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Montpellier : Castellion (1515-1564) et Calvin (1509-1564), Une confrontation, un débat toujours d’actualité

Compte-rendu de la réunion du 16 janvier 2016

Castellion (1515-1564) et Calvin (1509-1564),
Une confrontation, un débat toujours d’actualité
 
47 personnes étaient présentes.
 
1) Comment lisons-nous et comprenons-nous la Bible ?

A) Comment Castellion et Calvin ont-ils compris la Bible ?
On évoque le rude face à face entre Castellion et de Calvin : le premier, ouvert au dialogue, le second, fermé sur ses positions.
Pour Castellion, le commandement d’amour était le grand fondement de la foi. Pour le reste, la diversité des messages bibliques ne le gênait pas. Castellion était un penseur sans responsabilités ni politiques ni ecclésiales (comme l’a fait remarquer le grand historien Ernest Lavisse à propos de la thèse de F. Buisson sur Castellion).
Calvin, lui, veut toujours trouver une position commune aux quatre évangélistes et s’oppose à la diversité. Il a le souci d’une église à  construire, de responsabilités à assumer, de décisions à prendre. Il cherche donc l’unité de la pensée pour une meilleure efficacité dans la gestion de l’église.
Les idées des deux hommes sont parfois très proches, mais l’exercice du pouvoir chez Calvin va les éloigner l’un de l’autre. Castellion et Calvin ont donc des lectures différentes de la bible qui s’expliquent notamment par le fait qu’ils ont des intérêts et des préoccupations différentes.
Une question se pose alors : L’exercice d’un pouvoir, quel qu’il soit, conduit-il à modifier la manière de lire la Bible ?
 
B) Lecture individuelle ou étude collective de la Bible ?
Non seulement les textes bibliques sont divers mais chaque personne a elle-même plusieurs manières de lire la bible qui peuvent aller d’une lecture fondamentaliste à une lecture libérale. Les façons de lire la Bible peuvent varier selon les personnes, selon les moments (du jour, de la nuit ou de la vie), selon qu’on le fait individuellement ou en groupe. Nous sommes tous des théologiens. Mais la lecture individuelle de la Bible se heurte à l’écueil de chercher dans cette lecture un miroir de soi-même, une justification de sa propre pensée. C’est pour cela qu’il faut périodiquement se soumettre à la lecture collective. La Réforme a mis la bible dans les mains de tous, mais Luther prônait une lecture collective par au moins quatre personnes. La pratique de l’étude biblique collective s’est vite répandue avec le protestantisme.

C) La lecture biblique chez les catholiques.
M. Gounelle précise que c’est le concile de Trente qui est à l’origine de l’interdiction générale de lire la bible pour les catholiques non-clercs. Mais la lecture des motifs qui justifient cette décision est intéressants : le concile craint une lecture purement intellectuelle et non spirituelle par les catholiques non-clercs, et donc craint une lecture strictement individuelle. La lecture devait rester spirituelle et communautaire. Calvin pratique la lecture en groupe et souligne qu’il faut faire attention quand on s’éloigne du consensus : on n’est pas lié par la tradition, mais il faut la prendre en compte, ne pas la compter pour quantité négligeable.
Un participant catholique souligne l’évolution importante de son église au sujet de l’accès direct des laïcs aux textes bibliques, appréciant les diverse lectures en groupe actuellement pratiquées : lectio divina, lecture spirituelle, lecture exégétique, lecture priante.
La TOB a été un grand pas pour le partage et l’unité (les exégètes ont travaillé ensemble pour arriver à ce texte… qui n’est lui-même qu’une traduction, elle-même discutable). Il y a aujourd’hui des lectures communes entre catholiques et protestants.
Il faut cependant prendre garde au risque que constitue la lecture d’un extrait biblique pour lui-même, en dehors de son contexte. L’exégèse, la lecture narrative, la lecture critique, la lecture graduée contribuent toutes à une meilleure lecture de la bible, il n’y a pas une seule manière de lire la bible, mais un dialogue fécond entre toutes permet de faire émerger une vérité dynamique.
Autre remarque : si la lecture doit conduire à la prière, il est aussi important qu’elle débouche sur l’action…
 
