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Dieu de crainte ou Dieu de tendresse ? Essai de psychanalyse du « Dieu obscur »

  Les réactions crispées, souvent haineuses, de condamnation d’autrui, qui s’expriment dans divers médias dans le domaine de la morale sociale ou de la bioéthique, me surprennent toujours venant de chrétiens censés témoigner d’un Dieu d’amour, de non-violence et de paix. Celui-ci ne semble pas pénétrer dans le coeur et dans l’esprit de ces croyants. Je donnerai pour exemple la violence du combat anti-avortement, y compris pour motif thérapeutique, de nombreux courants évangéliques. L’Église catholique n’est pas en reste dans son refus rigide d’admettre les divorcés remariés à la table de la communion eucharistique ou son attitude suspicieuse en matière de morale sexuelle, par exemple sa position inchangée depuis l’encyclique Humanae Vitae en 1968 sur la contraception. Il semble que les vertus passives d’obéissance, de renoncement, d’humilité et de sacrifice soient les principes cardinaux de toute vie morale chrétienne. Ce qui me paraît surtout regrettable dans la réaction de ces chrétiens, c’est leur oubli du plus vif de la prédication et de la praxis de Jésus envers ceux que la société de son temps considérait comme des pécheurs et excluait. Il est significatif que ce soit le livre du Lévitique qui soit souvent cité afin de justifier la condamnation de ceux qui se révèlent par trop différents dans leur comportement sexuel et amoureux. Nous savons combien ce livre du premier testament peut être impitoyable et menaçant à l’égard de tout ce qui enfreint le code de sainteté. Il semble bien que ce soit le dieu du Lévitique qui s’exprime dans les réactions indignées de ces croyants. Pour dire les choses brièvement, le dieu auquel ces personnes se réfèrent est la voix d’une conscience morale impitoyable, le dieusurmoi cruel du névrosé, l’oeil qui « était dans la tombe et regardait Caïn » du poème de Victor Hugo, le dieu qui menace, auquel il est impératif de donner, sans cesse, des gages de bonne conduite. Ce dieu de colère vindicatif est difficile à déraciner du psychisme, il resurgit sans cesse dans l’esprit des hommes, il contamine et défigure le Dieu de Jésus-Christ lui-même, quand on en vient à enseigner cette monstruosité, à savoir qu’il exige la mort expiatoire et substitutive de son Fils pour pouvoir pardonner le/les péchés des hommes qui auraient porté atteinte à son honneur et à sa gloire ! Qu’est ce qui pousse les humains à concevoir un tel dieu ? De quels processus psychiques peut biennaître cette face obscure et démoniaque de Dieu ? C’est la question que, psychologue et croyant, je voudrais, maintenant, aborder.

