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La prière exauce Dieu La prière comme dynamique créatrice

La prière est traversée par une dynamique créatrice. La prière de demande, quel qu’en soit le contenu, exprime toujours une quête de solution et de salut. Elle est l’expression fondamentale du désir d’un autrement. Elle nous raconte, devant Dieu, aux prises avec une souffrance, une insatisfaction profonde. La prière de demande dit la laideur du monde et nous permet de nous y confronter en paroles. La prière nous révèle ainsi aux prises avec l’ambiguïté fondamentale de notre existence et nous permet de conscientiser émotionnellement, psychiquement et moralement, notre désir de surmonter cette même ambiguïté.

  Or ce Dieu, oeuvrant à l’épanouissement et à l’embellissement du monde, agissant à travers le réel pour le rendre plus harmonieux, plus vif et, plus intense, ne se convoque pas, mais se retrouve. Il ne s’agit donc plus de demander à Dieu d’intervenir dans les affaires du monde, d’invoquer ou de convoquer un Dieu déjà présent, mais de prier en s’ouvrant à lui, en se laissant soimême invoquer et convoquer par Dieu. C’est ainsi qu’à travers l’intercession, par exemple, nous prions pour que la puissance de vie et de créativité, dont Dieu est la source, l’emporte sur les puissances de mort qui nous détruisent. Nous nommons cette force de vie, nous la désignons, nous la désirons ; en explicitant ainsi sa réalité, nous intensifions notre conscience de sa présence. Comme l’écrit André Gounelle à la fin du chapitre qu’il consacre à la prière dans Penser la foi : « Si Dieu agit dans la vie de tout homme, de celui qui prie comme de celui qui ne prie jamais, la prière rend plus sensible à sa présence, plus réceptif à son action. De même, si le soleil éclaire et réchauffe tous les humains, il y a des gens qui s’y exposent en allant bronzer sur les plages ; ilssont plus marqués et imprégnés que les autres par son rayonnement. Si je peux me permettre cette expression, comme il y a des bains de soleil agréables et utiles à la santé, à condition de ne pas en abuser, il y a aussi des “bains de Dieu”, qu’on peut pratiquer […], sans exagération. » À travers la prière, nous nous ouvrons donc à cette énergie positive et vivifiante qui nous anime. C’est ainsi que nous « nous alignons sur la direction vers laquelle Dieu est déjà en train de nous tirer, une direction pointée par le Christ ».

  « Pointée par le Christ », pour reprendre les mots de John Cobb, car l’Évangile donne son contenu et sa personnalité à cette puissance créatrice dont nous voyons en Dieu la source. Cette prière qui nous permet de nous sentir portés par une énergie dont nous sentons qu’elle nous dépasse, se laisse penser, dans les termes de l’Évangile, comme une puissance créatrice et résurrectionnelle. L’Évangile met en récit des expériences de reconnaissance, de guérison, de résurrection et, ce faisant, nous permet d’interpréter cette énergie divine comme une puissance restauratrice qui relève et ressuscite. Le Christ incarne cette force vitale en lutte contre ce qui met en incapacité d’exister. Christ est la personnalité de ce Dieu de créativité ; il révèle la direction vers laquelle Dieu agit et nous porte.

  C’est cette puissance de vie que sollicite et désire celui qui prie pour un autre. Son intercession ne provoque pas l’intervention d’un Dieu déjà agissant mais la renforce en la rendant plus manifeste. Lorsqu’il prie pour une personne particulière, il se trouve associé à l’action créatrice de Dieu, élargissant ainsi son rayonnement. Sa personne, sa manière d’être, ce qui irradie de lui-même, est, en effet, marqué par la conscience qui l’anime désormais de la présence créatrice de Dieu. À travers la prière, en s’exposant à l’énergie divine, le priant laisse sa propre existence et ses énergies psychiques, mentales, affectives, être déterminées par Dieu. Dans cette perspective, la prière apparaît d’elle-même comme une expérience de salut. La référence au Christ libère en effet la prière de son versant le plus aliénant. Loin de transporter le croyant dans un autre monde et de le décharger de ses responsabilités, la prière lui permet de retrouver l’unité de son être, elle intensifie ainsi son existence pour luimême et pour autrui.

