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Prédestination

Toute l’œuvre de Jean Calvin est une entreprise de démolition de l’idolâtrie et plus particulièrement de l’idolâtrie de Dieu qui consiste à dire de lui ce qu’il n’est pas, ou plus exactement, ce que l’homme aimerait que Dieu soit. Rien ne doit, ni ne peut « l’enclore » n’a de cesse de répéter Calvin. Or, pour le Réformateur, la religion de son temps n’est qu’un insupportable trafic grâce auquel l’homme espère s’attirer la bienveillance de la divinité. C’est ainsi que la prière est détournée de sa fonction première, un dialogue sans entrave avec Dieu, pour ne devenir qu’une longue liste de réclamations plus ou moins légitimes. De même pour le sacrifice qui, depuis les temps païens, jusque dans le sacrifice de la messe, est toujours un moyen de calmer le courroux d’un dieu qui demande sa part. Les œuvres n’échappent pas à ce commerce ; on sait quelle place elles tiendront au moment de la Réforme. Pour Calvin, le constat est sans appel, son époque n’est pas chrétienne, elle se caractérise par ce grand marché du religieux dans lequel la superstition passe pour de la piété. Si l’Église porte une lourde responsabilité dans cette dérive, l’auteur de l’Institution de la Religion Chrétienne sait aussi qu’elle est une des conséquences de la psychologie humaine.

 Une relation faussée

L’homme n’est pas à l’aise avec les notions de vérité, de gratuité et de spontanéité. Ses relations sont souvent biaisées par le calcul, l’intérêt, la peur etc. Ce qui est vrai au niveau des relations humaines l’est aussi avec Dieu. En organisant les règles du trafic, l’homme reste maître du jeu, il garde la main sur Dieu. Le paroxysme de cette pollution de la relation – le mot a été inventé par Calvin – nous conduit à aimer par intérêt et à obéir par peur. Calvin ne confondait pas la prédestination avec le destin, pas plus qu’avec la pesée des âmes, ou une algèbre du salut. Pour lui, cette doctrine largement attestée dans l’Écriture permet de couper court à tout marchandage, elle préserve l’altérité totale de Dieu et restaure une juste relation entre lui et sa créature. La prédestination n’est pas étrangère à cet avertissement de la psychologie qui nous dit que nos intentions les plus louables ne sont pas toujours dépourvues d’arrière-pensées.

 La question aujourd’hui

Il est difficile pour notre époque, de prendre la juste mesure de ce qu’était l’angoisse du salut pour les hommes et les femmes du XVIe siècle. Sans risque d’exagération, on peut dire qu’elle conditionnait toute la vie. Les morts, et leur devenir, régnaient sur les vivants. Force est de constater que les choses ont bien changé et que nous ne nous posons plus les questions dans les mêmes termes. Avec des nuances plus ou moins importantes, on se demande plutôt à quoi sert la religion. Pourquoi des hommes et des femmes prennent-ils encore le temps de pratiquer, de prier, de chanter, de s’intégrer à une communauté et d’interroger des textes anciens dont on pourrait penser qu’ils ont livré tous leurs secrets ? Une réponse se profile derrière cette question. Là encore, avec des nuances qui ne sont que l’expression de la liberté des individus, on peut avancer qu’aujourd’hui la religion est une recherche de la vie juste et bonne. Elle n’a ni le monopole de la question, ni celui de la réponse, la religion partage avec la philosophie, plus spécialement l’éthique, la question des fins dernières, celle du sens de la vie et des choix que ce sens nous impose. C’est ici, dans ce lieu de l’Être que nous ne connaissons que par les contingences de l’existence, que la fin du marchandage prend toute sa place. Pour la Bible, il n’y a de vie juste et bonne qu’à la condition que l’homme ait une juste relation à lui-même et à Dieu. Le sens de ma vie et donc mon salut, ne se trouvent pas dans un marchandage plus ou moins élaboré, mais entièrement dans un juste rapport à Dieu dont va dépendre ma manière d’être au monde et d’en user.

Certes, la doctrine de la double prédestination pose d’autres redoutables questions, mais elle commence surtout par mettre de l’ordre là où l’homme a ouvert un bazar. Elle est plus une compréhension de soi-même qu’une connaissance de Dieu.

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