  Je suis de plus en plus frappé par l’extrême pertinence des hypothèses freudiennes pour expliquer la formation de la représentation d’une certaine image de Dieu dans le psychisme humain. Dieu apparaît effectivement comme le représentant de la conscience morale issue de la culpabilité envers le père. Sigmund Freud (1856-1939) décrit ces mécanismes en particulier dans Totem et Tabou (1912), mais aussi dans Moïse et le monothéisme (1939), dans L’avenir d’une illusion (1927) et dans Malaise dans la culture (1929). Le scénario inconscient du complexe d’OEdipe peut rendre compte de la formation de ce dieu-surmoi tout-puissant et impitoyable qui règne dans notre inconscient. Le voeu ici à l’oeuvre est de parvenir à la plénitude et à la complétude. L’enfant veut s’emparer de l’objet susceptible d’accomplir la totalité de son désir et occuper, quitte à l’en chasser, la place du père qu’il imagine jouir de la possession d’un tel objet. Or, le péché décrit dans le livre de la Genèse n’est-il pas homologue au désir oedipien : devenir comme des dieux ? Saint Augustin ne dit-il pas que le péché est haine de Dieu, imitation perverse de Dieu ? Le Satan menteur et diviseur depuis l’origine, qui est en nous, ne nous suggère-t-il pas que Dieu veut garder pour lui seul ses privilèges ? Le tentateur ne fait-il pas apparaître nos limites, « ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », c’est-à-dire de la plénitude de l’être et de la connaissance, comme étant la volonté d’un dieu mauvais auquel rien ne manque et qui veut tout garder pour lui (Gn 3,1-5) ? « Le péché originel de l’homme, écrit Freud, est indubitablement un péché contre Dieu le père. » « Un jour, les frères qui avaient été chassés (du paradis) se coalisèrent, tuèrent et mangèrent le père […] Dans l’acte de manger, ils parvenaient à réaliser l’identification avec lui, s’appropriaient chacun une partie de sa force […] Le père mort devint plus fort que ne l’avait été le vivant […] Ce qu’il avait empêché autrefois par son existence, ils se l’interdirent dès lors eux-mêmes. » C’est ainsi que Freud décrit la formation du surmoi, du besoin de punition et du sentiment de culpabilité qui en découlent dans son essai, quelque peu mythique, Totem et Tabou. Le repas eucharistique, dit-il, est une nouvelle élimination du père, commémoration du meurtre originel où le croyant consomme son Dieu, tout en s’identifiant à lui et s’emparant de sa force. Quitte à anticiper sur ce qui suit, il faut dire qu’en héritant de ce père-là, le vrai visage du Christ disparaît pour revêtir le masque effrayant du Dieu-Père grandiose et impitoyable du surmoi. Le Christ pantocrator (« en gloire », tout-puissant) de l’art byzantin ou le Christ Juge des derniers temps de la Chapelle Sixtine en est, pour moi, la frappante illustration. Ne nous étonnons pas que les hommes et les femmes du Moyen Âge aient préféré confier leur prière à la Mère de Jésus : « Ô clémente, ô miséricordieuse, ô douce Vierge Marie », comme le chante le Salve Regina, antienne composée au XIIe siècle. La maman n’est-elle pas, dans le vécu du petit enfant, susceptible de venir adoucir la rigueur paternelle ?

  Devant le dieu imaginaire dont la définition est « d’être ou d’avoir ce dont il nous prive », comme le dit Lacan (1901-1981), produit de nos désirs de toute-puissance infantiles, l’homme réactive, pour ainsi dire, le théâtre inconscient de ce que, dans un premier temps, Freud a appelé le complexe paternel. En face de l’Éternel, l’homme se sentant coupable de formuler de tels souhaits de mort, exercera en conséquence, une répression impitoyable sur toutes ses pulsions sexuelles et agressives qui lui semblent à l’origine de sa faute et de sa culpabilité envers ce Père et Dieu dont il attend protection et secours en raison de sa faiblesse, et qu’il risquerait de perdre si son voeu se réalisait. Le sentiment de culpabilité « né de l’hostilité réprimée à l’égard de Dieu » est au service de la mégalomanie du désir de tout humain. Se déclarer coupable vise à se faire secrètement reconnaître comme sujet manquant à l’Autre. L’homme s’assure, fût-ce en s’humiliant, de l’amour du dieu supposé détenteur de la plénitude qu’il convoite. Il lui fait l’hommage du sacrifice des pulsions dont la satisfaction l’aurait remis en cause en prenant sa place. Pour dire cela autrement, l’homme pense mériter la colère de Dieu pour avoir voulu s’emparer de ce qui lui était propre. Il faut se le concilier en se reconnaissant coupable et renoncer à ce dont la satisfaction visait à l’éliminer : sexualité, agressivité, autonomie, amour de soi-même. En se déclarant coupable, l’homme s’affirme, de façon détournée, secrètement, auteur de ses voeux de mort et de sa haine envers Dieu. Mais, il espère bien que Dieu lui fera partager, en retour, dans l’au-delà, les privilèges qui sont les siens et dont l’absence le blesse cruellement : immortalité, perfection, abolition de toute finitude, dans une éternelle béatitude. De cette manière, son désir est accompli car l’amour du Père est tel que c’est à l’égard du pécheur repentant qu’il se manifeste le plus.

  Ce dieu est la projection du père grandiose, rejeton du désir infantile de toute-puissance. Il suscite chez le croyant, comme dans le complexe d’OEdipe, ce sentiment ambivalent fait d’amour et de haine et donc aussi de crainte car comme le dit Freud « l’ambivalence appartient à l’essence de la relation au père ». Devant ce père transfiguré tout-puissant, il est nécessaire de se soumettre et de s’anéantir, d’exercer sur les pulsions la plus extrême répression, d’où une morale rigoriste et intolérante afin de mériter l’amour de ce Dieu majestueux mais fort sévère. À l’extrême dans la toute-puissance correspond aussi l’extrême dans la culpabilité. L’homme en viendra à penser que tout ce qui ne va pas dans le monde, le mal, la mort biologique, doit bien être de son fait, qu’il est principe de tout mal. Son désir de toute-puissance est encore à l’oeuvre, là, de manière négative.