  À travers la prière, le priant se raconte, exprime ses troubles et ses manquements, mais aussi ses espoirs et ses rêves. La prière porte l’humain au langage, elle le met en récit et révèle ce qui le préoccupe de manière forte, ultime et fondamentale. La prière est une configuration narrative de l’intime. En se racontant ainsi, le priant récapitule et reconfigure un fragment de son existence. Ce geste narratif le met à distance de luimême, permet une prise de recul par laquelle il est plus à même de se comprendre. La prière lui donne notamment de se découvrir dans sa propre faillibilité, d’éprouver ses manques, et le révèle comme un être en demande, comme un homme ou une femme de désir et en quête d’être.

  « Lorsque tu veux prier va dans ta chambre la plus reculée ». Le Jésus de l’évangile de Matthieu ne s’y trompe pas : le secret est la condition même de la prière, d’une prière libre, non censurée, ne risquant pas d’être immédiatement détournée par ce que d’autres peuvent en dire ou en faire. Ce sont ainsi les murs de cette chambre qui protègent le priant de l’ironie qu’Emmanuel Kant évoque dans La religion dans les limites de la simple raison : « Quand un homme est surpris se parlant à haute voix à lui-même, cela le rend d’abord suspect d’avoir un léger accès de folie. »

  La chambre la plus reculée recueille ces « soupirsinexprimables » qu’évoque le théologien Paul Tillich, lecteur de l’Épître de Paul aux Romains (Rm 8,26), pour souligner que se passe, dans la prière, quelque chose que les mots n’ont pas la capacité de formuler. La prière met devant Dieu l’ensemble de l’être, une totalité plus profonde que la conscience que nous pouvons en avoir, et plus riche que les mots disponibles pour la raconter, mots qui ne sont que des créations de la vie consciente. Paul Tillich se réfère aussi à ces « soupirs inexprimables », pour souligner le fait que l’homme en prière révèle non seulement sa nature mais toute la nature à laquelle il appartient. « La nature prie avec l’homme », écrit Tillich. « Avec toutes les autres créatures, nous sommes à la période de l’attente, du désir et de la souffrance, en compagnie des animaux et des fleurs, des océans et des vents. La plainte muette de ces autres créatures fait écho au désir muet de l’âme humaine. »

  Aussi intime soit-elle, la prière n’est pas exempte de régulation. Elle est toujours articulée à un système de sens qui contribue à lui donner cohérence et pertinence. En christianisme, c’est autour de la référence au Christ qu’opère cette régulation. Si la prière est ce « soupir inexprimable » qui ne peut être censuré, elle doit être l’objet de cette « vigilance constante » que Tillich appelle de ses voeux. Prier devant un autre, et ce même dans « la chambre la plus reculée », c’est aussi prier pour un autre et en fonction de ce dernier. La prière est, dans sa nature même, relationnelle ; si elle peut être monologue, elle n’est pas soliloque. Le contenu de la prière se doit ainsi d’être instruit et donc en partie commandé par la relation à Dieu. Paul Tillich reconnaîtra ainsi Dieu comme étant, lui, le véritable acteur de la prière. À l’instar de l’apôtre Paul et de son « Esprit qui vient au secours de notre faiblesse », le théologien soutient que c’est l’Esprit luimême qui prie pour nous. « Quelque chose en nous qui n’est pas nous-même intercède devant Dieu pour nous, écrit Tillich . Nous ne pouvons prier Dieu que parce qu’il se prie lui-même à travers nous. » Comme le relève André Gounelle dans un article qu’il consacre à la prière chez Paul Tillich : « Ce pour nous indique à la fois une suppléance et un objectif : à notre place et pour nous. » Relevons que c’est aussi pour cette raison que Tillich, bien conscient des dangers que représente la prière de demande, se refuse à la réduire à ses possibles dérives.

Ô Dieu, nous voulons te bénir

pour tout ce que tu nous as déjà donné :

Merci pour la fraternité humaine en Christ,

Nous te bénissons pour ta parole vivante : lumière, nourriture

et vie, que ton amour nous donne.

Nous te bénissons pour cet être nouveau que tu fais naître

en nous un peu plus chaque jour.

Et grâce à toi, nous pouvons enfin penser en vérité à tous

ceux que tu confies à nos bons soins.

Dans la louange et l’espérance, nous te prions, Seigneur.

