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Forger une communauté

 

Ce qui fonde une communauté humaine, c’est le respect de la personne et le souci du bien commun. Cela est vrai au plan de la famille, de la communauté de travail et d’une communauté politique comme la Communauté européenne. L’actualité nous interroge plus que jamais sur la puissance de cohésion de l’homme ou au contraire sa capacité de division voire de destruction. L’Europe, longtemps signe d’espérance et de stabilité pour le monde, est traversée par une crise morale sans précédent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale : ses valeurs fondatrices que sont la fraternité, la solidarité, le respect inconditionnel des Droits de l’Homme et l’État de droit sont discutées et la cohésion de l’Europe s’en trouve menacée. L’Union européenne repose sur la valeur de la réconciliation, qui s’exprime par la main tendue, l’acceptation de l’altérité, l’édification d’un projet commun. C’est la fraternité entre les peuples opposée à la violence entre les nations. Le besoin d’Europe est là. Il met en évidence les communs par rapport à l’isolationnisme, le partage par rapport à l’égoïsme, le dialogue par rapport aux certitudes manichéennes. L’accueil au Panthéon le 1er juillet 2018 de Simone Veil, première Présidente du Parlement européen directement élue, rend témoignage de la force des valeurs qui ont assuré la restauration de l’Europe. C’est un signe d’espérance pour tous les Européens et pour le monde. Quels sont dès lors les éléments structurants dans la construction européenne ?

Les idées, les religions peuvent être instrumentalisées et détournées de leur finalité de cohésion et d’édification de la communauté humaine. Il y a nécessité de retrouver les fondements de la cohésion à tous les niveaux de notre vie sociale et politique : local, national, international. L’antisémitisme ou le terrorisme font qu’il est plus que jamais nécessaire de s’asseoir pour réfléchir et retrouver le goût de vivre en paix. « La paix est comme l’espérance dont parle le poète Charles Péguy, elle est comme une fleur fragile qui cherche à s’épanouir au milieu des pierres de la violence » écrivait le pape François en janvier 2018.

Un des instruments de construction d’une communauté et d’élaboration de la cohésion sociale est la parole. Elle est censée faire le lien social, et sa mauvaise utilisation met en jeu l’autorité, la paix sociale et le soin de la maison commune. « La crise de la politique est d’abord une crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général. » Sans cesse, il nous faut chercher le sens de notre être ensemble et de notre aventure commune. L’ancrage primordial est la confiance commune. La communauté politique évolue de manière paradoxale. La désaffection à l’égard de la vie politique d’un côté, une générosité toujours plus vive prête à engager de nouvelles initiatives économiques, sociales ou culturelles de l’autre. Les dérives de l’intérêt particulier, voire de l’enrichissement personnel, discréditent ceux qui œuvrent honnêtement pour la solidarité et le bien commun. Les évêques français ont ainsi parlé d’une « crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général (….) Quelque chose d’essentiel s’est perdu ou perverti ». Or, ajoutent-ils, « le politique précède la politique, il ne se résume pas à sa mise en application. Il affirme l’existence d’un “nous’’ qui dépasse les particularités, il définit les conditions de la vie en société, tandis que la politique désigne les activités, les stratégies et les procédures concrètes qui touchent à l’exercice du pouvoir. »

Faire communauté, faire de la bonne politique c’est s’opposer à la guerre et à la stratégie de la peur. Il ne s’agit pas seulement de l’équilibre des forces et des pouvoirs mais de la recherche d’une vraie concorde qui respecte la dignité humaine. C’est de l’humanité entière qu’il s’agit. Ainsi l’Europe doit prendre ses responsabilités devant l’exil de populations entières en quête de paix et ne peut ignorer la terreur exercée sur les populations les plus vulnérables.

L’Union européenne, au nom des valeurs qui fondent son identité, se doit de rechercher ce qui dépasse les seuls intérêts des États membres. Ces valeurs sont notamment énoncées par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et la Convention européenne des droits de l’homme. Parmi ces valeurs, notons que plusieurs sont quelques-uns des piliers de la doctrine sociale de l’Église catholique et se retrouvent dans la Charte œcuménique signée à Strasbourg le 22 avril 2001 ainsi que dans le Décalogue d’Assise pour la paix. Ces valeurs sont la dignité de la personne, la promotion de la paix, la solidarité, la condamnation de la guerre et du terrorisme, la liberté d’expression et le dialogue, la démocratie, l’égalité. C’est, pour le dire rapidement, la fraternité, la solidarité, le respect des droits de l’homme et de l’État de droit. On pourrait aussi parler de réconciliation, de main tendue, de l’acceptation de l’altérité, de l’édification d’un projet commun.

