dans une logique de solidarité et de réciprocité entre les humains.

Je considère ce rapport à l’altérité, plusieurs fois souligné dans mon propos, comme un critère déterminant quant à la compréhension de la liberté. Pour « faire société », la liberté ne peut être désarrimée de celle des autres. Or aujourd’hui, pour de multiples raisons et sous diverses formes, cette prise en compte de l’altérité dans l’exercice de la liberté, s’est largement effacée.

Un tel constat n’est pas sans lien avec les « dérives de l’individualisme ».

3.2 Les dérives de l’individualisme

En effet, depuis plusieurs décennies, sociologues et philosophes ont vu advenir et ont analysé un individualisme d’un nouveau genre, sous la forme d’un sujet autocentré, prétendant trouver en lui-même son propre fondement et dont la relation à l’autre est devenue problématique, parfois jusqu’à l’hostilité, et au rejet.

C’est ce qu’un auteur, Éric Sadin, a appelé L’ère de l’individu tyran 13. Un individu qui a du mal à entrer dans un débat contradictoire, à accepter le désaccord ou la confrontation avec des convictions différentes des siennes. Il ne connaît d’autre vérité que la sienne, ni ne revendique d’autre liberté que la sienne, souvent à l’abri de toute critique dans des groupes fusionnels qui ne rassemblent que des semblables ou ceux qu’il choisit sur les réseaux sociaux.

Il se caractérise, dit cet auteur, par une « primauté de soi » hégémonique, un « je » qui n’a plus comme référence que « les tables de sa loi » et qui supporte mal les limites imposées par le souci du bien commun. L’auteur voit, dans cette dérive, la source d’un néopopulisme, radicalement méfiant à l’égard des représentations et médiations institutionnelles, au nom de convictions posées comme absolues. Il considère que cette situation explique notamment la montée des radicalités et conduit à l’impasse politique d’une société ingouvernable. Elle constitue donc une menace grave pour un état démocratique, garant des droits et libertés de tous les citoyens.

Certes nous connaissons les dérives bureaucratiques, centralisatrices, autoritaires des institutions et des règles qui les régissent, menaçant parfois les libertés qu’elles sont chargées de protéger. La vigilance et la protestation face à ces abus sont nécessaires. Mais on ne saurait pour autant perdre de vue l’importance des institutions.

Comme leur nom l’indique, elles instituent du lien à l’autre et aux autres : du lien dans le temps, à travers la succession des générations, rendant possible la transmission; du lien dans l’espace, permettant de faire communauté, de réguler le débat entre des individus divers, jusqu’à pouvoir « différer ensemble ». Elles instituent chaque sujet à sa place, dit Pierre Legendre, dans sa singularité et au milieu de ses semblables. 14 S’appuyant sur la psychanalyse, il souligne même le sens profond de l’interdit. L’inter-dit, c’est ce qui est dit entre, ce qui est facteur de relation. On voit alors le risque, dès lors que les institutions sont disqualifiées, méprisées ou contournées, dans la société ou dans les

Ce qui arrive parfois au sein du protestantisme qui souligne, à juste titre, le caractère second des institutions. Mais au point, parfois, de les considérer comme si secondaires qu’elles ne remplissent plus leur rôle fondamental qui est de tisser du lien entre tous et faire place au plus faible. Dévaloriser l’institution ecclésiale,c’est aussi se priver d’un lieu d’écoute, d’interpellations mutuelles, de débats. C’est souvent, en fait, comme dans la société, une manière de refuser la parole de l’autre, de se soustraire à son altérité qui décale et interpelle, surtout quand elle dérange ! C’est cet individualisme de certains protestants, sous un alibi de liberté mal comprise, que dénonçait le professeur Bernard Reymond lors d’un colloque à l’IPT Paris en 2001. Il affirmait que : « toute critique des régimes d’autorité devrait inclure ipso facto une critique non moins radicale des abus d’autorité fondés sur un dénigrement populiste des institutions en place, ajoutant, il y a aussi des formes ecclésiastiques de populisme 15 ! »

Qu’il s’agisse des Églises ou de la société, on peut le constater régulièrement aujourd’hui, lorsque les institutions fonctionnent mal, c’est souvent la loi des plus forts qui s’impose, relayée, quand c’est dans la vie publique, par le magistère médiatique, friand de buzz, et amplifiée par l’envahissement des passions sur les réseaux sociaux. En tout cas l’affaiblissement des institutions, quelles qu’en soient les causes, contribue, pour une large part, à la crise du lien dans la société.