À travers la prière, le priant se raconte, exprime ses troubles et ses manquements, mais aussi ses espoirs et ses rêves. La prière porte l’humain au langage, elle le met en récit et révèle ce qui le préoccupe de manière forte, ultime et fondamentale. La prière est une configuration narrative de l’intime. En se racontant ainsi, le priant récapitule et reconfigure un fragment de son existence. Ce geste narratif le met à distance de luimême, permet une prise de recul par laquelle il est plus à même de se comprendre. La prière lui donne notamment de se découvrir dans sa propre faillibilité, d’éprouver ses manques, et le révèle comme un être en demande, comme un homme ou une femme de désir et en quête d’être. « Lorsque tu veux prier va dans ta chambre la plus reculée ».

  Le Jésus de l’évangile de Matthieu ne s’y trompe pas : le secret est la condition même de la prière, d’une prière libre, non censurée, ne risquant pas d’être immédiatement détournée par ce que d’autres peuvent en dire ou en faire. Ce sont ainsi les murs de cette chambre qui protègent le priant de l’ironie qu’Emmanuel Kant évoque dans La religion dans les limites de la simple raison : « Quand un homme est surpris se parlant à haute voix à lui-même, cela le rend d’abord suspect d’avoir un léger accès de folie. »

  La chambre la plus reculée recueille ces « soupirsinexprimables » qu’évoque le théologien Paul Tillich, lecteur de l’Épître de Paul aux Romains (Rm 8,26), pour souligner que se passe, dans la prière, quelque chose que les mots n’ont pas la capacité de formuler. La prière met devant Dieu l’ensemble de l’être, une totalité plus profonde que la conscience que nous pouvons en avoir, et plus riche que les mots disponibles pour la raconter, mots qui ne sont que des créations de la vie consciente. Paul Tillich se réfère aussi à ces « soupirs inexprimables », pour souligner le fait que l’homme en prière révèle non seulement sa nature mais toute la nature à laquelle il appartient. « La nature prie avec l’homme », écrit Tillich. « Avec toutes les autres créatures, nous sommes à la période de l’attente, du désir et de la souffrance, en compagnie des animaux et des fleurs, des océans et des vents. La plainte muette de ces autres créatures fait écho au désir muet de l’âme humaine. »

  Aussi intime soit-elle, la prière n’est pas exempte de régulation. Elle est toujours articulée à un système de sens qui contribue à lui donner cohérence et pertinence. En christianisme, c’est autour de la référence au Christ qu’opère cette régulation. Si la prière est ce « soupir inexprimable » qui ne peut être censuré, elle doit être l’objet de cette « vigilance constante » que Tillich appelle de ses voeux. Prier devant un autre, et ce même dans « la chambre la plus reculée », c’est aussi prier pour un autre et en fonction de ce dernier. La prière est, dans sa nature même, relationnelle ; si elle peut être monologue, elle n’est pas soliloque. Le contenu de la prière se doit ainsi d’être instruit et donc en partie commandé par la relation à Dieu. Paul Tillich reconnaîtra ainsi Dieu comme étant, lui, le véritable acteur de la prière. À l’instar de l’apôtre Paul et de son « Esprit qui vient au secours de notre faiblesse », le théologien soutient que c’est l’Esprit luimême qui prie pour nous. « Quelque chose en nous qui n’est pas nous-même intercède devant Dieu pour nous, écrit Tillich . Nous ne pouvons prier Dieu que parce qu’il se prie lui-même à travers nous. » Comme le relève André Gounelle dans un article qu’il consacre à la prière chez Paul Tillich : « Ce pour nous indique à la fois une suppléance et un objectif : à notre place et pour nous. » Relevons que c’est aussi pour cette raison que Tillich, bien conscient des dangers que représente la prière de demande, se refuse à la réduire à ses possibles dérives.

Abba ! Père ! réalise le sens du nom

qui est tien.

À toi de nous conduire,

à toi de nous protéger,

à toi de nous conserver,

à toi de nous sanctifier,

à toi de nous gouverner,

à toi de nous consoler.

Tu n’as pas dédaigné de nous

appeler,

embrasse-nous de ton amour,

accorde-nous d’être enflammés de

ton Esprit,

d’être affermis de ta force,

d’être illuminés de ta lumière,

d’être remplis de ta grâce et de

progresser avec ton secours.

Fais qu’à la fin d’une course

vigoureuse,

nous puissions entrer dans la joie

de ton Royaume.

(Anonyme XIe siècle)

  Nous l’écrivions en introduction, la prière fonctionne comme effet de miroir, elle est tout autant révélatrice d’image de Dieu que de l’homme. Dans la prière, l’un comme l’autre se trouvent révélés et apparaissent autrement.

