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J’ai tellement désiré…

Camille Jean Izard, théologien (entre autres formé à la psychanalyse), présente ici un Jésus semblable à nous, mais si différent. N’aurait-il pas connu, lui aussi, le désir et même la « convoitise » ?

   Ce chapitre de l’Évangile de Luc est important : dernière Pâque de Jésus en ce monde, institution de la Sainte-Cène, Gethsémanie… Mais la première partie du verset 15 retient l’attention. De fait, toutes les traductions, en français ou en langues étrangères, sont plus ou moins édulcorées. Le mot EpiThymia, est pris dans une tournure sémitique qui appuie le sens du signifiant : désir. C’est ainsi que nous lisons selon les versions : « J’ai désiré avec désir », « J’ai fort désiré », « J’ai désiré d’un grand désir », « J’ai désiré ardemment », etc. Pourquoi Luc, à l’aise dans le grec, at- il utilisé ce mot d’Epithymia lequel est lourdement chargé du sens de convoitise ? Pourquoi cet affadissement des traductions alors que l’on traduit clairement Mathieu 5,28 : « Quiconque regarde une femme avec convoitise (Epithymia) a déjà commis l’adultère avec elle. » Lorsque Paul exprimera son désir de quitter ce monde pour rejoindre Christ, il utilisera Epithymia dans l’un des plus beaux passages de ses lettres (Ph 1,23).

   En ce qui concerne Jésus, au seuil de cette Pâque solennelle, n’y aurait-il pas une réserve, un consensus dont l’origine pourrait se situer dans les déclarations doctrinales du Concile de Chalcédoine (451) ? Comment oser soupçonner Jésus de la moindre convoitise, Lui « Vrai Dieu », « Vrai homme », « une seule Personne, mais deux Natures », etc. « Jésus, en tout semblable à nous hormis le péché », écrira l’Apôtre Paul. On sait les débats qui ont suivi à propos des deux « volontés » et de la « Grâce ». Le Concile de Constantinople III (680- 681) condamnera la proposition soutenant la présence en Jésus d’une seule Volonté laquelle serait divine (Monothélisme).

   Depuis la découverte freudienne de l’Inconscient, le désir (latin Libido) est fortement marqué par la coloration sexuelle, encore faut-il saisir les multiples facettes du mot. Le désir évoque, avant tout, le Manque, l’Incomplétude ; il n’est pas le besoin. On pourra déduire, construire à partir du Nouveau Testament toutes les christologies que l’on voudra (on ne s’en est pas privé), l’essentiel est d’y rencontrer Jésus vivant et de bien voir ce à quoi l’on s’engage dans une confession de foi, quitte à abdiquer sa volonté propre. Quoi qu’il en soit, un Dieu abstrait est la mort de toutes les religions, qu’il soit thomiste, piétiste ou baptiste ou tout ce qu’on voudra de chrétien, mais sans Jésus-Christ. « Daignez vous en souvenir : il faut d’abord Jésus vivant pour que le Christ vive. » (A. Suarez) Il nous faut Jésus vivant, semblable à nous pour que nous vivions. Après tout, le reste n’est que de la « ferblanterie religieuse », comme disait Gaston Frommel, ce théologien continuateur d’Alexandre Vinet, tous deux trop oubliés aujourd’hui.

   Semblable à nous, certes, mais il faut bien reconnaître que nous n’avons pratiquement aucune trace de la petite enfance de Jésus (Lc 2,40-52). Les quelques allusions sont plus ou moins naïves, voire légendaires. Pourtant ces années-là sont capitales ; d’où cette question impertinente : qu’en est-il de l’inconscient de Jésus ? Comme tout un chacun, il a vécu ses joies, ses peines, ses envies, ses convoitises, etc. Nous en savons suffisamment sur le psychisme pour ne pas rester indifférents à l’éducation de cette petite enfance en relation étroite avec les autres, tout particulièrement avec Marie, sa mère. C’est probablement petit à petit qu’il a pris conscience de son destin si particulier, que s’est précisée en lui – petit garçon juif venu au monde dans une contrée et une époque données – cette relation singulière avec celui qu’il nommait : « Mon Père ».

   Mais que désirait-il vraiment, avec convoitise, en ce moment capital et pour lui et pour ses disciples les plus proches ? La réponse pourrait se situer à deux niveaux : celui du Père et celui des disciples. Freud a mis en évidence ce qu’il a nommé : le « Trait », « Unique », qui marque « l’objet » perdu et que le « sujet » recherche et retrouve plus ou moins particulièrement chez l’autre. Lacan reprendra le problème, l’approfondira et conceptualisera. Pour Jésus, le « Trait » ne saurait être que l’Amour du Père ; cet Amour, il l’a bien en lui ; il en vit. Mais, du fait de sa condition actuelle, cet Amour n’est pas vécu dans sa plénitude première (Ph 2,5-16).

   Au niveau des disciples, Jésus reconnaît cet Amour, ce « Trait », mais celui-ci est encore méconnu car eux, ils ne le reconnaissent pas encore ; une exception, peut-être, chez le disciple aimé, à savoir : Jean. Le désir de Jésus, ce désir qu’il exprime avec tant de force et que Paul manifestera à sa manière (Ph 1,13) pourrait bien être la renaissance du « Processus » dynamisant, unifiant, Totalisant de l’Amour de Dieu dans son Universalité.

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