  Le Dieu qui donne la Loi peut prendre deux visages : il peut être celui, positif, qui interdit et empêche le réengloutissement dans le ventre maternel en barrant l’accès à une jouissance et à une complétude mortifères ; celui-là même qui permet l’accès au désir qui naît du manque. Toutefois, il peut prendre le visage du « Dieu obscur », selon l’expression de Thomas Römer, du dieu sadique et jouissant qui veut imposer une loi arbitraire, selon son « bon plaisir ». C’est Chronos dévorant ses enfants, c’est Moloch qu’on nourrit de chair humaine, Baal auquel on doit sacrifier son premier-né, ou encore, les dieux aztèques auxquels il faut sacrifier de jeunes vierges ou, à défaut, des esclaves ou des prisonniers afin de les nourrir de sang humain. Sommesnous vraiment plus évolués, nous chrétiens, lorsque nous pensons, à l’instar d’Anselme de Cantorbéry (1033- 1109) que Dieu a besoin de la mort et du sang de son Fils afin que son honneur soit sauf pour qu’il daigne pardonner les péchés des hommes ? Cette théorie ne résulte-t-elle pas de « l’antique ambivalence inhérente au rapport avec le père » ? Si, ainsi que l’écrit Freud, « son contenu principal était sans doute la réconciliation avec Dieu le Père, l’expiation du crime commis à son égard », il ajoute, très subtil, « l’autre versant de la relation affective apparut en ceci que le Fils, qui avait pris l’expiation sur lui, devint Dieu lui-même à côté du Père, et au fond à la place du Père. Issu d’une religion du Père, le christianisme devint une religion du Fils. Il n’a pas échappé à la fatalité d’avoir à écarter le Père. » Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu à sa place. Faut-il que notre désir d’être comme Dieu soit puissant pour inventer pareil scénario ! Pourtant, jamais Jésus ne présente Dieu et l’homme pécheur comme étant dans une situation de rupture dont la nature ferait que si une mort n’est pas acquittée, la vie ne peut être renouée entre eux.

Christ Pantocrator. Mosaïque byzantine à l’église de Monreale, Palerme  Les humains semblent fascinés par le côté obscur de Dieu : que me veut-il ? Quelle volonté a-t-il envers moi pour préserver ou augmenter sa propre jouissance ? Que faire pour le satisfaire et se le concilier ? Faut-il lui donner tout ou bien, seulement, une partie de soi-même ? Car ce dieu obscur semble tout vouloir de moi, et au nom même de son amour, puisqu’il nous a tout donné lui, son propre Fils. Dans telle théologie de la Croix, ne va-t-on pas jusqu’à affirmer la mort, en fait le meurtre de Dieu ? Si on ne lui donne pas tout, on lui fera l’offrande de son prépuce « substitut symbolique de la castration » (Freud), ou bien de telle partie de ses biens ou de sa personne, comme par exemple, sa sexualité génitale dans la discipline du célibat ecclésiastique : « La partie pour le tout » comme dans les névroses, où je me punis par tel ou tel symptôme afin que le reste de ma vie soit épargné. J’en viens à croire, en outre, que mon désir est demande de l’Autre : mère, père, Dieu. Alors, Dieu va me commander de me consacrer totalement à lui : je lui sacrifierai donc une femme sur l’autel de ma mère. Puisque je désire ma mère, je dois renoncer à toutes les femmes ; je me dis que c’est Dieu qui me le commande puisque c’est aussi bien sa femme (imaginaire) que j’ai désirée. Ce faisant, je réalise mon voeu de garder ma mère pour moi seul en lui restant fidèle pour toujours.

