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Esquisse d’une théologie agnostique

 

Nombre de tableaux de Rembrandt sont des combats entre l’ombre et la lumière. Un liseré de clarté profile le contour des visages en les arrachant à l’obscurité. C’est ce que l’on appelle la technique du clair-obscur.

À tout prendre, le clair-obscur est peut-être l’allégorie d’une foi sincèrement vécue, qui ne se déguise pas sous les défroques d’une conviction sermonneuse : une foi irisée parfois d’un éclair de certitude qui, très brièvement, émerge des épaisses ténèbres habituelles du doute et de l’incroyance. Il est tellement plus facile, tellement plus « normal » aujourd’hui d’être athée – au minimum agnostique – ; tellement plus facile de dire : « Dieu n’existe pas » ou : « Je n’en sais rien ! », que d’être un vrai croyant, c’est-à-dire non pas un premier prix de catéchisme, fier de ses certitudes, mais un humble chercheur de Dieu, mû par l’espérance et toujours en recherche !

La foi n’est pas la conviction, le sentiment de détenir la vérité. La foi est une tension de vie vers « Quelqu’un » qu’il est bien difficile de nommer et qu’il est sans doute impossible de définir. Mais c’est cette tension qui, à elle seule, donne sens (signification et direction) à l’existence du croyant.

Trop souvent, les chrétiens croient devoir tenir devant les incroyants, les mal-croyants, les « moins admirablement- croyants-qu’eux-mêmes », des discours « édifiants », en feignant une conviction qu’ils imaginent contagieuse (ce qui est une façon bien présomptueuse de préjuger de la qualité de leur témoignage !)

Mais, pour le commun des croyants qui ne sont pas nécessairement des mystiques capables d’avoir l’expérience directe, tangible du divin, le visage du Christ- Lumière du monde n’est que brièvement esquissé dans leur vie, comme un éclair aussitôt disparu. Parfois (trop rarement à leur goût), ils ont le sentiment que le Christ vient signer leurs vies, c’est-à-dire qu’il authentifie leurs moments de fidélité, et aussi qu’il y trace le signe de la croix ! Mais ce n’est, le plus souvent, qu’un moment fugitif !

La théologie (discours sur Dieu) se présente trop souvent comme une « théognosie » (connaissance assurée sur Dieu). Pour être pleinement sincère, pour respecter le vécu en clair-obscur de la foi, elle gagnerait à se définir plus modestement et avec plus de réalisme comme une « théozètie » (du grec zètéô : chercher. – Recherche de Dieu, marche vers lui, mais sans prétendre l’avoir jamais atteint) !

Pour être plus fidèle au « ressenti » de la foi, à sa perpétuelle tentation de se nier elle-même, il conviendrait donc d’élaborer une « théologie agnostique » qui se construirait davantage sur les doutes que sur les certitudes ! Il s’agirait de formuler le discours, la recherche d’un « peut-être-croyant », pour qui Dieu est plus souvent objet d’espérance, de regret, de recherche parfois angoissée, que de certitude paisible !

Du reste, un croyant (ou réputé tel) peut-il jamais affirmer qu’il a la foi ? On parle souvent aussi de « perdre la foi », comme s’il s’agissait d’un objet qu’on a possédé et qui nous a échappé. Mais, dans une telle expression, on confond la foi avec le sentiment de certitude, ou avec une collection de fermes convictions qu’on peut formuler explicitement.

Prétendre avoir la foi, c’est un comportement de propriétaire, assez fier, somme toute, d’avoir accès à une mystérieuse « quatrième dimension » de l’espace et du temps, un « au-delà » de notre vie et de notre mort, inaccessible au vulgum pecus incroyant. Au contraire, le croyant sincère avec lui-même doit bien souvent se l’avouer : « Je ne sais pas si je suis vraiment croyant, si j’ai vraiment la foi. »Du reste, en toute logique, si Dieu est Dieu, il est une personne – avec qui l’on peut entrer en relation (on appelle ça la foi) ; une personne à qui l’on peut parler (on appelle cela la prière) ; une personne qui peut nous parler (on appelle cela la Révélation) ; une personne qui a voulu partager notre destinée humaine (on appelle cela l’incarnation du Christ).

