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Qu’est-ce qu’un Conseil Presbytéral ?

Que représente aujourd’hui dans nos institutions le Conseil Presbytéral ? Tire-t-il sa légitimité des écrits de la Bible ? Cette relecture du premier et du nouveau testament nous apporte un éclairage plus théologique que politique. Et pourtant, la nécessité d’organiser le pouvoir dans la communauté va être peu à peu un fil directeur que l’on découvre grâce à cette lecture « à grandes enjambées » que nous propose Jean Paul Morley. Au cours de ce survol rapide, la multiplicité des modes de désignation des autorités et des prises de décision se retrouve par un mélange d’auto-désignation, de cooptation et d’élection (très proche de nos Conseils presbytéraux), mais l’ensemble repose sur la confiance, donnée à la communauté qui élit et au conseil composé de croyants, mais aussi à l’Esprit qui a aidé à élire et accompagne les membres.

Bernard Calvino

QU’EST-CE QU’UN CONSEIL PRESBYTÉRAL ?
OU UNE BREVE HISTOIRE DE L’ORGANISATION DU POUVOIR ET DE L’ADMINISTRATION DE LA COMMUNAUTE A GRANDES ENJAMBÉES À TRAVERS LA BIBLE

 

I. Premier Testament

Le Conseil Presbytéral, une longue gestation à travers une vingtaine de siècles : depuis Moïse, première esquisse, jusqu’à Tite, le modèle est mis en place, longtemps avant son officialisation par la Discipline de la jeune Eglise réformée de France en 1559.
Parcourons-en les étapes bibliques.

Moïse : Au cours de la longue errance du peuple à travers le Sinaï, le pouvoir réside uniquement dans l’interface Dieu-Moïse. C’était déjà le cas avec les chefs de clans Abraham ou Jacob, mais avec Moïse il s’agit de tout un peuple. Certes, Jéthro le beau-père de Moïse lui conseille de nommer des chefs de 1000, 100, 50 et 10 pour juger les affaires courantes, mais les affaires importantes et surtout la direction générale reviennent au seul Moïse, en tant qu’intermédiaire direct et unique avec Dieu. De nombreuses prescriptions morales se trouvent dans la Loi de Moïse, mais aucune trace d’organisation du pouvoir. Seule exception, l’organisation sacerdotale et ses revenus, mais pour une fonction qui ne concerne que le culte.

En cas de conflit, y compris religieux (veau d’or…), Moïse tranche, en faisant appel non aux chefs de groupes, mais à des volontaires issus de l’assemblée pour remettre de l’ordre et châtier les révoltés – quand Dieu ne le fait pas Lui-même, comme avec Coré. Et lorsqu’il s’agira d’une contestation de Moïse lui-même par Myriam et Aaron, Moïse ne s’adressera à aucun autre arbitre que Dieu Lui-même. Cette structure Dieu-Moïse-peuple sans corps intermédiaire ou de médiation, explique sans doute la violence avec laquelle ces différents conflits sont résolus.

Josué et les Juges : Les livres de Josué et des Juges racontent la longue période un peu floue qui sépare le mythologique Exode de l’avènement d’une réelle royauté en Juda. La conception du pouvoir n’y évolue pas. Josué, le successeur de Moïse, puis les hommes et les femmes que la Bible appellent Juges (en fait ‘Décideurs’), sont chacun.e des intermédiaires directs entre Dieu et le peuple. Josué, Gédéon, Déborah, Abimelek ou Jephté sont à la fois soumis à Dieu et autocratiques face au peuple, en l’absence totale d’organisation du pouvoir en d’Israël pendant ces deux ou trois siècles. Dieu y est seul intronisateur et seul arbitre.
Patriarches, Moïse, Josué, Juges : un seul schéma de pouvoir, le face à face entre Dieu et un individu, ce dernier imposant au peuple sa gouvernance sans intermédiaire ni concertation. Mais en grande soumission au Très-Haut.