  Cette face obscure de Dieu provient du refus de notre finitude humaine et du désir d’être ce que nous imaginons être la vie de Dieu. Ce dieu ne peut aimer que d’un amour dévorant et implacable, tant il exige tout, veut pour lui tout seul notre désir, détruit tout ce qui eût fait notre joie trop humaine, comme le dit le théologien contemporain Maurice Bellet dans Le Dieu pervers. Son amour mystificateur consisterait à restaurer l’être humain dans un statut de plénitude et de toute-puissance. Il fait dès lors apparaître la condition humaine comme intrinsèquement coupable, comme un malheur dont il faudrait guérir. Cet amour est, en fait, dévalorisation de ce qui est notre humanité réelle. L’homme qui adore ce dieu, image inversée de ce qu’il croit être sa faiblesse, ne peut que haïr sa condition humaine. Il s’épuise à séduire cette figure mortifère de Dieu comme le dit Jean-Daniel Causse dans son livre Divine violence, écrit avec André Wénin et Élian Cuvillier (Paris, Cerf, 2011). Ce Dieu rend l’homme malade et méchant. D’une part, l’homme est amputé de ses pulsions vitales : sexualité, affirmation de soi, juste agressivité ; d’autre part, l’agressivité refoulée fait retour avec violence dans la défense des prescriptions morales de ce dieu dont on pense ainsi légitimement défendre la cause bafouée. La morale générée par la figure du dieu obscur est bien celle du ressentiment dénoncé par Nietzsche.

  Au risque d’être considéré comme un disciple de Marcion (env. 85 – env. 160) qui voulait abusivement séparer le Dieu vengeur du premier Testament, du Dieu de tendresse du second Testament, je considère que le Dieu de Jésus-Christ est en rupture radicale avec le dieu-surmoi, coléreux et vengeur. Il me semble que Jésus a fait des choix en particulier dans la ligne des prophètes. Comme l’a écrit Jacques Pohier (1926-2007) dans son livre Quand je dis Dieu (Paris, Seuil, 1977) : « Jésus a blasphémé contre le statut que se confère l’homme coupable. »

  En effet, Jésus n’a pas exigé de repentir pour aller dîner chez Zachée, pensez, un escroc ! Un collecteur d’impôts ! C’est après, que ce dernier, tout joyeux, éperdu de gratitude, donne la moitié de ses biens aux pauvres. Jésus ne chasse pas, ne juge pas ni ne condamne la femme adultère, au contraire, il défait le cercle oppressant de ses accusateurs. C’est d’autant plus frappant qu’il est, par ailleurs, d’une extrême sévérité avec l’adultère (voir Mt 5,27-28). C’est seulement après l’avoir ainsi rejointe, qu’il lui dit : « Va et ne pèche plus », comme un fruit qui naît de la rencontre avec elle, et non comme une condition de celle-ci. C’est la présence de Dieu, non l’absence de péché qui peut produire la libération et le changement de vie.

  À la culpabilisation morose et mortifère, à la morale du renoncement qui exténue et envenime la jouissance masochique, à l’insistance sur l’humilité qui paralyse les forces créatrices, il convient d’opposer la parabole dite du « Gérant habile » dans la TOB (Lc 16,1-8) ; avec humour elle fait la louange de sa liberté et de son souci astucieux. Afin de ne pas se retrouver démuni et qu’il y ait des gens qui l’accueillent chez eux, il falsifie en leur faveur les comptes des débiteurs de son maître ! « Le maître fit l’éloge du gérant trompeur, parce qu’il avait agi avec habileté. » On est tr ès loin d’une mor ale du surmoi !

  Le Sermon sur la montagne met en crise la morale de l’observance pointilleuse, obsessionnelle, de la Loi : désormais l’accomplissement de la Loi est d’aimer à la manière dont Dieu aime, y compris ses ennemis (les siens et les nôtres) ; et ceci est une promesse pour ceux qui deviennent disciples du Christ. Le don immérité et gratuit de Dieu fructifiera en nous comme par luimême. Il nous est certes demandé de devenir parfaits comme Dieu est parfait ; mais cela veut dire miséricordieux « comme le père du ciel qui fait tomber la pluie sur les bons et sur les méchants, sur les justes comme sur les injustes » (Mt 5,43-48).

  Jésus abolit la distinction obsessionnelle, prescrite par le livre du Lévitique, du pur et de l’impur, il toucheles lépreux ou se laisse approcher par la femme au flux de sang.

