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Dieu peut-il échouer ?

 

Durant des siècles, les chrétiens et les juifs ont majoritairement privilégié les textes bibliques qui proclament la souveraineté, la seigneurie et la puissance illimitées de Dieu. Il règne sur l’univers en monarque absolu. Les choses sont et vont exactement comme il le veut ; n’existe et n’arrive que ce qu’il a décidé. Dans cette optique, envisager un échec de Dieu paraît absurde et blasphématoire. Un Dieu qui échoue n’est pas vraiment un Dieu.

Plus récemment (surtout après les deux guerres mondiales) et plus rarement, on a contesté cette insistance sur le pouvoir absolu de Dieu. Ne rend-elle pas incompréhensibles les souffrances, atrocités, misères et injustices qui sévissent dans le monde ? Comment la concilier avec les passages bibliques qui parlent de la lutte de Dieu contre des puissances mauvaises, incarnées dans les figures mythologiques de Satan et des démons ? L’Ancien et le Nouveau Testament ne racontent-ils pas de multiples révoltes d’hommes et de peuples qui s’opposent à Dieu et font « ce qui est mal à ses yeux » ? Ces textes suggèrent que Dieu ne parvient pas à imposer sa volonté et que ses entreprises sont constamment contrariées. Ce qui rejoint notre expérience : dans notre vie personnelle et notre histoire collective, nous n’avons pas le sentiment que tout soit gouverné par la toute-puissance d’un Dieu aimant épris de justice et de paix.

D’où le thème du Dieu battu, outragé et humilié, qu’esquissent, avec nuances et variantes, des protestants tels que Wilfred Monod (1867-1943) et Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), des juifs tels que Hans Jonas (1903-1993) et Etty Hillesum (1914-1943), des philosophes comme John Caputo (1940). Ici, l’échec caractérise Dieu : il est un faible souvent vaincu ; on déclare même parfois qu’il appelle les croyants à son secours afin qu’ils le sauvent. Autrement dit, l’amour ne règne pas dans notre monde ; il nous mobilise pour des combats périlleux, indécis, que fréquemment il perd.

Ces deux thèses, celle du Dieu à qui rien ne résiste et celle du Dieu mis en échec, semblent contradictoires. Certains théologiens tentent cependant une conciliation. Ainsi, ceux du courant contemporain du Process voient en Dieu pas tant un souverain absolu qu’un architecte ou un chef de chantier affairé à l’édification de ce que Jésus appelle le « Royaume ». Il se heurte à des résistances qui entravent son projet, le ralentissent, le font parfois reculer, mais il les surmonte en inventant des solutions inattendues : ainsi un « nouveau testament » vient réparer les insuccès de l’alliance avec Israël et la Résurrection renverse ou retourne l’échec de la Croix. Si, hypothèse extrême mais nullement impossible, notre histoire se termine par ce désastre que serait la fin de la vie sur terre dans une catastrophe atomique ou écologique, alors Dieu relancera son projet ailleurs dans l’Univers, avec d’autres êtres que les hommes. Il ne se résignera, n’abandonnera ni ne renoncera jamais.

À notre question, ces théologiens répondent donc à la fois : oui et non. Oui, Dieu subit des défaites lourdes et douloureuses pour lui et pour nous. Non, car ces défaites ne sont jamais définitives. En toute situation, Dieu poursuit la lutte, continue son œuvre, va et nous entraîne plus loin. Ainsi la foi comporte-t-elle trois éléments : une sérénité née de la confiance en la puissance de Dieu ; une conscience aiguë des tragédies et des détresses de l’heure ; un engagement actif pour que le projet de Dieu réussisse.

 

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À propos André Gounelle

est pasteur, professeur honoraire de l’Institut Protestant de Théologie (Montpellier), auteur de nombreux livres, collaborateur depuis 50 ans d’Évangile et liberté.

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