Les rois : Autour des premiers rois Saül, David et Salomon, s’organise inévitablement une administration, avec trois niveaux. En premier cercle, des conseillers, généralement des militaires : Abner pour Saül, Joab pour David… En deuxième cercle, des ‘Anciens d’Israël’, sorte de Conseil qui approuve par exemple le ralliement d’Abner et d’Israël à David. Mais c’est une des premières fois où ces Anciens apparaissent, signe que leur rôle n’est pas majeur… Vague esquisse du tandem pasteur-Conseil des anciens ou presbytres. Le schéma de pouvoir en face-à-face entre Dieu et un individu qui impose au peuple sa gouvernance, domine encore. Mais cette fois avec une inédite et puissante médiation : le face-à-face n’est plus direct entre Dieu et l’homme providentiel, un autre homme de Dieu intervient, de la part et à la place de Dieu : le prophète. Le roi n’est plus seul en relation directe avec Dieu, il l’est aussi par l’intermédiaire du prophète, officiel ou non selon le cas. C’est le premier contrepoids humain face au chef, tels Samuel condamnant Saül ou Nathan accusant David. Cette médiation entre le chef et Dieu représente l’introduction d’un deuxième pouvoir, un contre-pouvoir. Le face-à-face est devenu Dieu + prophète face au chef providentiel… En revanche, toujours pas d’instance d’arbitrage ni de sanction, encore moins d’opposition ‘démocratique’.
Ces premiers rois créent une première administration : David nomme huit ministres, Salomon y ajoutera, avec quelques autres, un prêtre comme premier ministre. Mais les rois se réservent toujours la justice au dessus des juges locaux.

Cependant… Une sorte de référendum apparaît bientôt avec Roboam, fils et successeur de Salomon. Première esquisse de démocratie, Roboam à peine investi par le peuple après la mort de son père, négocie avec les tribus du Nord. Jusque-là, les chefs locaux (clans, familles, tribus) décidaient seuls, quitte à écouter les conseils d’amis, de conjointes (Sarah, Rebecca, la mère de Samson…), de prophètes, de Dieu Lui-même. Mais là, Roboam consulte le Conseil d’Anciens établi sous Salomon. Ce dernier recommande la modération face aux demandes du peuple, premier exemple d’un Conseil qui discute avec le chef. Mais Roboam passe outre et préfère interroger ses jeunes compagnons, qui, eux, lui préconisent la fermeté. Alors le peuple du Nord rejette Roboam, provoquant le schisme raconté par la Bible entre Israël et Juda. Premier exemple aussi d’un référendum de fait, même si les précédents rois avaient tous été acclamés par la foule à leur intronisation.

Le bilan politique de la royauté se résume ainsi à très peu de concertation ou de ‘démocratie’ : à la perte, après David et Salomon, du face-à-face direct du roi avec Dieu ; à des hommes et des femmes providentiel.les ; à des mouvements populaires, des adhésions et des dés-adhésions, et à beaucoup de déchirures, de coups d’Etat, d’arbitraire, de violence et de crimes politiques.

Esdras et Néhémie : Six siècles après David et Salomon, et un siècle après la prise de Jérusalem, ces deux prêtres-gouverneurs entreprennent de restaurer Jérusalem et le Temple. Esdras puis Néhémie mettent en place un pouvoir à trois pôles : un politique, avec un seul chef, eux-mêmes, en face-à-face avec Dieu mais entouré de chefs ou d’Anciens ; et en organisant la prêtrise et la justice. Lors du sombre épisode des femmes étrangères dont on brise l’union et qu’on chasse avec leurs enfants, ni Esdras ni Néhémie ne consultent le Conseil, mais haranguent ‘ceux qui craignent Dieu’. En revanche ils convoquent des assemblées du peuple pour en obtenir l’adhésion lors de chaque crise. Il s’agit donc toujours d’une configuration en face-à-face ‘homme providentiel – peuple’. Mais à la différence de Moïse ou des premiers rois, l’autre face-à-face ‘chef – Dieu’ est devenu beaucoup moins manifeste – si ce n’est lorsque Néhémie demande à Dieu ‘de ne pas l’oublier’… Une structure autocratique qui aboutit au désastre : racisme, sexisme, violence, exclusion, et finalement échec et oubli de leur projet de restauration.

*

Point d’étape : Le survol du Premier Testament conduit à deux constats :

• Des patriarches au retour d’Exil, le Premier Testament décrit un régime autocratique, dans un double face-à-face : un personnage providentiel au centre (patriarche, législateur, ‘juge’ ou roi) en face-à-face avec Dieu d’un côté, en face-à-face avec le peuple de l’autre. La seule opposition possible à ce pouvoir est brutale : le rejet par Dieu ou le rejet par le peuple. Mais ce dispositif, au fur et à mesure de l’histoire, glisse vers un simple face-à-face entre le personnage providentiel et le peuple. Tandis que le personnage providentiel se dilue dans la personne héréditaire du roi, et que le rôle du prophète, qui a besoin d’un interlocuteur croyant, devient anecdotique.