D) « L’amour du prochain » 
Chacun est tenté d’y mettre ses réalités qui peuvent être très différentes de celles des autres. La lecture de la bible peut ainsi déboucher sur des positions très diverses voire opposées. Voici quelques exemples :
– Les églises d’Afrique du Sud, qui soutenaient la politique d’apartheid du pays, se sentaient très bien dans cet amour du prochain, en soutenant financièrement les églises noires plus pauvres, et elles ont très mal pris d’être exclues d’instances du Conseil Œcuménique dans les années 60-70
– « L’amour du prochain » n’empêche pas le rejet en Israël des mariages mixtes (un texte du livre d’Esdras interdit aux juifs de se marier avec des femmes étrangères).
– Du temps de Jésus le mot « prochain » avait en grande pzrtie gardé le sens mentionné dans le livre d’Esdras comme en témoigne le dialogue de Jésus avec la femme syro-phénicienne. Ce mot n’a pris son sens chrétien qu’après le baptême de Corneille, bien après l’ascension. 

E) La bénédiction des mariages homosexuels
La diversité actuelle des positions sur la bénédiction des mariages homosexuels montre également combien la lecture d’un même texte peut conduire à des interprétations très divergentes.
 
F) Peut-on déduire de la Bible une confession de foi unique ?
Sur ce point le dialogue entre diverses positions est une force; il oblige à avancer; il peut être une source d’équilibre. Une confession de foi unique peut alors être difficile à élaborer. Plusieurs confessions de foi apportent diverses couleurs, diverses nuances. Au XVIe siècle, les églises réformées locales ou nationales rédigent chacune leur confession de foi, contrairement aux églises luthériennes qui en limitent le nombre (5 ou 6 « écrits symboliques »). Les traditions sont à considérer sans devenir des liens contraignants.
 
G) Les compréhensions différentes de certains livres bibliques
Et de certains textes, ont conduit les églises à se diversifier. Par exemple, les églises orientales sont restées dans la tradition de Jacques; les églises occidentales dans celle de Pierre.
 
H) Les évènements historiques ont amené aussi des diversifications
Des diversifications soit sur le mode de l’assimilation (comme la religion romaine englobant les dieux locaux), soit sur le mode de la localisation (un pays-une religion) soit sur le mode du syncrétisme (l’Eglise anglicane est créée par Elisabeth Ière comme une synthèse entre catholicisme et calvinisme. Elle a été créée bien après l’Eglise d’Angleterre mise en place par Henri VIII)…
 
I) L’absence de dialogue et la rigidité d’une lecture ont conduit et conduisent encore à la violence.
Le contexte est important à considérer. Beaucoup de gens sont morts pour la religion, même s’il est important de rappeler que les historiens s’accordent aujourd’hui pour souligner qu’il n’y a jamais eu en Europe, dans les siècles passés, de « guerre de religion » au sens strict. A ces époques, la religion n’est pas une affaire privée et la religion est souvent instrumentalisée au service d’enjeux politiques (comme hier le communisme). Le discours théologique habille la violence. La religion en est un argument, non le fondement. Cf. le livre de J. Assmann : ” Violence et monothéisme”.
 
