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Dans un monde qui bouge, être chrétien en toute lucidité

Nos points d’ancrage chrétiens sont chahutés. Les nouveaux modes de vie nous bousculent. Ainsi, le travail est pour nous une valeur importante, au point qu’en allemand, dans le pays qui a vu naître la Réforme, un seul mot dit « vocation » et « métier » : Beruf. Que le temps libre passe désormais avant le travail, cela peut déconcerter. Nous avons parfois du mal, dans nos familles, à comprendre les plus jeunes qui résilient un emploi pour convenance personnelle et traitent leur métier de « travail alimentaire ». Nous accordons aussi une grande importance à ce qui tient dans la durée. Or de nouvelles solidarités tribalo-familiales modifient le sens de l’engagement : on est là ponctuellement, parce que tout à l’heure – on ne sait pas encore quand – on sera dans autre chose, on ne sait pas encore quoi. De ce fait, associations et paroisses peinent à trouver la relève. Prime non pas le bien commun mais ce qui me plaît « à moi perso », avec les miens. « Moi et ma famille », disent significativement nos collégiens. Or, les chrétiens croient au temps donné pour la croissance de toute chose, la beauté des finitions, la qualité relationnelle, le goût de la vie. Le bon pain a besoin de temps pour se faire ; on ne brusque pas le vin en sa maturation.

 Être dans ce monde, une aptitude ancienne

Les chrétiens ont toujours eu une aptitude étonnante à habiter le monde, parce qu’ils se sont sentis la fonction du levain dans la pâte. L’Apocalypse évoque la création nouvelle non plus comme un jardin mais une ville. Un texte du IIIe siècle est explicite : les chrétiens « se conforment aux usages locaux […] tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle » (À Diognète, Paris, Cerf, « Sources chrétiennes », 1951). Il n’est donc pas question de maudire ce monde mais de lui donner notre bienveillance inconditionnelle, ce qui n’implique pas de souscrire à tout. Il n’est pas question de fuir la société mais de l’habiter autant que faire se peut. Il n’est pas question de chercher à freiner les choses mais de leur donner sens, plus de sens.

 Être dans ce monde, une réalité actuelle

Il s’agit d’abord d’être sur le terrain. Des initiatives protestantes intéressantes assurent cette présence. Le souci des immigrés est fort : Cimade et cours d’alphabétisation en bien des paroisses. Internet n’est pas déserté : nombreux sites et blogs protestants dont cette revue. La nouvelle forme de rencontre dans nos villes sur le mode de « cafés » est abondamment reprise et donne lieu à des « cafés théologiques » vivants. Des propositions culturelles prolongent le culte : temples ouverts grâce à des permanences de bénévoles ; visites, conférences et événements artistiques ; réalisations d’architectes contemporains qui, à Paris par exemple, éveillent l’attention. Oui, nous essayons d’aller vers et d’accueillir chez nous.

Nous nous intéresserons à ce que les autres découvrent de beau et de fort dans leur nouveau fonctionnement. Ils ont besoin de cet encouragement. Nous avons nos « Veilleurs ». Leur prière peut paraître inutile, mais mystérieusement, sans l’inutile, nos vies ne tiennent pas. Le monde demeure peut-être, malgré tout ce qui le déchire, non seulement mais aussi grâce à la prière de tous les hommes de bonne volonté en toute religion. Nous continuerons de témoigner sans faire la morale mais en vivant de façon tranquille et heureuse ce qui nous tient à cœur sans l’imposer, en particulier pour ce qui est de la relation dans le temps et de la relation au temps, faite de calme confiance. Car il y a là une attente : les livres traitant de ce sujet en bibliothèque de prêt sont toujours sortis !

Au lieu de déplorer la marche du monde, nous pouvons nous y insérer. Cela passe par des contributions innovantes. Elles requièrent dans la durée du courage. Souvent nous nous dirons : « Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé » (Mt 11,17). Le sens, ou plus encore notre goût de faire sens en connivence avec la vie, se communique souvent à notre insu, simplement parce que nous vivons en conformité avec nous-mêmes, heureux jusque dans le terrible, sans nier qu’il est des heures difficiles de grande faiblesse. Parfois, il y a simplement deux enfants des hommes qui, de loin, se sont salués et c’est déjà miracle.

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À propos Évelyne Frank

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