  L’exaucement se présente dès lors comme une réalité réciproque. Comme le disait Wilfred Monod, dans Aux croyants et aux athées, puis dans Le problème du bien : « Notre prière exauce Dieu. » Monod entendait par là qu’en nous ouvrant à lui, en le priant, nous intensifions en nous le dynamisme créateur qu’il anime. Par la prière, nous contribuons à faire que Dieu soit Dieu, à faire qu’il existe pleinement, lui, ce Dieu dont Monod disait aussi qu’il n’existe pas encore… Réciproquement, c’est à travers ce dynamisme que nous sommes exaucés à nous-même, nous nous redécouvrons, nous nous ré-appartenons, nous redoublons d’intensité et de vivacité.

  Cette narration intime qu’est la prière, s’adresse à un Dieu sollicité comme pouvant apporter une réponse aux préoccupations qui s’y livrent. Comme le souligne Paul Tillich dans sa Théologie Systématique, Dieu est celui qui « apporte la réponse à la question qu’implique l’être ». (L’être et Dieu) La prière ne fait pas que s’adressser  à Dieu, elle reconnaît celui-ci comme Dieu. Elle est toujours, dans cette perspective, une confession de Dieu. Dans la prière, le croyant confie à Dieu un fragment de sa vie, geste qui révèle tout autant la foi que la confiance. De même, c’est bien l’expression de cette foi qui fait que Dieu n’est pas seulement un concept, une idée, un principe, mais une présence, une réalité relationnelle. Ainsi Luther, écrit dans son Grand Catéchisme : « La confiance et la foi du coeur font et le Dieu et l’idole. Si la foi et la confiance sont justes et vraies, ton Dieu, lui aussi, est vrai, et inversement : là où cette confiance est fausse et injuste, là non plus n’est pas le vrai Dieu. Car foi et Dieu sont inséparables. Ce à quoi tu attaches ton coeur et tu te fies est, proprement, ton Dieu. »

  Même si une prière de demande, de supplication ou d’intercession, peut exprimer et rendre ainsi explicite une attente de résultat, de réalisation concrète, nous intégrons le fait que le contenu explicite de la demande ne sera pas forcément exaucé, en tout cas pas selon nos propres attentes et nos propres critères. Une distinction doit toujours s’imposer entre ce qui est de l’ordre de la demande formulée et ce qui relève de la quête, toujours plus fondamentale, intime et ultime, que la demande porte sans pour autant l’expliciter.

  Quel que soit l’écart existant entre les deux, rien ne nous empêche de croire et de penser que les situations existentielles qu’illustre la prière et qui sont remises en Dieu, sont par lui conduites vers leur « accomplissement ultime ». À la suite de Paul Tillich, nous entendons par cette expression l’idée selon laquelle nos situations humaines et nos conditions existentielles sont, en Dieu, inscrites dans un processus de créativité et d’épanouissement.

  Même si nous ne croyons pas que Dieu est tout-puissant et pourrait supprimer nos limitations, nous pouvons croire que son action créatrice vise à surmonter cette finitude, à permettre à l’humain de s’affirmer contre ce qui entrave sa vie, être ainsi aimanté vers une existence plus accomplie. Prier, dans cette perspective, revient à demander à Dieu de conduire une situation donnée vers son accomplissement en lui, de rendre plus harmonieuse une situation chaotique, de transformer des situations d’aliénation en source de créativité, de déplacer des oppositions stériles en tensions productrices. Comme l’écrit encore Paul Tillich : « La quête se trouve exaucée, même si les souhaits exprimés ne le sont pas ».

  En écho aux propos de Cobb et d’Emerson dans leur refus du dualisme, le Dieu qui reçoit nos intercessions n’est pas une toute-puissance en attente de nos paroles pour intervenir dans les affaires du monde. Ce Dieu qui ne cesse de créer et de recréer le monde, qui nous motive, nous mobilise et nous attire vers des situations existentielles plus harmonieuses, plus épanouies, plus accomplies, trouve à travers notre intercession une disponibilité humaine prompte à donner plus d’allant, de force et de concret à son action créatrice. À travers notre intercession, Dieu reçoit une sensibilité humaine plus ouverte et perméable à l’énergie vitale dont il est la source, un esprit humain plus influençable et plus disponible à son action. L’homme qui prie n’est pas ici dépossédé deses capacités d’agir et délié de son entourage. Son énergie mentale et affective n’est pas au service d’une toute-puissance illusoire et finalement aliénante. À travers la prière d’intercession, l’homme reçoit une énergie qui le relève et le mobilise. Sa prière l’enracine dans sa propre humanité et le rend solidaire de son entourage et de son monde. Se sachant désormais en Dieu, voici alors restaurée en lui la confiance nécessaire à la délibération, à l’action, à la créativité. Au coeur de la faillibilité éprouvée et reconnue dans et par la prière, cette même prière rend à nouveau l’homme capable.

