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Où sont donc ceux qui sont morts ?

 

Question qui paraîtra puérile à beaucoup et qu’il y a un peu plus de trois ans, j’aurais jugée inepte. J’aurais dit que les morts ne « sont » nulle part, j’aurais dit que nos souvenirs, seuls, entretiennent leur mémoire.

J’avais démythologisé les discours sur l’au-delà. Je considérais avec agacement les rituels et usages entourant ce qui ne veut pas s’appeler « culte des morts » mais qui y ressemble fort, les messes pour les morts et les dépôts de gerbes sur les tombes. Je refusais toute interrogation sur l’après mort.

Je n’avais alors été confrontée qu’à des morts « acceptables » ; je mets le mot entre guillemets car, bien sûr, aucune mort n’est acceptable. Pourtant le décès de grands-parents, âgés, ayant pleinement vécu leur vie, est dans l’ordre des choses. On en est peiné, on aimerait les garder près de soi, on se dit qu’on ne leur a pas assez témoigné notre amour… oui mais la mort vient en son temps ; elle est dans l’ordre des choses.

Tout autre est la mort d’un enfant. Ces décès-là brouillent la temporalité. La logique des dominos qui veut que chaque génération tombe à son tour, est bousculée. L’avenir devient un passé. L’enfant qui devait (selon la logique ordinaire) vous prolonger, porter votre souvenir aux générations suivantes, entre dans votre mémoire. Absurde ! Il y a de quoi devenir fou.

Les psychologues ont bien étudié le processus de deuil, de la sidération initiale à la reconstruction. Pourtant c’est une chose de connaître ce parcours, c’en est une autre de le vivre. Je voudrais, ici, insister sur un aspect qui – à ma connaissance – n’est pas souvent développé mais dont il serait important d’informer les parents nouvellement en deuil d’un enfant.

La mort d’un enfant

L’impensabilité de la disparition d’un enfant est telle que, dans un premier temps, la présence du disparu est hyper-présente. Dans les premières semaines de la disparition de ma fille, j’ai compris la raison de la croyance aux fantômes. J’avais, comme tout Européen évolué, rangé au rang des légendes archaïques, l’idée que les morts puissent revenir sous forme, précisément, de revenants. Quel trouble, alors, de sentir une présence à mes côtés ! Elle était là jour et nuit, omniprésente. Ma rationalité me disait que c’était mon désir de sa présence qui m’obnubilait mais mon expérience la rendait quasi-physiquement présente. J’éprouvais une certaine consolation dans cette présence virtuelle, je m’y complaisais et ne faisais donc rien pour lutter contre l’illusion.

D’autre part, j’avais, jusqu’alors, cultivé la plus totale indifférence à l’égard des cimetières, répétant souvent le « laissez les morts enterrer les morts » de Luc (9,60). Et me voilà, approvisionnant la page Facebook de ma fille où nombre de ses ami-e-s déposaient des messages amicaux. J’avoue que, plus de trois ans plus tard, je n’ai pas eu le courage de fermer cette page et que je viens encore, non pas y déposer des fleurs, mais des mots et que je suis heureuse d’y trouver des messages de fidèle amitié. Moi qui n’ai jamais voulu « entretenir une tombe », comme disait ma grand-mère, me voilà alimentant une page Facebook.

Ces deux expériences ont profondément ébranlé mon rationalisme. Elles n’ont en rien modifié ma conviction que la mort est définitive et que la résurrection est à vivre ici et maintenant. Elles m’ont seulement aidée à comprendre des comportements qui m’étaient mystérieux. Le deuil a été et reste pour moi une école de tolérance et j’irai jusqu’à dire aujourd’hui qu’aucune pratique, aussi irrationnelle soit-elle, ne m’est incompréhensible quand il s’agit de maintenir virtuellement en vie un être cher qui est décédé. C’est sur ce point que je voudrais m’expliquer.

Une forme de survie

On a trop souvent affaire à une opposition frontale : ou bien vous croyez à une survie de l’âme et vous devez accompagner cette âme dans l’au-delà par des prières et des offrandes (matérielles ou spirituelles), ou bien vous pensez que la mort est la mort et que la vie se joue ici et maintenant.