J) Moïse n’a pas inventé le monothéisme
Il y en avait eu avant lui, notamment avec Akhenaton en Egypte, mais Moïse a établi la différence entre vraie et fausse religion. Envisager la question sous cet angle du vrai et du faux amène à la question : « Où est la vérité ? ». Or, qui a la vérité doit la défendre. C’est la distinction entre vraie et fausse religion qui est source de violence. Mais qu’entend-on par vraie et fausse religion ? M. Gounelle répond que le polythéisme, c’est l’association entre un espace, une aire géographique et un ou des dieux : quand on change d’espace, on change de dieu. Mais dans la tradition qui se met en place après Moïse, il y a le vrai (dieu) qui exclu le(s) faux (dieux). Mme de Richemond ajoute que le vrai et le faux sont souvent considérés comme fixes, figés une fois pour toute car dépendant uniquement de la relation entre le lecteur et le livre. Mais le contexte, y compris implicite, culturel, doit être considéré à bien des égards comme le 3e pôle de cette relation. Une vérité s’entend alors comme un objet mobile, qui ne peut être fixé définitivement. La vérité est une démarche dynamique.
Rappelons aussi que, jusqu’à une cinquantaine d’années avant l’exil, donc bien après Moïse et David, les Juifs adoraient en même temps que Yahwé le dieu Baal et d’autres dieux et ceci y compris dans le temple de Jérusalem et que c’est le roi Josias qui a « débarrassé » Israël de ces divinités et de ceux qui les adoraient (par beaucoup de violence et d’effusion de sang) *.
 
K) Importance de la découverte de l’imprimerie
Au moyen-âge très peu de personnes, même parmi les  plus cultivées, avaient un accès régulier aux textes bibliques. Au XVI° siècle une grande révolution s’est produite dans ce domaine. L’invention de l’imprimerie et son industrialisation, et aussi les traductions des bibles en langues modernes ont fait littéralement exploser la vente de Bibles. Cette révolution a nettement influencé la Réformation.
 
2) Dans cette optique comment concevoir et accepter doctrines et dogmes ?
Sont-ils nécessaires ? Et si oui, dans quelle proportion ?
M. Gounelle insiste sur le tournant de la fin du XVIIIe siècle, le siècle des lumières, avec le philosophe protestant E. Kant, qui a fait évoluer la pensée. Les deux mots, doctrine et dogme, signifient « enseignement ». Mais l’on peut distinguer le dogme qui dit ce que les choses sont une fois pour toutes et la doctrine qui dit l’état actuel des choses, car, en vérité, nous ne savons pas réellement ce que les choses sont ** : la vérité que nous connaissons, c’est notre relation aux choses. Il faut donc des doctrines, qui sont des formes d’expression de la foi à un moment donné. La doctrine ne dit pas ce qu’est Dieu mais comment, en ce moment, nous le percevons. Mais les doctrines n’ont pas vocation à être figées, fixées, à devenir des dogmes, au sens catholique du terme. L’enseignement dans les facultés de théologie leur fait une place dans les cours de systématique et d’éthique… Elles sont toujours à relativiser, à réformer. C’est un processus continuel, qui doit éviter la fermeture en un système clos. Cela amène à se poser la question : la Réforme est-elle un minimum doctrinal ou une manière de lire la Bible ?

Devons-nous être intransigeants ou tolérants ?
Un participant conclut qu’il nous faut être intransigeants sur la tolérance, l’acceptation des diversités, le respect des croyances. Le mot tolérance devant alors être pris dans son sens contemporain car il n’a jamais été utilisé par Calvin et Castellion. Il avait à l’époque une connotation négative car on tolère quelque chose qu’il ne faudrait, en toute rigueur, pas accepter. C’est pourquoi Rabaut-Saint-Etienne, au moment de la Révolution française, déclare à la tribune de l’Assemblée Constituante : « Ce n’est pas la tolérance que je demande, mais la liberté. La tolérance, le support, le pardon, la clémence, idées souverainement injustes envers les dissidents, tant il est vrai que la différence d’opinions n’est pas un crime. Le mot « tolérance » ? Je demande qu’il soit proscrit à son tour (et il le sera), ce mot injuste  qui ne nous présente que comme des citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne ».
Mais y-a-t-il des limites à cette intransigeance sur la tolérance ?
 
A 16.45 le président de séance a dû, à son grand regret,  interrompre le débat, la salle étant prise par un autre groupe à partir de 17.00.
Dominique Galup et Nancy de Richemond
Notes du rédacteur :
* Voir les livres bibliques 2 Rois 22,23 et 2 Chroniques 34
** Dans le langage ecclésial le dogme vise l’éternité tandis que la doctrine reste toujours révisable.

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