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La tente des Écritures

 

Il est un lieu vivifiant, un lieu où éclôt toujours nouveau le désir d’être vivant, c’est-à-dire le désir d’être relié à soi-même, à d’autres et à plus que soi et d’autres, un lieu toujours ouvert, accessible sans condition, accueillant. Un lieu qui n’est pas fixe mais mobile, transportable, d’installation légère, de dimension variable. Ce lieu, je le reconnais comme une tente, à la fois provisoire et accompagnant les longues marches, à la fois espace d’intimité et d’hospitalité, à la fois à l’écart et perméable à l’environnement. Ce lieu c’est celui de la lecture des Écritures, une lecture déployée de l’exégèse à la méditation, de la littéralité du texte à la prière, entre réception de transmissions et passage vers des possibles et des peut-être. La tente est dressée chaque fois que la Bible est ouverte et les Écritures arpentées avec attention, avec cœur et intelligence, avec curiosité et désir, même un court fragment ou pour un court moment, en solitude ou en compagnie.

Est-ce le souvenir des récits recueillis dès l’enfance, celui du nomade Abraham installant son campement en tant de lieux différents ou celui de la Tente de la rencontre accompagnant le long chemin d’Exode ? Ou encore le scintillement sans éclipse du Prologue de Jean mettant en lumière que le Verbe a été fait chair et a installé sa tente parmi nous ? L’image de la tente s’est accordée avec l’expérience de la lecture des Écritures comme un espace particulier, mis à part, où se désaltèrent le cœur et l’âme, où se nouent et se dénouent les relations à soi, aux autres, à Dieu, où se rassemblent le sens, le courage, les forces, et la joie.

Que ce soit le lieu intime de la lecture personnelle ou le lieu partagé de la lecture commune, la tente, aménagée de mots, de récits, d’images s’élargit toujours avec l’imagination d’un « soi avec », des « nous »  différents et renouvelés, des liens, des communs à découvrir et à inventer. Et les lecteurs réunis éprouvent eux-mêmes un élargissement, une dilatation des présences plus vaste et plus riche que la seule addition de ceux qui lisent. La tente représente l’espace qui s’agrandit : Agrandis l’espace de ta tente, qu’on déploie les toiles… allonge tes cordages (Es 54,2) et qui permet à ceux qui y prennent place de s’agrandir eux-mêmes. Un élargissement heureux, parfois joyeux, un élargissement personnel ou collectif, respectueux, qui ne force aucune solitude mais accueille aussi les écarts, les distances, les espaces de chaque singularité. Ainsi la tente de la lecture des Écritures, parce qu’elle est provisoire, n’absolutise ni le texte ni la personne ni le groupe, afin que les liens n’enferment pas mais libèrent énergies, surgissements, échappées, et la sensation d’être vivant, d’être concerné, on pourrait dire aussi appelé. Alors ce qui est découvert, reçu, compris, partagé dans la lecture participe au dynamisme de l’existence et à la responsabilité d’être emmené plus loin.

La tente peut être dressée en n’importe quel temps, en n’importe quel endroit, en urgence ou de manière régulière, aussi bien dans les friches ou les jardins que dans les effondrements ou les décombres, non pour profiter ni pour éviter, mais pour repartir. Car il s’agit de faire face aux soulèvements, aux ruines, aux précarités, à l’enchevêtrement composant le réel, imprévu, inédit, inouï, et de se laisser ébranler et refonder, pour tenir la vie en soi et pour autrui. La lecture des Écritures permet de recevoir autrement les héritages, les questions, les représentations, les textes, pour penser à nouveau, pour reprendre ce qui est inachevé, non pour le terminer, mais pour poursuivre vers un accomplissement qu’on ne maîtrise pas. Reprendre et relire également en se mettant au bénéfice des interprétations, des réinterprétations, de l’intertextualité des Écritures qui tissent des reprises en liberté autant qu’en fidélité et qui en appellent d’autres pour le temps présent. L’image de la tente rend compte de cette relecture qui ne fige aucun texte, même les plus connus, les plus familiers, mais les déploie encore pour que le lecteur y descende à nouveau, dans la trame des Écritures, dans celle de la mémoire, hors des chemins déjà parcourus, et pour qu’il se laisse reprendre lui-même par le texte qui le lit, en renonçant à avoir le dernier mot, en renonçant à ce qu’il y ait un dernier mot à la lecture.

Chaque fois que la tente est dressée, seul ou avec d’autres, la lecture, la relecture sont décalées grâce à ce qui a été transformé lors de la lecture précédente silencieusement ou même clandestinement. Elles sont enrichies grâce la mémoire neuve de ce qui a été recueilli entre deux étapes dans la tente, que ce soit une rencontre, une musique, un tableau ou un drame. Et chaque étape dans la tente ravive la sensibilité aux échos, aux éclats mêmes humbles et modestes, aux lentes métamorphoses des profondeurs, aux rêves à peine ébauchés, aux paraboles du quotidien, jusqu’à parfois se sentir frôlé d’éternité ou saisi par la Parole qui est présence, qui est appel à devenir et à vivre.

Par sa simplicité, par sa souplesse, par sa capacité à être transformée et transportée, la tente conteste l’ordre établi, qu’il soit celui d’une société, d’une religion, des représentations de Dieu ou de soi. En elle, ni sélection, ni exclusion, ni place définitive ou à gagner. La lecture des Écritures offre un ferment de liberté, une impulsion de joyeux iconoclasme, une dynamique de critique affûtée. Elle entraîne dans la découverte de ce qui est enfoui, dissimulé ou oublié, en soi et dans le monde, la découverte de ce qui est recouvert de dogmes, de répétitions, de défenses, de soumissions et de destins.

Par sa légèreté et son caractère provisoire, elle conteste les aspirations illusoires à la tranquillité et à la sécurité ; car la lecture des Écritures réveille les consciences, bouscule les habitudes, interroge les préjugés et place les lecteurs face à la radicalité de la vocation à la vie, face à leurs accommodements, leurs aveuglements et leurs concessions, également face aux chemins possibles des devenirs.

Une tente ne représente pas un lieu prestigieux ou somptueux, ni même robuste ou sécurisé. Mais elle suffit pour honorer ceux qui y prennent place, ceux qui y passent un moment afin de comprendre l’existence et le monde. Elle suffit pour honorer l’hospitalité si essentielle dans les Écritures, honorer le partage du pain avec ceux qui ont faim et le don de l’eau à ceux qui ont soif. Elle suffit pour honorer ceux qui cherchent, ceux qui espèrent et ceux qui doutent. Elle suffit pour la foi et pour la parole, pour la confiance et l’amitié. Quand il s’agit de les tisser, de les broder, d’en nouer les fils aux aspérités et aux surprises des Écritures. Quand il importe d’accueillir ce qui vient à soi, à travers l’épaisseur des textes et la profondeur de l’être, et dans les présences réunies, pour être réengagé en pensée, en communauté, en courage, en vie. On peut alors reprendre la route.

Avec toute ma reconnaissance pour la tente dressée à plusieurs reprises pendant quelques mois avec Agnès Adeline, Corina Combet, Florence Couprie et Sophie Schlumberger, à l’occasion de l’écriture d’un numéro de la revue Lire et Dire.

 

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À propos Dominique Hernandez

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est pasteure de l’Église protestante unie de France au Foyer de l'Âme à Paris

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