Nous te prions pour tous les hommes, quelle que soit leur foi ou leur croyance,

pour ceux qui suivent la voie du Bouddha, pour ceux qui vénèrent les dieux

de l’hindouisme, pour nos frères et nos soeurs de l’islam, le peuple juif qui est

notre origine, les peuples des religions traditionnelles, les différentes Églises

chrétiennes et ceux qui ne reconnaissent pas Dieu afin qu’un jour nous soyons

unis.

Nous te prions pour notre planète bleue pour la richesse de sa production d’où

nous tirons nourriture et vêtement. Nous voulons sauvegarder la création de tout

notre coeur et de toute notre sagesse. Nous voulons préserver ta bénédiction

originelle sur la création.

Nous te prions pour ceux qui sont sans pain, sans maison et sans pays. Nous

voulons combattre avec passion pour la justice afin que ce monde soit accueillant

pour tous les peuples.

Nous te prions pour la vie brisée en nous, l’enfant blessé au fond de nous, nos

amitiés perdues, notre méfiance à l’égard de nos prochains qui sont différents.

Alors que nous avons tout pleinement en Christ. Amen.

Église Saint-James, Londres. Traduction Gilles Castelnau

  Demandez et on vous donnera ? C’est précisément cette autre manière d’être à soi, aux autres et à Dieu qui se donne dans la prière de demande.

  Cette solidarité passe, déjà, par une transformation du regard porté sur autrui. « Quand je prie pour un frère, je ne peux plus, en dépit de toutes les misères qu’il peut me faire, le condamner ou le haïr. Si odieux et si insupportable que me soit son visage, il prend, au cours de l’intercession, l’aspect de frère pour lequel le Christ est mort. » Dans son ouvrage De la vie Communautaire, le théologien Dietrich Bonhoeffer rappelle ainsi les bienfaits de la prière pour autrui. « Une communauté chrétienne vit de l’intercession de ses membres, sinon elle meurt. » Cette intercession est ce « bain de purification où, chaque jour, le fidèle et la communauté doivent se plonger ». La prière transforme et purifie le regard du priant. Il ne voit plus en l’autre un être condamnable ou haïssable, mais ce « frère pour lequel le Christ est mort » ; par la prière, « il n’existe plus d’antipathie, de tension, de désaccord personnel ». L’odieux devenu frère en Christ, la communauté fraternelle s’en trouve élargie et vit alors, en effet, de cette intercession. Celle-ci met en partage le poids du péché et, en commun, la conscience d’une misère collective. « Tout ce qui me rend [l’autre] odieux disparaît, je le vois dans toute son indigence, dans toute sa détresse, et sa misère et son péché me pèsent comme s’ils étaient miens. » Ciment sociétal par son pouvoir égalisateur, la prière d’intercession l’est autant par sa capacité à assouplir les tensions inhérentes à la vie communautaire, que par sa capacité à briser l’asymétrie pouvant exister entre celui qui prie et celui pour qui il prie. L’un comme l’autre se retrouvent, dans la prière, placés à équidistance de la grâce. « Intercéder signifie mettre notre frère au bénéfice du même droit que nous avons reçu nous-mêmes : le droit de nous présenter devant le Christ pour avoir part à sa miséricorde. » Voilà pourquoi, écrit encore Bonhoeffer, « refuser à notre prochain notre intercession, c’est lui refuser le service chrétien par excellence ».