  Le Christ subvertit notre désir de devenir Dieu en nous l’incorporant à la table de communion, ce que Freud n’a pas vu étant donné son peu de familiarité avec la foi chrétienne. Dans le repas de la Cène, on incorpore et on s’identifie au Christ ; mais ce n’est plus le dieu obscur tout-puissant qui est mangé comme les fils révoltés avaient mangé le père de la horde après l’avoir tué. C’est le Dieu humble et aimant « dont la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12,9) qui se donne afin que nous vivions de sa vie et parvenions à notre humanité authentique.

  S’il n’est guère possible de pouvoir remonter au Jésus historique, l’impact que sa personne et son action ont laissé chez ses disciples montre que Jésus a effectué dans un monde rigide, étouffant, violent, une formidable ouverture par laquelle peut entrer, désormais, une fraîcheur et un souffle de vie puissant. Jésus apporte la possibilité de bonheur pour chacun et pour tous, au-delà de la malédiction de la culpabilité, au-delà des classifications et des jugements humains.

  Le péché n’est pas ce que nous imaginons, il n’est pas, non plus, à l’origine de notre finitude. En proposant comme exigence l’aveu du péché afin de nous en libérer, la foi chrétienne peut nous exposer à la culpabilité morbide ; cela résulte toutefois d’une mécompréhension de la véritable nature du péché. Celui-ci est précisément de vouloir être Dieu, c’est l’hubris dont parle Paul Tillich (1886-1965) dans sa Théologie systématique qui nous pousse à inventer le dieu terrible et persécuteur, et à croire que sa volonté envers nous serait de nous délivrer de notre condition humaine. Le péché, c’est de ne pas parvenir à croire que Dieu est agapè et que son « désir » est aussi de vouloir nous soulager du fardeau de notre mauvaise conscience. Rappelons-nous ce verset de la première épître de Jean : « Si notre coeur nous condamne, Dieu est plus grand que notre coeur » (1 Jn 3,20). Tel est le Dieu de l’Évangile. Le péché, c’est également la perversion de la Loi, qui utilise celle-ci pour aller contre sa finalité qui est de servir l’homme et de le protéger (Mc 3,1-6) : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » (Mc 2,27). Les prescriptions de la Loi ne sont plus un absolu. La Loi est maintenant ordonnée au bien et au bonheur de l’homme.

  On ne parvient toujours pas à croire et à intégrer ce qu’a dit et effectué Jésus, c’est même nous qui faisons disparaître son Dieu en annonçant un autre Dieu que le sien. Jésus, en effet, nous l’avons vu, ne se comportait pas comme un envoyé de Dieu est censé se comporter ; « Jésus blasphémait contre la culpabilité » (Jacques Pohier), c’est-à-dire contre celui que l’homme veut être. Il fallait bien qu’il meure, pour le bien de tous, c’est pourquoi on l’a assassiné. Nous continuons à exclure, à juger, à condamner, à mettre des conditions pour accéder à Dieu, nous reconstruisons sans cesse les statues à la gloire de la culpabilité, la culpabilité continue à lui voler sa mort ! La bonne nouvelle que Jésus annonce n’est pas que le Royaume de Dieu va advenir parce que les hommes se sont enfin repentis sous peine d’être damnés ou parce que Jésus a expié à notre place pour obtenir le rachat de nos fautes ; la bonne nouvelle annoncée par Jésus est que le royaume est là aussi pour les malades, les mal foutus, les mal croyants, les mal partis, les non conformes, les pécheurs que nous sommes tous plus ou moins ; tous, nous allons pouvoir guérir et entrer dans le dynamisme de la Vie dont Dieu veut nous faire vivre et nous propose dès aujourd’hui. C’est absolument gratuitement que nous sommes pardonnés parce qu’aimés par ce Dieu qui est « donation originelle », selon la belle formule de Maurice Bellet, « la plus grande humanité par le plus humble des dieux, celui qui n’est pas Dieu à la façon dont rêvent les humains ».