3.3 Déliaison et humiliation

Cette évolution sociétale inquiétante a été remarquablement décrite et analysée par mon collègue Olivier Abel, dans son dernier livre De l’humiliation.

C’est comme si nous arrivions, analyse-t-il, au bout d’un processus d’émancipation tellement radicale que c’est la déliaison qui s’installe. Ce qui n’est pas une libération ! Les liens de la solidarité s’effacent, laissant place à la solitude de l’individu. Du coup, écrit l’auteur : « Nous devons revisiter la grammaire de l’émancipation elle-même : la délivrance, la déliaison, l’exode, la rupture des liens de servitude (…) n’avaient de sens que pour refaire le pacte mutuel, tisser librement les solidarités. Nous avons oublié le second temps, comme si la déliaison ou la rupture était à elle seule la solution à tout… Et pourtant John Milton, le poète de la Révolution anglaise, chantre de toutes les libertés (conjugales, ecclésiales, d’opinion, politiques…), donnait à ces libertés comme horizon la sortie de la solitude. ». 16

Il faudrait donc pouvoir penser ensemble l’émancipation et l’attachement. Et donc aussi penser et tenir des liens durables et interdépendants. Ces liens que tissent et garantissent, en particulier, les règles de vie commune, les lois, les droits, les contrats, les institutions… Il s’agit, au fond, de découvrir que si les liens peuvent asservir, ils peuvent être aussi des « liens qui libèrent ». On voit combien il est important de ne pas les laisser se détruire. Cette interpellation concerne aussi bien notre vie en société que notre vie en Église. C’est pourquoi je salue le « nous » qui est dans le titre de ces journées : « Sommes-nous libres croyants ? ». En effet, on ne peut être libres sans les autres, on ne peut être libres croyants sans les autres, croyants ou non, car nous ne pouvons vivre sans les autres et nous mourrons de nos enfermements.

À la lumière de ces analyses sur l’humiliation, il serait intéressant de relire les exhortations que Paul adresse à ceux qu’il appelle les « forts », à Rome ou à Corinthe (Rm 14, 1-9 ; 1 Co 8-10), afin qu’ils ne choquent, ni n’humilient les « faibles », par l’affirmation provocante de leur liberté ; ceux qui, par exemple, prétendaient que désormais « Tout est permis » (1 Co 6, 12 ; 10, 23). Or on sait que ces « forts » étaient aussi, socialement, les riches.

En croisant alors les deux situations, celle d’aujourd’hui et celle des premières communautés chrétiennes, et sans faire d’anachronisme, on peut se demander si ce ne sont pas généralement les « forts », les nantis, les privilégiés (et nous le sommes nous aussi !) qui peuvent, de ce fait, se permettre d’être plus ouverts, plus libres, plus libérés… je n’ai pas dit plus libéraux ! Quoi que ! Cela montre en tout cas que notre positionnement dans la société peut conditionner, plus que nous le pensons, notre liberté ainsi que nos libres croyances et surtout la manière de les exprimer. Ne nous arrive-t-il pas de témoigner parfois d’une liberté arrogante et sûre d’elle-même, que les petits dans la société comme dans l’Église ne peuvent ni entendre ni supporter ? Ce qui explique que parfois ils se pensent non reconnus et humiliés, comme en témoignent, à tout bout d’antenne, les discours contre les élites, les experts, les « sachants », les forts, ceux qui ont les moyens matériels, culturels et autres, de leur liberté. Et déjà les mots pour la penser, la dire et la défendre. Ils considèrent, alors, à tort ou à raison, que c’est là un luxe qu’ils ne peuvent se permettre.

On le voit, conjuguer liberté et altérité, liberté individuelle et vie en société, est compliqué. Au point que Kant l’exprimait dans un oxymore, parlant de « l’insociable sociabilité de l’homme 17 ».

C’est pourtant là un défi sans cesse à relever, et même un enjeu décisif et urgent dans une sociétémenacée de dérégulation, de déliaison, de déliement et parfois de délitement.

Conclusion

Je termine en revenant à la question de ces journées : « Sommes-nous libres croyants ? ».