  Mais cette solidarité n’est pas seulement affaire de regard, elle est aussi une main tendue. « Joindre les mains, c’est rejoindre les autres », écrit magnifiquement Laurent Gagnebin (cf. p. 23 du présent numéro). On sait comment le fameux « la prière exauce Dieu » de Wilfred Monod, entendait précisément faire de l’humain cette tête de pont de l’action de Dieu, l’invitant à collaborer à son action afin de la rendre visible, de manifester la puissance créatrice de Dieu. « J’appelle Dieu, écrit Monod dans Aux croyants et aux athées, l’effort partout manifesté, pour transformer la réalité. C’est un effort intelligent, moral, douloureux, sans cesse contrecarré. » La prière aiguise notre désir d’actions solidaires. Elle est l’expression de notre désir d’un monde plus accompli et d’une existence plus épanouie ; elle est aussi mise en éveil et remise au monde. En « frappant à la porte », en nous ouvrant à l’action aimante et transformatrice de Dieu dans le monde, en vibrant à travers elle, en nous laissant influencer et inspirer par elle, nous l’influençons et l’inspirons à notre tour.

Ô notre Dieu, ce monde est le tien,

aide-nous à le faire tien.

Cette Création vit de ton amour

aide-nous à la faire vivre de ton amour.

Ce monde marche vers l’avenir que tu lui donnes

aide-nous à le faire marcher vers l’avenir que tu lui donnes.

Tu fais de nous tous tes enfants,

aide-nous à vivre comme tes enfants.

Tu prépares des oeuvres bonnes pour chacun de nous

aide-nous à accomplir ces oeuvres bonnes.

Ô notre Dieu,

si nous ne croyons pas

si nous n’agissons pas,

les ténèbres nous envahiront

et tout ce que nous aurons espéré

tout ce que tu auras voulu

perdra toute existence.

Mais si nous croyons,

si nous agissons,

les ténèbres nous envahiront

mais la lumière y brillera

nous verrons ton nouveau ciel, ta nouvelle terre

et tu feras par la puissance qui agit en nous

infiniment au-delà de ce que nous demandons ou pensons

par Jésus-Christ

Amen.

                                                                            Evan Lewis

                                                   Dunedin, Nouvelle Zélande.

  On le voit, la prière de demande déborde le cadre de cet entretien quémandeur entre une personne humaine et une personne divine, une relation binaire entre un « je » et un « tu ». La prière n’est pas exclusivement cet exercice particulier et quasi rituel où on joint les mains, on ferme les yeux, qui commence par l’invocation « Père » « Seigneur » ou « Dieu » et se termine par « amen ». La prière d’intercession est affaire de regard et de main tendue. Elle est plus fondamentalement encore ouverture à Dieu, à son action créatrice à l’oeuvre dans le réel. Cette prière est celle par laquelle nous laissons l’action divine inspirer et mobiliser nos propres actions. Comme l’écrit encore Emerson : « Dans toute action il verra la prière. La prière du fermier qui s’agenouille dans son champ pour enlever les mauvaises herbes, la prière du rameur qui s’agenouille à chaque coup d’aviron, sont de vraies prières que l’on entend dans toute la nature ». C’est ainsi que l’intercession comprend en elle-même une puissance de régénération qui nous rend aptes à surmonter les conditions de notre finitude sans pour autant les dépasser, brisant ainsi ce qui nous aliène, nous dépossède des autres et de nous même. Repensée ainsi, la prière nous ouvre à ce qui nous permet de résister à son propre dévoiement. C’est dans cette prière comprise comme réception active et contemplative d’un monde sans cesse recréé par Dieu, que le sujet priant échappe aux dérives aliénantes de la prière elle-même. « Quand je prie pour un frère », ce n’est donc pas seulement l’autre qui m’apparaît autrement, comme un frère en Christ, c’est moi-même qui me trouve exaucé, qui redeviens un frère pour autrui et pour moi-même : un sujet digne de confiance, un être donné à Dieu, c’est-à-dire redonné à lui-même et aux autres, un être capable, tout en étant faillible.

Ô notre Père, depuis qu’en tes prophètes et en Jésus, nos

yeux se sont ouverts à la lumière du monde, les ombres de

l’oppression, du mensonge, de l’angoisse et de la mort nous

apparaissent envahissantes :

Inspire-nous afin que nous brillions bien, chacun dans notre coin

sombre.

Et depuis qu’en tes prophètes et en Jésus, nos cœurs se sont

ouverts à la tendresse

et à la force de ta présence paternelle,

la dureté et la froideur, l’égoïsme et la solitude nous

étreignent :

Inspire-nous afin que nous apportions un peu de chaleur, chacun

dans notre coin glacé.

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À propos Raphaël Picon

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Raphaël Picon (né en 1968) est un théologien français.

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