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L’érotisme de la foi

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… » Comment comprendre ce commandement ? Louis Pernot, faisant le parallèle avec le couple, estime que l’on peut le mener très loin, jusqu’à ne plus faire qu’ « une seule chair » avec Dieu.

On dit qu’il faut aimer Dieu, qu’entre lui et nous, l’essentiel, le plus important, c’est l’ « amour ». Mais jusqu’où peut-on aller dans le sens de ce mot ? Pourrait-on aller jusqu’à dire qu’il faut « faire l’amour avec Dieu » ? Oui je le crois.

  La Bible met en parallèle en maints endroits la relation entre Dieu et l’humain avec la relation conjugale de l’homme et de la femme. C’est en particulier le sens de ce chant d’amour du Cantique des Cantiques, et il a une bonne place dans la Bible. À l’opposé, l’idolâtre, c’est-à-dire, pour nous aujourd’hui, celui qui délaisse Dieu, qui se préoccupe d’autre chose que de l’essentiel, est présenté comme adultère, et prostitué. C’est là le sujet du livre du prophète Osée. Dans le Nouveau Testament, le bien-aimé c’est le Christ, et les promises, les « vierges », ce sont nous les croyants. Ainsi se lit la parabole des vierges sages et des vierges folles, de même que tous les passages qui parlent du Christ comme étant « l’époux ». Paul, dans la même ligne, dira en 2 Corinthiens 11,2 : « Je vous ai fiancés à un seul époux, pour vous présenter à Christ comme une vierge pure. »

  Que nous apprend cette analogie sur notre relation à Dieu ? D’abord que la relation entre Dieu et l’homme est, et doit être avant tout, une relation d’amour, et ce, comme la relation d’un couple idéal : avec tendresse, attention et fidélité. Cette relation doit être équilibrée, de telle sorte qu’aucun ne cherche à dominer l’autre, ni à le commander, ni à le rendre esclave. Pour fonctionner, un couple doit être une alliance, et pas une relation où l’un devrait être rien pour que l’autre soit tout.

  Si l’on y réfléchit bien, présenter la relation entre Dieu et l’homme comme une relation de couple, c’est une affirmation théologique stupéfiante, et cela va même à l’encontre de ce que l’on a trop souvent voulu enseigner dans les catéchismes, avec un Dieu toutpuissant, culpabilisant l’homme, lui demandant de s’abaisser au plus bas pour lui laisser la grandeur et la souveraineté.

  Or un couple ne peut pas être cela. Un couple, c’est l’union de deux personnes de même dignité, de même niveau, dont chacune respecte l’autre, une relation dans laquelle aucun des deux protagonistes ne doit détruire ou écraser l’autre, une relation d’union qui respecte la différence des deux, dans la fidélité, mais sans fusion ni confusion. Sinon le couple ne peut aller correctement, ni conduire à l’épanouissement d’aucun des deux.

  Pour qu’un couple fonctionne, il faut aussi qu’il y ait de l’altérité, la quête du même est condamnée à l’échec, et en théologie c’est pareil. La Bible donne à l’homme une dignité extraordinaire en lui permettant d’être partenaire de Dieu, et même son égal sur certains points. Pourtant, l’homme n’est pas Dieu, ne doit pas se prendre pour Dieu, et Dieu n’est pas l’homme, chacun doit garder sa spécificité et sa dignité. C’est une union de partenariat, de respect mutuel, de collaboration, d’accueil de l’autre, afin de n’être « non plus deux mais un », et pourtant, aucun des deux ne doit se fondre dans l’autre, ni devenir semblable à l’autre.

  Dans un couple idéal, ce qui circule, c’est une attitude d’accueil, de respect, de considération, de disponibilité, de compréhension, de pardon (de part et d’autre…). C’est une relation qui accepte que l’autre ne soit pasabsolument comme on voudrait. Ce dernier point aussi est important, il est vrai pour Dieu vis-à-vis de nous, et l’on prêche souvent que Dieu nous pardonne et nous accepte en comprenant notre nature, mais c’est vrai aussi pour nous vis-à-vis de Dieu : on aimerait qu’il soit plus fort, qu’il fasse des miracles, qu’il soit tout-puissant et supprime le mal… mais une foi adulte peut aimer de tout son coeur Dieu, même s’il ne correspond pas tout à fait à nos phantasmes enfantins.