 • Être libre croyant, c’est déjà considérer que l’autre n’est pas forcément moins libre ni moins croyant que moi ! Mais c’est toujours porter le souci de sa liberté à lui, de sa libération quand il est asservi.

• Être libre croyant, c’est prendre sa place dans le débat, au sein de l’espace public, éventuellement dans la communauté ecclésiale, c’est se laisser interpeller et décaler par l’autre, comme il se laisse interpeller par moi, accepter qu’il fonctionne à mon égard comme une altérité critique. C’est cette dimension critique de l’altérité qui peut éviter toute absolutisation de nos convictions ou croyances. Étymologiquement, « absolu » (ab solus) signifie ce qui est par soi seul, ce qui n’admet rien d’autre que soi, c’est-à-dire quand la liberté ne fait plus de place à l’autre. L’histoire et l’actualité nous rappellent que c’est alors la porte ouverte au fanatisme, à l’intégrisme et donc à des atteintes tragiques aux libertés.

 • Être libre croyant, c’est même être libre à l’égard de ses propres croyances. Le pire pour la liberté c’est lorsqu’elle devient un dogme.

 • Être libre croyant, c’est exposer ses convictions au double sens du verbe exposer. C’est-à-dire les présenter, mais aussi les risquer dans la rencontre avec les convictions d’autrui, en acceptant d’être transformé dans un rapport de réciprocité. C’est ce que permet la laïcité dans le cadre de l’espace public.

 • Être libre croyant, c’est oser confronter ce que l’on croit à la pluralité du monde, à la complexité du réel, à la dureté de l’existence, en assumant les limites qui peuvent en découler.

 • être libre croyant c’est, plus largement encore, laisser toujours de l’espace à l’autre, à un Autre, dans nos existences, c’est être disponibles à la liberté, disposés à accueillir sa venue, au cœur même de nos enfermements, de nos « confinements » de tous ordres.

Cette liberté que nous recevons, sans jamais la posséder, n’est-ce pas, au fond, le visage même de l’espérance ? Cette promesse libératrice qui ouvre sans cesse d’autres possibles, dans notre histoire et dans nos vies.

 

  1. Dominique Moïsi sur FR 5 le 27 mars 2022
  2. Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, 1, Le Volontaire et l’involontaire, Paris, Aubier Montaigne, 1967, p. 454 et 456
  3. Baruch Spinoza, Éthique, II, 35.
  4. Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne, 8e lettre, in : Collection complète des OEuvres, Genève, 1780-1789, vol. 6.
  5. Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières, Paris, Flamma­rion, 2020
  6. Paul Ricoeur, « L’expérience psychologique de la liberté », in Le Semeur, Volume 46, Paris, 1947-1948, p. 450.
  7. Renata Salecl, La tyrannie du choix, (Trad. Sylvie Taussig), Paris, Albin Michel, 2012.
  8. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, 2020.
  9. Paul Ricoeur, « Préface », in : L’interdit ou la torture en procès, Paris, Le Cerf, 1994, p. 9.
  10. Martin Luther, Le Grand Catéchisme (1529), OEuvres, tome VII, Genève, Labor et Fides, 1962, p. 33.
  11. Guilhen Antier, « La liberté serve chez Luther », Communication à CRISES (EA 4424)
  12. Martin Luther, Le Traité de la liberté chrétienne, OEuvres II, Genève, Labor et Fides, p. 275
  13. Pierre Legendre, Leçons III. Dieu au miroir. Étude sur l’institu­tion des images, Paris, Fayard, 1994, p. 38-39
  14. Bernard Reymond, « Le fonctionnement de l’autorité dans les glises réformées et son rapport aux Écritures », in : Démocratie et fonctionnement des Églises, Paris, Van Dieren, 2001, p. 35.
  15. Olivier Abel, De l’humiliation, Paris, Ed. LLL Les liens qui libèrent, 2022, p. 94.
  16. Emmanuel Kant, IVe proposition de son Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique (1784)

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À propos Michel Bertrand

Après différents ministères dans le Sud-Est, le pasteur Michel Bertrand 3 a été président du Conseil national de l’Église réformée de France puis professeur de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de Montpellier.

Un commentaire

  1. amarie.menvi@orange.fr'
    anne marie MENVIELLE

    Bonsoir Monsieur BERTRAND, je vous félicite pour le riche développement de ce vaste sujet de la liberté. Heureuse année. respectueusement en CHRIST

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