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Repenser la bénédiction nuptiale

 

Avant de repenser la bénédiction nuptiale, il est nécessaire de définir exactement ce qu’est cette forme de bénédiction. En effet, même dans les milieux protestants, le mariage est un symbole de filiation, qu’on le veuille ou non. La problématique de la fidélité est au centre de la bénédiction nuptiale. Cependant, lors de la grande majorité des préparations de bénédiction de mariage que les pasteurs effectuent avec les couples, la question des enfants revient majoritairement. Ainsi la bénédiction nuptiale est bien plus complexe qu’on ne peut le penser.

  Ce que disent les règlements des Églises

Sans être une nomophile, j’estime intéressant de regarder ce que disent les règlements ecclésiastiques au sujet de la bénédiction nuptiale. Dans certains règlements, comme c’est le cas dans l’Union synodale réformée évangélique Berne-Jura-Soleure ou dans l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, le sens de la bénédiction du mariage est précisé. Il s’agit d’une bénédiction divine sur l’union de deux personnes, donnée lors d’un culte, où les époux s’engagent l’un envers l’autre. Si tous les règlements ecclésiastiques ne définissent pas ce qu’est une bénédiction nuptiale, les règlements des Églises en Suisse rappellent qu’une bénédiction de mariage ne peut se faire que si les époux sont déjà mariés civilement, conformément au Code civil suisse. On retrouve cette obligation également dans les droits français et belge. Ainsi, si le mariage civil doit nécessairement précéder la bénédiction nuptiale, cette dernière n’est nullement obligatoire, même pour les Réformateurs. En effet, quand Martin Luther s’est marié avec Catherine de Bore, il n’y a pas eu de cérémonie religieuse. Il en est allé de même quand Jean Calvin s’est marié avec Idelette de Bure. J’ai fait cette découverte lors de l’exposé de François Dermange, professeur d’éthique à l’université de Genève, pendant une table ronde sur le mariage pour tous, en marge du synode extraordinaire de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, en mars 2022. Cette découverte ne s’est pas arrêtée là. Par le passé, peu de gens se mariaient. Il y avait un mariage de fait. À cause de la dot, seules les personnes issues de familles riches se mariaient civilement. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le mariage civil devient un droit. Avant cela, les gens se mariaient à l’église. Ces cérémonies religieuses avaient le même sens que celui que l’on donne à la bénédiction à la fin d’un culte. Il n’y avait pas de dimension sacramentelle. Le sens de cette bénédiction était que Dieu approuvait cette union, et la communauté accompagnait le couple béni pour la durée de leur vie. Cet aspect de l’accompagnement était essentiel. Le couple prononçait des engagements dans le monde réformé francophone, et surtout pas des vœux, qui étaient une formulation trop catholique. En revanche, ce n’était pas la même chose dans le monde suisse-alémanique ou germanique. En effet, ce qui semble fonder le mariage dans le monde latin c’est l’engagement, la promesse des époux, alors que du côté germanique, c’est la sexualité.Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est de me dire qu’au sein d’un même pays, les Églises réformées ne donnent pas le même sens à la bénédiction. Pour les Suisses alémaniques, la bénédiction est le synonyme de la grâce. Et dans cette conception-là, la bénédiction du « polyamour » ne poserait pas de problème pour les Églises suisses-allemandes. Alors que du côté de la Romandie, influencée par le droit romain, la bénédiction s’inscrit dans le cadre d’une alliance, d’un engagement et donc de promesses que les époux se font l’un envers l’autre. Ainsi les Églises protestantes n’ont pas du tout la même conception de l’union de manière générale. Il y a divergences de vues sur le sens même de la bénédiction et de l’engagement.

Repenser l’engagement des couples

Après cette table ronde, j’ai pris conscience qu’un des grands défis pour nos Églises, c’est justement cette tendance que nous avons à concevoir l’union au moment des engagements. Mais cela ne correspond plus à la réalité du terrain. Il y a davantage de couples qui vivent maritalement, sans être mariés. En France il y a la possibilité pour les couples hétérosexuels de se pacser ou se marier. Cette possibilité n’a jamais existé en Suisse, sauf dans deux cantons, Genève et Neuchâtel. De plus, en accompagnant des familles, je ne peux que constater que l’on ne s’engage pas de la même manière quand on a 18 ans, 30 ans, voire 80 ans. Le projet du couple est différent. Il en va de même pour un couple qui a demandé la bénédiction de son mariage au temple. Et surtout, en repensant à cette conception germanique du fondement du mariage par la sexualité, j’ai même l’impression que le monde germanique était en avance sur son temps. En effet, de moins en moins de gens se marient, même civilement. Le concubinage est d’actualité. Et avoir des enfants hors mariage n’est plus un tabou. Et même des pasteurs ont des enfants en dehors du mariage civil, ce qui est mon cas. En revanche, l’engagement que nous avons mon compagnon et moi-même est le même qu’un couple marié. Il n’est pas moins fort à nos yeux.

Cette conception germanique d’une union me semble être plus que d’actualité. Au moment où différentes Églises font le pas de se questionner sur la bénédiction du mariage pour tous, je me demande s’il ne faudrait pas aller plus loin. Et si au lieu de parler de bénédiction nuptiale nous parlions de bénédiction de projet de vie ?

Que des couples décident de se marier civilement ou non, ils font tous à un moment ou à un autre le choix d’un projet de vie, un projet qui va se renouveler ou se modifier au fil des années, en fonction des aléas que le couple va rencontrer. Ainsi, la bénédiction du mariage ou du projet du couple peut être renouvelée sans cesse. Autrement dit, on ne peut pas se dire que c’est réglé une fois pour toutes ! La question de la bénédiction du couple est la reconquête de l’engagement tout au long de leur vie, comme l’a suggéré justement le professeur François Dermange dans son intervention. Il avait ajouté que cela signifie que le couple qui s’unit doit attendre l’accompagnement de l’Église tout au long de sa vie. Je me permets de pousser la réflexion plus loin. L’Église doit aussi s’attendre à accompagner les couples dont elle bénit l’union. Concrètement, une fois la bénédiction nuptiale faite, le couple est souvent livré à lui-même. Mais finalement, le rôle de l’Église est d’accompagner chacune et chacun, que son union ait été bénie ou non.

L’union et l’amour agapè

Et si je me réfère aux paroles de Jésus de Nazareth dans le Nouveau Testament, je dois quand même dire que le christianisme n’est certainement pas un défenseur de la famille au sens strict du terme, comme le montre ici entre autres l’évangile de Luc : « […] Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8,21) Et les paroles de Jésus sont loin d’être tendres quand un disciple lui demande d’aller enterrer d’abord son père avant de le suivre : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » (Mt 8, 22).

Ainsi, quelle que soit notre conception de la bénédiction nuptiale ou du projet de vie d’un couple, une chose est essentielle : le fondement chrétien est d’apprendre à aimer son prochain. Cet amour n’est pas n’importe quel type d’amour. Il est l’amour-agapè, une forme d’amour qui n’est ni fraternel, ni amical ou charnel. Il n’est pas non plus un amour spontané. Il est un amour de tendresse et de dévouement pour l’autre

 

 

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À propos Emmanuelle Jacquat

est pasteure à Chavornay (dans le canton de Vaud, Suisse) et membre du conseil d’administration d’Évangile et Liberté.

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