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3. Le Conseil et le pasteur une longue histoire de complémentarité

 

Depuis les origines de la Réforme, le rôle du conseil presbytéral est indissociable de celui du pasteur. Le protestantisme a « décléricalisé » le gouvernement de l’Église et a mis en valeur le sacerdoce universel. Il faut d’ailleurs ici rappeler que le terme de « laïc » pour désigner une personne qui n’est pas pasteur est impropre, car le pasteur est un laïc comme les autres. Il forme, avec les autres, le peuple de l’Église (« laos » en grec qui a donné « laïc »). Cette véritable révolution apportée par le protestantisme reste sans doute l’une des plus importantes différences par rapport à l’Église catholique. Le gouvernement se partage donc, le pasteur et les autres membres du conseil étant complémentaires. Cette complémentarité doit toujours être redéfinie, en fonction des situations, des personnalités mais aussi des contextes historiques ou culturels. Rien n’est figé, rien n’est inscrit dans le marbre éternel d’une loi. Ce qui fut vrai à Anduze au XVIe siècle ne l’est plus forcément à Paris au XIXe ou à Lomé au XXIe.

 La situation française du XVIe au XXe siècle

Notre histoire est particulière et a modulé les attentes vis-à-vis du ministère pastoral, et a fait évoluer, en conséquence, le fonctionnement des conseils. On pourrait dire, en forçant un peu le trait, que chaque siècle a mis en avant une attente, une fonction pastorale. Clairement, le XVIe siècle affirme que le pasteur est un théologien prédicateur. Il n’est plus un « gestionnaire du sacré » ; on exige de lui une formation solide et complète. La prédication et la formation sont son cœur de métier. Certaines archives de cette époque montrent même que, parfois, son traitement dépendait du nombre de prédications dans la semaine ! Dans certaines régions, pour bien marquer la « désacralisation » du ministère pastoral, on lui interdisait de faire des enterrements. Ce sont les « anciens » (les conseillers) qui assuraient ce service, toujours dans cet esprit de complémentarité.

Au XVIIe siècle, on va mettre en avant son exemplarité, morale et familiale. Le pasteur est un homme, nécessairement marié, ayant beaucoup d’enfants (aux prénoms bibliques, cela va de soi !). C’est aussi le siècle du puritanisme qui valorise une éthique commune à tous, notamment dans les communautés rurales. Le pasteur est en quelque sorte le garant de l’unité de la communauté sociale qu’il dirige avec le conseil. En France, ce siècle fut aussi celui des persécutions, qui débouchèrent sur la Révocation de l’édit de Nantes (1685) et la période dite « du désert », entre 1685 et 1787, où le protestantisme fut tout simplement interdit. Dans cette période, ce fut la figure du résistant, du leader qui prenait le risque de mourir pour défendre la foi.

La Révolution française apporta la liberté religieuse et le protestantisme put exister au grand jour. Au début du XIXe siècle, avec le concordat napoléonien (1801) et les articles organiques qui suivirent et organisèrent la vie des Églises protestantes (1802-1803), la vie du protestantisme changea de visage. Le pasteur devint un salarié de l’État (comme il l’est encore aujourd’hui en Alsace-Moselle). Le protestantisme faisait désormais partie du paysage public. Cette nouvelle réalité modifia en profondeur profondeur la vie d’Église. On « donna » des lieux de culte dans le centre de certaines grandes villes de France. On se mit à construire de grands temples, dans les espaces bien en vue. Le protestantisme devint, comme la population française, plus urbain dans la plupart des régions françaises. Cela s’accompagna d’un double phénomène, concernant la complémentarité pasteur-conseil. On put observer une « notabilisation » des conseillers presbytéraux, dont certains le furent quasiment à vie, et parfois même de père en fils. Désormais existait au grand jour une « bourgeoisie protestante ». Quant aux pasteurs, on leur demanda de plus en plus une fonction d’aumônier, c’est-à-dire de visiteurs, ce qui n’existait pas de la même manière auparavant. Ils accompagnaient la vie des familles, notamment par les actes pastoraux : baptêmes, mariages, enterrements. Et, comme ils restaient parfois longtemps, on put voir apparaître une forme de « chapelains », c’est-à-dire de pasteurs qui accompagnaient les familles dans tous les événements de leur vie, dans la durée.