Mais une personne, par définition, (qu’on nous pardonne cette banalité), ce n’est pas une chose qu’on peut modeler à sa guise, définir, imaginer, comprendre en plénitude. Une personne, par définition, est partiellement ou totalement inaccessible. Au sein du couple le plus aimant, dans l’amitié adolescente la plus fervente, dans la psychanalyse la plus… spéléologique (!), l’autre n’est jamais totalement transparent ! Et celui qui prétendrait le contraire et qui agirait en conséquence manquerait totalement de respect envers autrui, en en faisant sa « chose ».

Et ils n’agissent pas autrement, ces croyants qui prétendent avoir la foi, ou ces théologiens qui font mine de connaître Dieu mieux que lui-même ! Belle illusion ! Mais l’illusion, en ce domaine, est une forme d’idolâtrie (confondre une représentation avec la personne ou la réalité qu’elle désigne), c’est-à-dire précisément la négation de la foi. Le croyant pour qui Dieu est vraiment une personne ne peut donc être qu’un chercheur de Dieu, et dès l’instant où il imagine l’avoir trouvé, il le perd définitivement : il n’a atteint qu’un concept, une image, une idole.

Cette théologie de la recherche de Dieu plus que de sa possession, cette théologie agnostique que nous essayons de cerner ici pourrait éventuellement inspirer des athées et les inciter à devenir des disciples de Jésus et de la « philosophie de l’Évangile », sans leur imposer comme préalables d’admettre – ne serait-ce qu’à titre d’hypothèses – l’existence de Dieu, la vie éternelle, la résurrection du Christ ou la promesse de leur propre résurrection. Et encore moins, bien sûr, la naissance virginale de Jésus, ses miracles, sa nature divine, etc.

La vraie question, en effet, que se pose l’« agnostique chrétien » (voire l’« athée chrétien ») n’est pas de savoir si Dieu existe ou non et s’il doit prendre pour argent comptant tout ce que dit la Bible. La vraie question est de savoir s’il se sent prêt à adopter ce qui semble l’horizon de l’action et de la pensée de Jésus : un absolu d’Amour qui, pour ceux qui se réfèrent à lui, est source de solidarité humaine et de foi en l’homme. La vraie question que se pose l’agnostique chrétien n’est pas théorique, mais des plus concrètes : est-il prêt, oui ou non, à construire sa vie dans la direction que suggère Jésus, à se mettre de toutes ses forces au service de l’humain – et sans avoir pour autant la certitude que l’horizon de référence, l’absolu vivant que les croyants nomment Dieu existe réellement, en dehors de l’idée qui anime leur action ?

En formulant de telles « certitudes-planchers », en indiquant ces minces liserés d’évidence qui, envers et contre tout, résistent au doute le plus radical, la théologie chrétienne trouverait ou retrouverait sa vocation d’être un témoignage dans le monde. Modestement, mais en toute vérité humaine, elle parviendrait de façon crédible à « justifier de l’espérance » qui est au cœur du croyant (1 P 3,15). Et cela, encore une fois, non de façon théorique, mais en termes d’actions concrètes de solidarité et d’humanisation du tissu humain.

Bref, le croyant est par nature un chercheur de Dieu et non un propriétaire de Dieu (même pas un « locataire de Dieu avec option d’achat » !) Puisqu’elle est un élan de confiance, la foi n’est pas la possession d’une certitude, une évidence en pleine lumière. Elle est nécessairement dans le clair-obscur, et le croyant sincère ne peut être qu’un agnostique en recherche !

 

À propos Michel Barlow

essayiste, romancier et théologien, est universitaire retraité (Lettres et sciences de l’éducation). Il collabore régulièrement au magazine catholique contestataire Golias hebdo comme à Évangile et liberté.

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