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Rencontrer la pensée de Rudolf Bultmann (1884-1976)

 

J’étais pasteur à Paris quand j’ai découvert l’oeuvre de Bultmann. Ce fut un éblouissement. Une telle manière de comprendre les textes bibliques était en fait déjà celle à laquelle j’aspirais. L’éblouissement fut donc plutôt un épanouissement. Comment se faisait-il que pendant mes études de théologie à Lausanne on ne m’ait jamais parlé de Bultmann ? Pour en avoir le cœur net et par honnêteté intellectuelle, je décidai d’interrompre mon ministère pastoral et de vivre encore, entre le temps passé dans la paroisse de l’Oratoire (1963- 1966) puis celui d’une quinzaine d’années dans celle du Foyer de l’Âme, un semestre d’études théologiques à Heidelberg (en 1966), où régnait alors la pensée de Bultmann. C’est à la lecture du beau et grand livre d’André Malet Mythos et logos. La pensée de Rudolf Bultmann (Labor et Fides, 1962) que je dois cette découverte.

Beaucoup prétendent que Bultmann est aujourd’hui dépassé et que les travaux les plus récents le récusent. Ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’ils ne l’ont jamais atteint ni dépassé, parce qu’ils se sont contentés de le contourner.

Je voudrais insister ici sur une seule chose : ne pas confondre démythiser et démythologiser. Démythiser, c’est opérer, avec une exigence rigoureuse et scientifique, une lecture historico-critique des textes de la Bible. C’est une entreprise nécessaire et incontournable, sans concession et rationnelle, jugée souvent négative, surtout quand elle censure et écarte les textes estimés légendaires. Démythologiser, c’est tout autre chose, c’est ce que veut et vise Bultmann, et cela de manière très positive. On utilise hélas souvent ce verbe démythologiser parce qu’il fait savant, mais en le confondant purement et simplement avec celui de démythiser. Le mythe de la démythologisation, c’est tout langage religieux qui cherche à dire un Dieu en réalité indicible. Démythologiser, c’est alors faire une lecture croyante de toute la Bible, y compris de ses pages scientifiquement dépassées et légendaires, en ne cherchant pas derrière ses récits un événement historique insaisissable ou tout simplement inexistant, mais en en décodant l’intention profonde : me faire entendre une Parole de Dieu. Il s’agit alors de se demander non pas seulement ce que dit le texte, mais bien ce que son auteur veut dire et nous dire, et cela dans une interpellation qui est de l’ordre de la foi, d’une décision.

Puis-je entendre une Parole de Dieu dans une Bible à la fois si lourdement et merveilleusement humaine ? De rationnelle, la lecture devient ainsi relationnelle ; d’objectivante, elle devient engagée. De toute façon, dans la perspective biblique, l’être n’est pas une essence insaisissable et atemporelle, et cela aussi bien pour Dieu que pour nous, mais une relation dont une manifestation privilégiée peut être celle de la foi.

Note : Évangile et liberté a publié sous la plume de Laurent Gagnebin tout un cahier central consacré à Bultmann en juin 1990, et une rubrique « Retrouver » en octobre 2013, p. 20. Deux livres de L. Gagnebin sont principalement consacrés à la démythologisation bultmannienne : Silence de Dieu, parole humaine, L’Âge d’Homme, 1978 (« Alethina », no 19) et Peut-on parler de Dieu ? Rudolf Bultmann. De l’interprétation à l’interpellation, Les Bergers et les Mages, 1999 (« Petite bibliothèque protestante », no 13).

 

À lire l’article de Pierre Bühler ” Rudolf Bultmann, ou le souci de l’existence croyante “

 

À propos Laurent Gagnebin

docteur en théologie, a été pasteur de l'Église réformée de France, Paris ( Oratoire et Foyer de l'Âme ) Professeur à la Faculté protestante de théologie.Il a présidé l’Association Évangile et Liberte et a été directeur de la rédaction du mensuel Évangile et liberté pendant 10 ans. Auteur d'une vingtaine de livres.

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