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Dépoussiérer nos cantiques ?

La récente publication d’un nouveau recueil de cantiques (Alléluia) ne doit pas faire illusion : les textes que nous chantons chaque dimanche sont souvent plus que centenaires, et correspondent parfois très mal à la théologie actuelle. Christine Durand-Leis s’interroge sur les possibilités de renouveler les textes de nos chants.

Prima la musica, poi le parole… « D’abord la musique, les paroles ensuite » : a-t-on souvent dit et écrit, de façon à peine exagérée, de l’opéra dès l’époque baroque. Un texte dont on se moquait qu’il fût indigent, pourvu qu’il laissât la prima donna faire montre de ses prouesses vocales. Il ne viendrait à l’idée de personne de comparer l’univers de l’opéra avec le chant des assemblées protestantes au culte. Cependant, ce petit détour par les coulisses de l’art vocal permet de poser la question du rapport entre, précisément, la musique et le texte. On a longtemps affirmé (quoi que cela ait heureusement changé) que de toute façon, on ne comprenait guère ce que chantaient les chanteurs d’opéra ! Comment, en revanche, imaginer que les assistants au culte dominical, non seulement ne comprennent pas ce qu’ils lisent et chantent dans leurs recueils, mais encore ne puissent y adhérer autant de cœur que de bouche ?

Que fait le protestant pendant le culte ? Il écoute – beaucoup –, parle – très peu. Car s’il est des paroisses où l’on pratique des répons, où le Notre Père, voire la confession de foi sont récités communautairement et non par le seul célébrant, voilà les fidèles étrangement muets s’il n’y avait les chants : cantiques et spontanés. La liturgie, les lectures bibliques, la prédication sont autant de parties où la foi, l’adhésion spirituelle, passent surtout par la compréhension intellectuelle, même si bien sûr, une part de poésie, de souffle rhétorique, sont bienvenues. Et du reste, tel psaume, tel passage prophétique, pourvu qu’il soit bien lu, peut parler puissamment au cœur. Cependant, la musique, on le sait, on le sent, est un art qui parle à l’émotion, et, dans le cadre d’un culte protestant, il paraîtrait finalement logique qu’elle apporte un élément d’équilibre dans des célébrations pleines de paroles : prima le parole !

La liturgie a retrouvé une faveur et une ferveur nouvelles, réaffirmant son poids théologique, tant sur la forme (son déroulement) que sur le fond (la rédaction des textes). Elle est à juste titre revendiquée comme lieu théologique. La musique dans le culte a aussi cette portée théologique : dans un contexte protestant, elle ouvre un espace propre, différent par exemple de l’espace catholique qui se donne essentiellement à voir. Elle est une « poétique de la grâce » (R. Picon, Information-Évangélisation, 2006/1, p. 5). Or, les chants d’Église, s’ils participent de cette fonction, ne sont pas que musique pure, comme l’orgue ou tout autre instrument : ce sont des mots, des phrases, des idées, et il faut se poser la question de leur place et de leur dimension. À n’en pas douter, une dimension communautaire : chanter ensemble tel psaume, tel cantique remplace les récitations communes et peut acquérir la force d’une confession de foi. La dimension identitaire est évidente pour qui a un jour vu toute une assemblée se lever en bloc pour entonner par cœur « À toi la gloire » ! Mais précisément, ces chants connus par cœur et transmis de génération en génération ouvrent peut-être à un double risque : un vieillissement des paroles et des idées qu’elles véhiculent, ces dernières pouvant devenir éventuellement contestables, et un chant machinal, indifférent au contenu et qui laisse à la seule musique la force personnelle et communautaire d’affirmation : prima la musica