Mon expérience me fait nuancer l’alternative. On peut fort bien admettre que la vie s’arrête tout entière à la mort et entretenir, par certaines pratiques, une certaine forme de survie.

J’avoue entretenir un dialogue avec ma fille qui n’est plus, et j’emploie le verbe « être » au sens fort ; elle fut, elle n’est plus.

Sera-t-elle de nouveau ? Je n’en ai pas la moindre idée et ne m’en soucie guère puisque je suis sans prise sur la question. Avec Paul Ricoeur, j’ai envie de dire « que Dieu, à ma mort, fasse de moi ce qu’il voudra, je ne réclame rien, je ne réclame aucun “après”. Je reporte sur les autres, mes survivants, la tâche de prendre la relève de mon désir d’être, de mon effort pour exister, dans le temps des vivants » (La critique et la conviction, 1995). Oui, je le crois, « la seule survie, c’est la vie des survivants » (ibidem) et nous, survivants, avons un devoir envers les morts, un devoir de dialogue.

Mon dialogue post mortem avec ma fille est certes plein d’émotions mais est-il si différent de celui que j’entretiens avec Platon, Montaigne, Pascal et quelques autres ? Pas tellement ; Sophie (c’est son prénom) n’a pas la notoriété de ces grands anciens mais que m’importe ? Nos vies se nourrissent de vies antérieures ; sans « nos morts », nous ne serions rien. Alors, oui, laissons nos morts à leur non-être mais nourrissons-nous de ce qu’ils nous ont donné. Le dialogue des vivants et des morts maintient nos disparus en vie mais – et surtout – il nous maintient nous aussi en vie. C’est en effet dans ce dialogue que nous renaissons du deuil. Oh certes on n’en renaît jamais complètement, nous gardons un pied en arrière, à l’époque où elle, ou il, était là, physiquement là. On en renaît pourtant puisqu’on réapprend à vivre avec les vivants.

Où sont donc ceux qui sont morts ?

Mon expérience répond qu’ils sont dans le dialogue, dans l’interpellation qu’ils nous adressent en peuplant nos rêves (voire cauchemars) et nos pensées. Je ne suis pas dupe, ce dialogue avec nos « chers disparus » est un monologue mais, à force de leur donner la parole, nous les entendons nous répondre et, ce faisant, nous nous décentrons de notre peine pour leur faire une place. « La survie c’est les autres », écrit Paul Ricœur dans des notes publiées après son décès (Vivants jusqu’à la mort, 2007).

Ainsi, c’est ensemble que nous ressuscitons. Le vivant apprend à re-vivre ; il apprend à vivre-sans, à vivre autrement. Au début il ne croyait que sur-vivre et, peu à peu, à force de dialogue muet, il intègre cette nouvelle dimension de l’être. Le mort, lui, reste mort mais il continue d’exister (et non d’être) puisqu’il continue de nourrir la vie qu’il a quittée.

On peut affubler comme on veut cette expérience, on peut parler de revenants, d’âmes errantes ou de fantômes, il reste que nos morts nous demeurent présents et que nous ne pouvons faire autrement qu’entrer en relation avec eux.

On peut mythologiser cette relation et inventer un au-delà fantasmatique d’où parlent les morts, il reste que par-delà la mort nous continuons de nous entretenir avec nos morts.

On peut réserver le mot « résurrection » à un temps eschatologique, il reste que c’est ici et maintenant qu’il nous est possible de revivre malgré la mort, malgré la détresse, malgré l’absence.

Ma conviction, née de la peine, est qu’il n’y a qu’un chemin de résurrection, celui du dialogue avec les vivants et avec les morts.

Je dédie ce texte à Sophie qui fut, qui n’est plus mais qui continue d’exister mémoriellement.

 

À propos Sylvie Queval

a été enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Lille 3. Depuis sa retraite, elle anime le cercle Évangile et liberté de l’Aude.

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