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Les Francs-maçons et la Bible : cassons quelques idées reçues

 

Charte des Emblèmes. Histoire maçonnique.
Lithographie de Ramsey, Millet, & Hudson Steam, éditée par W.M. Devore, Kansas City, c. 1877.

L’année 2017 a coïncidé avec le 300e anniversaire de la création d’un des premiers regroupements de loges, ou obédience, en Angleterre et en France. Au XVIe siècle, des membres de corporations opératives de métiers – maçons, charpentiers, couvreurs, peintres, etc. – auraient intégré dans leurs cérémonies de transmission des secrets de fabrication ou de fêtes de saints protecteurs, des hommes qui n’appartenaient pas aux métiers (franc-maçons), qui ont à leur tour créé des loges sans membres des corporations. Ces loges spéculatives ont gardé les usages des opératifs : travail en commun, secret des échanges et pratique d’un rite à l’aide d’un texte de mise en scène, le rituel. Ils en ont conservé les fonctions : initiations progressives par transmission de secrets. Mais ils ont surtout maintenu le contexte chrétien dans lequel baignaient ces cérémonies. Des protestants jouent un rôle majeur dans cette translation : le pasteur presbytérien écossais James Anderson et le pasteur anglican Jean-Théophile Désaguliers sont considérés comme les principaux « pères fondateurs » des textes qui encadrent les travaux maçonniques. Les rites et leurs rituels se multiplient aux XVIIIe et XIXe siècles. La grande majorité construit la légende fondatrice du travail en loge en s’appuyant sur le premier livre des Rois : la construction du Temple de Jérusalem par Salomon. L’Homme est une pierre brute, le travail sur le rituel lui donne les moyens symboliques de polir cette pierre (se perfectionner) pour qu’elle s’insère dans le chantier collectif de la construction du Temple (l’humanité). Pas de révélation dans ce que j’écris : les premières publications de rituels datent de 1730, et les rayons des librairies abondent d’ouvrages qui les reprennent. Le secret n’est pas dans le texte, il est dans le cœur de la personne qui vit et travaille les rituels.

Dans les rituels, la multiplication des références bibliques dépend du degré de construction spirituelle recherché par les obédiences qui les utilisent. Au Grand Orient de France, où sont pratiqués un grand nombre de rites, l’obligation de croire en l’existence de Dieu est abolie depuis 1877. À la Grande Loge Nationale Française, l’obligation de croire en Dieu fait partie des règles. À la Grande Loge de France est pratiqué le Rite Écossais Ancien et Accepté (R.E.A.A.) qui considère que le Grand Architecte de l’Univers est un « Principe Créateur », symbole d’une matrice originelle pour tout perfectionnement humain. Le croyant peut y mettre Dieu, mais pour ce rite, ce n’est qu’un symbole derrière lequel chacun peut comprendre ce qui correspond à sa propre sensibilité.

Si l’on suit le Rite Écossais Ancien et Accepté, les références bibliques sont placées au cœur du travail en loge. La sacralisation se déroule en utilisant un symbole, le Volume de la Loi Sacrée, matérialisé par une Bible ouverte à tel ou tel livre selon le degré (prologue de l’Évangile de Jean, livre des Rois, etc.). Toute la démarche symbolique s’appuie sur le principe analogique : le symbole est un outil à partir duquel le franc-maçon s’interroge et réfléchit. « Au commencement était le Verbe » : le début du prologue place le franc-maçon en situation. Le Verbe, Parole créatrice, existe, mais doit être maîtrisé au risque du désordre. L’apprenti doit donc se taire, le compagnon apprendre à prendre la parole, et le maître apprendre à transmettre par une parole utile et réfléchie. La devise de ce rite, « Ordo ab Chao * », rappelle ce travail de mise en ordre progressive de soi-même par réflexion sur les symboles. Le R.E.A.A. comprend 33 degrés : chaque passage est l’occasion d’un enrichissement symbolique. Au-delà des rites et des degrés, les travaux choisis par les loges s’appuient souvent sur des épisodes issus de la Bible, analysés symboliquement : l’assassinat d’Abel et l’exil de Caïn, les tables de la Loi et la punition de Moïse, les épreuves de Job ou de Jonas, la construction du Temple de Jérusalem, la mort d’Hiram, jusqu’au partage du pain et du vin par Jésus avant sa mort, symbole du don de soi comme du sacrifice nécessaire à la renaissance. Ce sont autant de paraboles utilisées comme symboles, pour comprendre l’inachèvement de l’Homme, sa nécessaire préparation à la mort, et le sens d’un travail constant pour ne sombrer ni dans la matérialité du libertin (au sens philosophique), ni dans l’incapacité de l’athée à s’ouvrir au sacré sans apprentissage, ou encore dans la vacuité spirituelle du fanatique détaché du monde. Le travail maçonnique s’appuie en partie sur ces analogies bibliques pour construire, en loge, les conditions de passage du profane au sacré.

Si l’opposition entre les Églises et l’État est encore artificiellement maintenue par certains francs-maçons, la réflexion biblique sans obligation de croire est au cœur de la pratique maçonnique. Nombre de franc-maçons comme moi, baptisés dans leur enfance, sont revenus à une quête spirituelle par ce biais.

* « L’ordre surgit du chaos. »

 

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À propos Hugo Billard

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est professeur d’histoire, géographie et géopolitique en classes préparatoires aux grandes Écoles à Paris, éditeur et journaliste radio. Attaché aux liens entre religions et spiritualités, il est franc-maçon depuis 2004 (Grande Loge de France).

Un commentaire

  1. Avatar
    Martine Reynaud

    justement cela m’interesse cette optique est la mienne dans les églises j’ai souffert de l’étroitesse d’esprit on ne laissait même pas cette liberté à Dieu puis-je trouver des ouvrages où on étudie l’ancien testament ?…..selon les francs-maçons ?…

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