Actualiser des textes est un débat délicat qui ne doit pas être ignoré pour autant ! Les textes liturgiques le sont régulièrement, « officiellement » comme avec la parution de la nouvelle Liturgie de l’Église Réformée de France en 1996 et ponctuellement, grâce à la liberté laissée aux célébrants de choisir pour le culte des textes originaux. Les textes bibliques s’enrichissent de traductions nouvelles, dont le langage se veut plus proche des personnes auxquelles elles s’adressent, comme la Bible en français fondamental. Mais les cantiques font également l’objet d’une réécriture qui les place résolument dans un contexte contemporain, comme L’Évangile selon Jean à Montpellier de R. Parmentier. Chacun est libre d’adhérer ou non à une telle démarche : elle peut « choquer » dans les deux sens du terme, c’est-à-dire provoquer un rejet ou bien ouvrir à une compréhension radicalement nouvelle. Ce même auteur vient de terminer un travail d’actualisation de 50 cantiques. Il s’agit là d’un essai dont le mérite consiste déjà à attirer l’attention sur le contenu de nos cantiques. Un travail considérable se fait aussi dans les commissions d’hymnologie pour dépoussiérer certaines expressions plus que désuètes, apporter dans nos recueils le reflet d’autres traditions d’Église et proposer des créations nouvelles, avec toutefois, un travail théologique beaucoup moins radical. Il y a, bien sûr, toute la différence entre un travail collectif et celui d’une seule personne, entre une entreprise institutionnelle et la liberté individuelle… De tels travaux révèlent à l’occasion toute l’exigence d’une écriture qui, sous prétexte qu’elle est chantée, ne doit pas requérir moins d’attention que les textes lus : la bonne volonté ne remplace pas un authentique souffle poétique et l’art de la prosodie… Mais la question demeure : les cantiques sont-ils ou non un lieu où proposer des déplacements théologiques, où développer des idées, un lieu d’argumentation, comme dans la prédication et, à un titre différent, dans la liturgie comme le prouvent certains textes résolument contextualisés ? Au fond, est-ce bien important ? Si, à l’occasion, un pasteur se voit (parfois vertement) interpellé à la sortie du culte, sur sa prédication, sur le choix de tel ou tel texte liturgique, l’est-il jamais sur le choix d’un cantique ? Éventuellement parce que sa mélodie, son rythme, pas ou peu connus, le rendaient « inchantable », mais quant aux paroles… Et pourtant, il y aurait à dire, sans même aller interroger un recueil centenaire comme Louange et Prière, encore en usage dans certaines paroisses, où dolorisme et abondance du sang versé sur la Croix posent la question essentielle du sens de la mort de Jésus. Se pencher sur les paroles des cantiques serait donc bien secondaire, et pourtant, précisément parce que ces paroles sont portées et comme « gravées » dans une musique, elle-même incorporée parfois depuis la plus tendre enfance, elles sont du même coup gravées dans la mémoire de chacun, et peuvent modeler la foi et la spiritualité.

Les cantiques, c’est finalement une affaire d’Église, non pas tant comme institution que comme communauté. Proposer de but en blanc des musiques et des textes nouveaux, déconcerter en mettant d’autres paroles sur des airs connus, ne pas préparer ces changements, c’est courir le risque d’irriter, de décevoir et de faire perdre à la musique cette dimension commune, cette poétique, cette grâce… Il y a là un véritable travail de théologie pratique, une discipline passionnante où le pratique n’est pas synonyme de moins noble, et dont, en Église, tout un chacun peut se saisir ! En catéchèse où l’apprentissage des cantiques donnera lieu à un commentaire sur les paroles ; en groupe liturgique ou de prédicateurs laïques, éventuellement en étude biblique. Mais pourquoi ne pas choisir, de temps à autre, de prêcher sur le texte des cantiques proposés au culte ? Les théologies qui sont déroulées au long, par exemple, des cantiques de Noël ou de Pâques, sont tout à fait révélatrices à comparer… Mieux choisir les cantiques, accompagner les changements, en faire l’objet d’une réflexion d’Église est une voie qui reste encore trop peu exploitée. Mais ces efforts ne font pas tout. Il reste toujours des paroles aussi faibles d’inspiration poétique que discutables théologiquement. Bonne occasion de redire l’humilité de la parole humaine qui doit aussi savoir chanter et louer comme un enfant, sachant que Dieu préfèrera la sincérité du cœur et que la grâce supplée largement à une idée maladroite comme à un vers boiteux.

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À propos Christine Durand-Leis

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