  Et puis, dans l’amour comme dans la foi, il y a une dimension affective et une dimension rationnelle. Certes, il est beau d’aimer Dieu avec ses tripes, mais on ne peut construire une vie chrétienne uniquement sur le sentiment. Le sentiment est quelque chose qui peut évoluer, qui donne de la vie à un engagement chrétien, comme l’amour passion donne de la chair à une relation, mais on ne peut pas se demander tous les matins si l’on aime encore sa femme ou son mari pour savoir si on restera avec lui un jour de plus. À un moment donné, quelque chose de l’ordre de la décision, du choix, doit prendre le relais, ou tout au moins s’ajouter. Il faut une certaine rationalisation, et peut-être une certaine objectivité afin de pouvoir dire comme Paul non pas « je sens que je crois », mais : « Je sais en qui j’ai cru. » (2 Ti 1,12)

  Très loin je crois, et il est vrai que l’amour conjugal n’est pas juste un sentiment, ni une organisation, un contrat de confiance et de cohabitation, ni même une relation rationnelle et équilibrée, c’est plus que ça.

  D’abord, cela suppose de partager une intimité, de « vivre sous le même toit » comme le demande la loi. Cela, c’est l’un des idéals de la foi. Le psalmiste dira ainsi : « Il y a une chose que je désire, la seule que je cherche : habiter la maison de l’Éternel. » (Ps 27) et c’est vrai, il y a là une image de l’intimité que l’on peut désirer vivre avec Dieu : vivre en présence de l’autre tout le temps… Cela n’est pas évident pour tout le monde, y parvenir demande tout un travail d’approche, d’apprivoisement, il faut « faire la cour » à Dieu, essayer de s’en approcher, le fréquenter assidûment, et même si au départ cela semble un peu artificiel, cela peut aboutir progressivement à une véritable intimité.

  Ensuite, un couple, c’est fait pour être fécond. Il n’est pas question, là, d’avoir nécessairement des enfants dans la chair, mais que notre vie, fécondée par Dieu, puisse être riche et donner naissance à des réalités qui vont au-delà de nous-mêmes, pouvoir donner des fruits et savoir transmettre.

  Pour cela, il faut, d’une certaine manière, « connaître » Dieu, ce qui peut s’entendre au sens intellectuel, mais aussi biblique où l’on dit : « Adam connut Ève sa femme et enfanta un fils », et donc « faire l’amour » avec Dieu. Cela peut sembler un peu osé comme image, pourtant, si l’on ne s’en offusque pas, c’est une image très riche et belle. Il faut s’unir à Dieu corps et âme, vivre enlacés avec Dieu, l’embrasser sur la bouche, cette bouche qui donne sa Parole, il faut ne faire qu’un avec lui dans un abandon total, avec une volupté libérée, afin qu’il vienne en nous pour nous féconder, qu’il insémine nos vies par sa Parole et son esprit et que nous devenions enceintes de lui, porteurs d’une vie nouvelle qui transcende notre existence égoïste.

  Cela peut sembler osé, c’est pourtant ce que dit la tradition chrétienne depuis 2000 ans en affirmant que Marie, image de l’humanité fidèle, est « couverte » par le Saint Esprit, ou qu’elle est « enceinte » de lui, et qu’elle donne la vie au Christ. Marie, c’est nous, elle est la vierge pure, fiancée à l’époux qui est Dieu, comme nous sommes appelés à l’être.

  Nous sommes les promises de Dieu, Dieu veut bien s’unir à nous et nous épouser. Acceptons joyeusement de consommer ce mariage de grâce.

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À propos Louis Pernot

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est pasteur de l’Église Protestante Unie de France à Paris (Étoile), et chargé de cours à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.

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