La dignité humaine est le bien commun de l’humanité. Au cœur de cette exigence de dignité, on trouve l’appel à la réconciliation. On peut dire que les grandes intuitions de cette idée se trouvent dans le seul livre publié par Robert Schuman en 1960 alors que la maladie le frappait : « Nous voilà donc ramenés à la loi chrétienne d’une noble mais humble fraternité. Et par un paradoxe qui nous surprendrait, si nous n’étions pas chrétiens, inconsciemment chrétiens peut-être, nous tendons la main à nos ennemis d’hier non simplement pour pardonner mais pour construire ensemble l’Europe de demain. »

Le 24 mars 2017, à l’occasion des 60 ans du traité de Rome, le pape François disait : « Les Pères fondateurs nous rappellent que l’Europe n’est pas un ensemble de règles à observer, elle n’est pas un recueil de protocoles et de procédures à suivre. Elle est une vie, une manière de concevoir l’homme à partir de sa dignité transcendante et inaliénable, et non pas seulement comme un ensemble de droits à défendre, ou de prétentions à revendiquer. » À l’origine de l’idée d’Europe il y a « la figure et la responsabilité de la personne humaine avec son ferment de fraternité évangélique, […] avec sa volonté de vérité et de justice aiguisée par une expérience millénaire ».

Le défi est de faire la cohésion dans un contexte de méfiance voire de suspicion et même d’hostilité des extrémistes. La confiance des uns dépend de la loyauté des autres. Sans doute faut-il retrouver la confiance, la capacité de faire et d’obtenir crédit.

La confiance retrouvée permet la cohésion. Le pivot de cette cohésion réside dans la personne humaine, dont le pape a affirmé « la dignité transcendante » à dix-sept reprises lors de ses discours au Parlement européen et au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Pour le Saint Père, il faut favoriser les capacités de la personne et s’investir dans les domaines où ses talents se forment et portent du fruit. L’éducation à partir de la famille et des institutions éducatives (Écoles et Universités) d’une part, du travail d’autre part.

« Quand tu veux construire un bateau, ne commence pas par rassembler du matériel mais éveille le goût de la mer », disait Saint Exupéry. Au niveau européen comme au niveau de la politique nationale et locale, il faut travailler à un environnement de confiance car la contrainte induit la méfiance. C’est vrai en politique, c’est vrai dans le monde de l’entreprise. Comment rester ouvert à l’expérience des autres, savoir observer comment ils font, leur emprunter des idées, leur savoir-faire ? Il faut résister à la tentation de travailler ou de décider en solitaire « car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » La personne humaine est dotée d’une dignité transcendante et d’une dimension relationnelle.

Pour cela, il faut revenir à la source : la conscience humaine, les racines profondes que constituent la mémoire et le passé. Il s’agit de redécouvrir les sources des droits de l’homme, de mesurer le lien profond qu’il y a entre la transcendance et la personne en relation.

Le souci de rendre la vie plus humaine et pour le vivre-ensemble est passé dans les préoccupations communes des institutions et des hommes de bonne volonté. Et cela passe par la valeur du service. Ce sens du service doit dépasser les frontières de nos territoires et de nos religions respectives. Le 24 novembre 2014, au Conseil de l’Europe, le pape François disait : « Le projet des Pères fondateurs était de reconstruire l’Europe dans un esprit de service mutuel, qui aujourd’hui encore, dans un monde plus enclin à revendiquer qu’à servir, doit constituer la clef de voûte de la mission du Conseil de l’Europe, en faveur de la paix, de la liberté et de la dignité humaine. »

Le monde politique français ou européen, le monde d’une manière générale n’est pas chimiquement pur. Si nous voulons agir, il faut être dans les jeux d’opinions et de pouvoirs. On ne peut s’intéresser aux enjeux politiques, à la question de l’homme et du bien commun en méprisant le jeu politique. Ce serait une faute morale, ce serait oublier que c’est notre monde qui est le lieu du salut. En Europe comme dans le monde et dans nos États, le pouvoir est le lieu de la régulation de la violence. Les religions, pourvu qu’elles restent dans leur rôle critique, ont une place essentielle dans ce contexte : un système politique ne peut sauver le monde qui est déjà sauvé et les croyants de toutes confessions peuvent s’engager, porteurs de leurs valeurs de conversion et de dialogue.

Le Parlement européen est la seule institution dont les membres sont élus au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans. Les élections européennes sont donc une occasion unique de mettre de nouveau ces valeurs en action. L’Europe promeut le dialogue fondé sur la dignité de toute personne humaine. Son but est la réconciliation et la tâche n’est jamais terminée. Elle permet le vivre-ensemble et la régulation de la peur et de la violence.

 

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À propos Bernard Senelle

Bernard Senelle
est prieur du couvent St Jacques à Paris, il est directeur du programme de l’association DECERE qui travaille à une réflexion sur la place des religions dans l’espace public en Europe. Il est également aumônier au Parlement européen.

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