Le XXe siècle fut celui du pasteur-animateur. On lui demanda désormais, en plus, d’animer la jeunesse, la paroisse, le groupe de personnes âgées, et de devenir souvent aussi animateur social, ou culturel, sans oublier d’être formateur, théologique et biblique, mais aussi dans des domaines aussi variés que la visite ou l’animation liturgique. Enfin, on lui demanda d’être bien formé en psychologie, d’être un professionnel de l’écoute, avec le risque que cela comporte qu’il ou elle (car heureusement entre-temps les femmes ont pu être pasteurs !) se prenne pour un psychologue professionnel.

 Et maintenant ?

Nous voilà désormais au XXIe siècle et, comme souvent dans l’histoire du monde, nous avons procédé par accumulation et non par renouvellement. Aujourd’hui, le pasteur devrait idéalement répondre à toutes ces attentes accumulées au cours de l’histoire : théologien, exemple de vie, leader portant la voix de l’Église dans le monde, aumônier-visiteur, animateur jeunesse attentif aux aînés, animateur social ou culturel et parfois aussi un peu Directeur des Ressources Humaines de bénévoles, et psychologue compétent. Il me semble que nous avons fait une erreur collective, car cet homme, cette femme, qui pourrait ainsi avoir dix métiers différents avec une omnicompétence, n’existe pas ! Chaque être humain a des qualités mais aussi des limites, voire des défauts. La Bible appelle cela le péché, c’est-à-dire la fragilité humaine que nous devons tous apprivoiser, sans pour autant tomber dans des discours de culpabilité. Et c’est sans doute là que l’articulation entre ministère pastoral et conseil presbytéral devient essentielle, vitale même pour l’Église. Lorsqu’un conseil recrute un pasteur, il le fait par rapport à une situation, un projet qu’il a défini. Mais le conseil doit aussi s’adapter, et réellement partager la gouvernance de l’Église une fois le pasteur recruté. Toutes les attentes que nous avons énumérées vis-à-vis du ministère pastoral sont légitimes. Elles font partie de la vie de l’Église. Mais puisque cela est impossible à porter de manière singulière, par un seul être humain, cela doit l’être de manière collégiale, par le conseil presbytéral. La pire des solutions consisterait consisterait à penser que le pasteur doit gérer le « spirituel et le théologique » et les autres conseillers « le matériel ». Ce serait un renoncement grave à ce qui fit la vraie révolution de la Réforme protestante : partager collégialement les responsabilités, toutes les responsabilités, au nom du sacerdoce universel. Un conseil doit faire de la théologie, un pasteur doit s’intéresser au bâtiment ou aux finances, mais avec les autres.

Il n’existe donc pas de solution miracle prédéfinie, mais une exigence partagée : celle de faire vivre l’Église, sa jeunesse, ses générations, son culte, son engagement social, culturel, ses formations bibliques et théologiques, l’importance des visites et du lien, etc. Ce travail est par définition local, dans un contexte qui appartient à chacun, avec les personnes qui composent le conseil et la personnalité du pasteur. Mais cela exige aussi un recrutement subtil des membres du conseil qui doivent refléter la diversité de la paroisse certes, mais aussi et surtout celle du travail à accomplir. Que serait un conseil composé uniquement de trésoriers, ou uniquement de visiteurs ou de prédicateurs ?

Le travail entre un conseil et le pasteur restera toujours une alchimie qui relève du miracle, ou peut-être de la grâce, mais il nous faut être attentif à cette notion essentielle dans notre protestantisme : la complémentarité. Le sacerdoce universel fait partie de l’ADN de notre histoire. Nous ne sommes pas grand-chose tout seul, mais témoins puissants ensemble.

 

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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