• Rien n’annonce ce que serait un Conseil presbytéral, ni aucune forme de démocratie. Mais, entre la vision idyllique et mythique d’un dialogue direct du patriarche, législateur, ‘juge’ ou roi pieux, avec Dieu, et le constat de la dégradation progressive de l’époque royale et post-exilienne, ces types d’organisation ont montré leurs limites, avec l’absence de vraie séparation des pouvoirs et celle d’une vraie opposition. C’est seulement le Nouveau Testament qui apportera un commencement de réponse.
Reste, au cœur du Premier Testament, un principe unanime : il n’existe aucun vraie autorité que Là-Haut. Mais ce n’est qu’un principe…

 

II. Nouveau Testament

Jésus et les douze : ce ne sont pas des ‘Anciens’, mais des compagnons. Ce n’est pas un Conseil, c’est un groupe. Avec les caractéristiques d’un groupe : il n’est pas fermé mais à géométrie variable, il comprend un noyau dur (mais dont le ‘douzième’ n’est pas toujours le même : Thaddée, Judas fils de Jacques, ou Nathanaël ?), de nombreux associés (les 70 missionnés…) mais aussi d’autres personnes, en particulier des femmes actives, ou de moins constants, et des sympathisants. Les douze du noyau dur sont appelés nominativement par le chef, qu’ils appellent maître (rabbi), et l’accompagnent en permanence. Jésus les a institués ‘avec une ‘autorité’, ils deviennent les intermédiaires entre ce maître et les autres membres du groupe ou les foules qui s’approchent. Intermédiaires aux deux sens : de Jésus aux foules, mais aussi de la foule à Jésus (multiplication des pains, transmissions de requêtes…). Ce n’est plus le schéma qui dominait dans le Premier Testament, ce n’est plus le double face-à-face Dieu-chef / chef-peuple, avec un personnage providentiel au milieu, mais l’institution d’un groupe intermédiaire et d’une médiation. Toutefois leur fonction est bien de relayer, y compris en étant chargés de mission, mais non de co-diriger.

Ce groupe élargi devient la famille de Jésus, celles et ceux « qui font la volonté du Père ». Et dans ce groupe ou cette nouvelle famille, Jésus s’attache à former le noyau dur des douze ou treize : il les choisit, les enseigne, reprend, gère, conduit, médiatise, informe, missionne, dresse un bilan, oriente, ouvre un avenir, encourage, met en garde, prie avec eux. Dans ce groupe, il sélectionne des plus proches, Pierre, Jacques et Jean, parfois André ou Philippe, mais sans leur donner de statut ou de fonction spécifique. Et quand il promeut un futur chef, ce n’est pas forcément le plus intelligent mais celui que l’Esprit Saint a inspiré : Simon, devenu Pierre. En revanche, les douze, eux, souhaitent une hiérarchie, et se disputent apparemment souvent pour décider qui sera le plus grand parmi eux, quitte à faire intervenir une de leurs mères dans cette course. Mais à cette ambition d’être un jour assis à la droite de Dieu, Jésus répond en signifiant qu’il ne devra pas exister de hiérarchie entre eux, puisqu’ils sont tous frères. Seul le Père donnera à chacun sa place – et le plus grand parmi eux sera celui qui se fera le serviteur de tous… Qu’ils choisissent donc la dernière place, ils seront récompensés !

Chez Jean : Tous ces éléments se retrouvent, et rejoignent les Evangiles synoptiques. Quelques nuances cependant. Jésus n’y choisit pas ses disciples, ce sont eux qui viennent à lui, le plus souvent sur recommandation ; ainsi de la part de Jean le Baptiseur, d’André ou de Philippe. Ce sont donc ses disciples qui se joignent à Jésus et le recommandent, lui-même n’appelle personne, car, dit-il, c’est le Père qui les lui envoie. Autre nuance, Jésus ne se contente pas de former et de gérer ses compagnons, il les… aime. ‘Vous êtes mes amis’. Et il invite ces ‘amis’ à s’aimer entre eux et porter du fruit, jusqu’à se laver les pieds les uns des autres.

Les apôtres : Après la mort de Jésus et la proclamation de sa résurrection, puis son départ définitif et la Pentecôte, et seulement après, ce noyau dur des douze compagnons de Jésus, ayant reçu l’Esprit, devient un premier ‘Conseil’. Et ce Conseil, qui conduira l’Eglise naissante, se complète déjà par une sorte d’élection, une sorte de compromis entre le choix par Jésus ou le Père, et le choix par les pairs humains : pour remplacer Judas le renégat, deux candidats sont pressentis, Joseph, mieux nommé, et Matthias. On prie. Et le sort tombe sur le second.

