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Nicolas Westphal et le temple protestant de Djibouti

 

Nicolas Westphal, plan du temple de Djibouti.

Les architectes théologiens ne sont pas nombreux. Mais il y en a dans toutes les confessions et probablement sur tous les continents. Dans l’aire francophone et protestante, j’en connais trois. Deux sont des architectes qui ont renoncé à leur première orientation pour le pastorat. Le troisième, Nicolas Westphal, établi actuellement à Sète, se dit lui-même « architecte-théologien » – un architecte qui, parallèlement à son métier, s’est adonné à des recherches en théologie et les a même complétées par deux diplômes d’études avancées à la Faculté de théologie protestante de Montpellier.

C’est justement lors d’un colloque sur l’architecture des temples protestants, organisé dans cette Faculté, que je l’ai rencontré pour la première fois, voilà plus de vingt ans. J’avais été frappé par la tonalité de ses interventions : elles témoignaient du souci de penser l’architecture des temples dans la perspective d’un usage et d’une vie proprement spirituels. Il le dit aujourd’hui en des termes exemplaires : « L’architecte sait composer les formes et les matériaux pour répondre à des demandes de valeur et de sensibilité. Le caractère accueillant d’une maison en est un exemple. De même, un lieu de prière, c’est-à-dire un lieu qui invite à la prière, demande plus et autre chose que la stabilité de la construction, la facilité d’entretien, la fonctionnalité et la maîtrise des prix. Un lieu invitera à la prière par son climat, sa disposition, sa forme et sa présence, la façon de vous situer dans le monde et dans le temps. Créer un lieu qui invite à la prière est un travail d’architecte. »

Après plusieurs occasions de mettre ce programme en œuvre, Nicolas Westphal vient de relever un défi de taille : reconstruire et donc repenser le temple protestant de Djibouti, cette ville-port créée vers 1885, aujourd’hui capitale d’une République située aux confins de l’Érythrée, de l’Éthiopie et de la Somalie. C’est donc une terre de tradition musulmane, mais marquée par la forte proximité du christianisme éthiopien, l’un des plus anciens du monde.

Alors qu’il y avait déjà à Djibouti, en plus de nombreuses mosquées et de sanctuaires éthiopiens, une cathédrale catholique et une église orthodoxe, un temple protestant y fut édifié entre 1962 et 1963. C’était un édifice très modeste, grosso modo en forme de boîte à chaussures, de plan rectangulaire organisé en long, avec les fidèles assis par rangées face à la chaire et à la table de communion, comme les passagers d’un autobus face à la route. À son arrivée en 2005, le pasteur Michaël Schlick trouva le temple et ses annexes dégradés, désorganisés, squattés, parfois impénétrables. C’est lui qui eut l’idée de faire appel en 2008 à Nicolas Westphal pour en envisager l’assainissement, voire la reconstruction.

Première option retenue : Nicolas Westphal a proposé de ne pas détruire complètement l’ancien temple, mais de construire un nouvel espace cultuel au sein de ses éléments encore utilisables. Il a ainsi voulu marquer la continuité d’une communauté en constant renouvellement. Ce nouvel espace, il l’a proposé de plan ovale, inscrivant cette ellipse à l’intérieur de l’espace rectangulaire défini par les parois de l’ancien temple. Or le plan ellipsoïdal, on ne le répétera jamais assez, est caractéristique de quelques-uns des édifices les plus marquants de l’histoire réformée. Il permet d’organiser l’assemblée en large autour de la chaire et de la table de communion, et accentue d’autant le caractère communautaire du culte. Seconde option marquante : Nicolas Westphal n’a pas craint d’étendre la durée de la reconstruction sur une période de huit ans, ce qui lui a permis d’en faire un « chantier-école ». Des ouvriers qualifiés venus d’Europe s’y sont succédé pour transmettre leur savoir-faire à des apprentis djiboutiens en maçonnerie, électricité, ferraillage, etc., choisis sans tenir compte de leur appartenance confessionnelle ou religieuse. On ne saurait mieux inscrire la présence dans la cité d’un édifice appartenant à une communauté très minoritaire dans la ville où elle est implantée.

Nicolas Westphal n’a pas eu besoin de soumettre à autorisation un projet définitif et irréformable. Comme c’était le cas jadis en Europe, il a pu adapter la construction au fur et à mesure de son avancement, et s’inspirer de ce que lui suggérait par exemple la confrontation des anciens murs et de ceux qu’il était en train de faire édifier, pour modifier ses plans en conséquence.

Il a enfin voulu tenir compte du contexte local qui est celui du désert, de son habitat et des traditions nomades. En région somalienne, le culte a par exemple lieu une fois la nuit tombée, quand il fait moins chaud, et non pas de jour comme en Europe. Les choix architecturaux doivent en tenir compte.

Faute de pouvoir visiter le temple rénové de Djibouti, j’en crois ceux qui l’ont vu : l’architecte théologien a su jouer « entre le dedans et le dehors, entre l’ombre et la lumière, et entre l’intime et le collectif ».

 N.B. – Les citations sont empruntées au livre de Nicolas Westphal, Le nouveau temple protestant de Djibouti, Lyon, éd. Olivétan, 2018.

 

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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