  Désormais, comme l’écrit Jean Ansaldi (1934-2010), il n’y a plus de face obscure d’un Dieu caché à séduire, il n’y a pas à chercher qui est Dieu et ce qu’il veut en dehors de la vie et de la mort de ce Fils qui nous le dévoile dans les conditions de l’existence humaine caractérisée par la contingence et par la finitude. Sur la Croix, meurt le dieu produit par nos rêves mégalomanes de toute-puis-sance. Il ne nous est plus possible de disjoindre Dieu du Christ qui le révèle. Par cette affirmation, je ne veux pas dire que Jésus est Dieu, mais qu’en lui, Dieu se révèle au plus près possible, il est l’homme en qui Dieu se dit lui-même. Il montre, par son action, son message, toute sa vie, sa mort et sa résurrection, la façon d’être de Dieu pour les hommes, son action et le but qu’il poursuit. Je vois en lui simultanément le visage humain de Dieu et l’homme dans sa plénitude parce que divinisé, oui, divinisé ! Tout ce que l’homme doit savoir de Dieu est révélé par ce Fils qui manifeste pleinement l’amour de son Père, qui n’est pas le juge implacable qui condamne comme notre surmoi, mais le Père aimant qui accueille, va à la rencontre des pécheurs que nous sommes et nous adopte pour nous rendre libres. Le Dieu caché, transcendant, dans sa majesté et son essence, comme le dit Luther dans son Du Serf Arbitre, « ne nous regarde pas ». Nous n’avons plus rien à faire avec lui. Seul existe pour nous, désormais, le Dieu de Jésus-Christ.

  Des hommes ont refusé le Dieu annoncé par Jésus et ils ont mis à mort son envoyé. Sur la Croix, c’est Dieu qui subit la violence des hommes, « le Dieu qui fait violence devient le Dieu à qui on fait violence » (Jean-Daniel Causse), au nom justement de ce Dieu obscur qui était celui des prêtres de son Temple dans lequel lui étaient offerts des sacrifices sanglants. Dieu se laisse haïr et tuer par les humains, mais il ne se venge pas, donnant ainsi à voir son vrai visage. Dieu n’a pas peur de notre agressivité, il n’est pas agressif à la façon dont l’homme imagine qu’il l’est, il n’a pas besoin de répondre, comme nous, à l’attaque par une contreattaque, il n’est pas vivant de la même façon que nous. La résurrection, confirme le Dieu de Jésus. Elle n’est pas un coup de force destiné à confondre, à contraindre les meurtriers et à les soumettre enfin. Elle est l’attestation par l’Esprit de Dieu que Jésus est bien son envoyé mais aussi que Dieu ne se résigne pas devant son échec (voir André Gounelle, Parler du Christ, Paris, 2003). Tout n’est pas fini avec la Croix, Dieu ne nous en veut pas, il n’est pas le dieu féroce de notre imaginaire. Dieu n’a pas besoin de détruire pour vivre, il n’a pas peur des pécheurs que nous sommes. Au contraire, à partir de cette mort Dieu fait éclore une vie nouvelle, comme le grain qui tombe en terre donne naissance à une plante magnifique. Par la résurrection, Dieu fait sien le pardon accordé par Jésus à ses bourreaux sur la Croix (Lc 23,33- 34). Par cet acte, Dieu exclut toute haine de l’expression de sa puissance. Il nous délivre ainsi de la figure de l’idole du dieu omnipotent-jouissant-pervers quenous construisons sans cesse en raison de notre haine du manque et de la finitude qui, pourtant, nous constitue. Voilà la réponse de Dieu à la violence des hommes, au crime de la croix. L’amour bienveillant envers les hommes afin qu’ils deviennent vraiment humains en vivant un peu de sa vie, tel est le « désir » du Vrai Dieu et son visage lumineux. Le Dieu de Jésus-Christ « est pour nous, en tous ses aspects, donation, espérance, vie. Et il ne peut l’être que pour tous les hommes, sous peine de se nier lui-même », écrit encore Maurice Bellet dans son magnifique ouvrage Si je dis credo (Paris, Bayard, 2012). « Ce que nous sommes commence par le don, en amont de tout, qui nous justifie d’être né et d’être là. » Sa douce puissance est capable de féconder nos vies et même, peut-être, les autres religions et spiritualités, sans pour autant les détruire, comme le ferait, tel un totem, le dieu tribal dominateur de nos fantasmes.

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À propos Michel Leconte

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né en avril 1949. Diplômé de l’École de Psychologue Praticien en psychopathologie clinique, formé à la psychanalyse. Il a exercé son métier dans la Marine Nationale. D’origine catholique, il a re- joint l’ERF et son courant libéral en 1989.

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