Ce noyau ainsi reconstitué garde le nom « des Douze » ou « les Apôtres », il conduit et instruit la communauté croissante des croyants, une communauté au caractère fusionnel : vie commune, mise en commun des biens, des repas, de la pensée, de la prière, et ferveur collective capable de miracles. Le noyau dirigeant ne s’en ouvre pas pour autant à d’autres membres, « personne n’osait se joindre à eux ». Bien que, d’après l’Evangile apocryphe de Marie de Magdala, des femmes qui avaient suivi Jésus pendant son ministère semblent avoir eu une présence et une influence au sein de ce groupe. Puisqu’on y voit Marie de Magdala – la seule disciple à avoir suivi Jésus depuis son ministère en Galilée jusqu’à la croix puis la résurrection, et première à annoncer la résurrection du Christ – débattre avec Pierre et Lévi (Matthieu ?) de la révélation, et participer activement aux premiers temps de l’évangélisation.

Ensuite, la croissance rapide de la communauté croyante et son extension contraignent ce conseil des Douze à organiser la communauté. D’abord par le choix de sept hommes, sept ‘diacres’, pour le service social interne à la communauté ; un choix opéré par les membres de la communauté eux-mêmes. Un choix donc démocratique : même informelle, il s’agit d’une première élection. Ces diacres, qui ne sont pas apôtres et sont chargés de la solidarité, deviendront immédiatement les meilleurs évangélisateurs, et des figures plus actives que les douze. Tels Philippe ou Etienne, le premier martyr de la foi chrétienne, et bientôt l’outsider Paul et ses propres compagnons. De la même façon, d’autres figures, de nouveaux ‘anciens’, apparaissent dans le groupe dirigeant, à commencer par le frère de Jésus, Jacques, chef de la jeune Eglise à la place de Pierre avant d’être exécuté. On trouve alors une organisation complexe :
• Les Douze, le fondement du témoignage et de l’autorité, inamovibles, choisis par Jésus puis par le sort/Saint Esprit ;

• Un chef de l’Eglise, tantôt Pierre, pour un temps Jacques, l’un des trois frères de Jésus ; le premier désigné par Jésus, le second par lien de famille ;

• Des anciens, associés aux douze, anciens compagnons de Jésus ou convertis des premières heures, incluant probablement des femmes ;

• Des diacres, responsables de la solidarité mais aussi évangélistes ;

• Des francs-tireurs missionnaires : Paul, Barnabé, Silas, Luc…

• Enfin, la structuration des nouvelles communautés de convertis, conduites par des conseils d’Anciens.

Mais c’est bien devant une Assemblée, qu’on désigne souvent comme ‘le Synode de Jérusalem », que Paul convainc les apôtres et les anciens d’accepter la conversion des non-Juifs, sans leur imposer les prescriptions de la loi juive. Décision fondée sur l’Ecriture et l’expérience vécue par Paul et Barnabé, recommandée par Jacques, chef de l’Eglise, mais approuvée par ‘toute la multitude’. Décision donc démocratique, mais qui sera transmise au nom d’une quatrième autorité : l’esprit Saint…

Plus tard, Paul théorisera la hiérarchie de l’Eglise : apôtres, prophètes, docteurs, puis des dons seconds, guérison, langues, etc… Mais il s’agit là de théologie plus que d’organisation.
Tite : La brève et très moralisatrice lettre de Paul à Tite, nommé chef de la jeune Eglise de Crète, est célèbre pour son exigence d’excellence et d’irréprochabilité pour les responsables d’Eglise. Mais elle est intéressante en ce qu’elle officialise une structure d’Eglise locale et régionale qui annonce l’organisation des Eglises protestantes aujourd’hui : un pasteur ‘épiscope’, c’est-à-dire évêque (…et mari d’une seule femme) ; et des pasteurs locaux, assistés d’Anciens – presbytres en grec. En d’autres termes : président de région, pasteurs et Conseils presbytéraux…

*

Que conclure des ces grandes enjambées dans la Bible, qui, comme le protestantisme, sait que l’être humain est pécheur et faillible ?

La nécessité d’organiser le pouvoir dans la communauté large ou locale, la nécessité de prier, le mélange de cooptation et d’élection (très proche de nos Conseils presbytéraux), la méfiance envers les hiérarchies entre membres, mais aussi la confiance : donnée à la communauté qui élit, au conseil composé de croyants, à l’Esprit qui a aidé à élire et accompagne les membres. C’est pour cela que, tous, reçoivent une bénédiction de la communauté.

 

Jean Paul MORLEY

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