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Surmonter le provincialisme théologique protestant européen

 

Longtemps, la théologie européenne occidentale, celle des pays qui se trouvaient jadis sous l’influence de Rome et non de Byzance, a été très « provinciale ». Elle a eu de la peine à se défaire de la conviction que ce qui se faisait chez elle avait une valeur universelle et devrait s’imposer à tous Elle avait des excuses : ailleurs, on trouvait difficilement une réflexion menée avec autant de rigueur et de profondeur ; en comparaison, l’orthodoxie orientale semblait plongée dans un grand sommeil intellectuel ; la théologie américaine paraissait être une simple extension de l’européenne ; l’Afrique et l’Océanie étaient considérées comme des « terres de mission » et non de réflexion ; et l’Asie n’abritait pas encore de facultés de théologie susceptibles de retenir l’attention. Ce provincialisme était particulièrement sensible dans le protestantisme, fortement marqué par son enracinement occidental.

La théologie protestante européenne a commencé à mieux tenir compte de l’apport des autres continents avec l’intérêt qu’elle s’est mise à porter au phénomène religieux en général et aux autres religions en particulier. Et surtout, de nouvelles voix se sont fait entendre sur d’autres continents. En 1838 déjà, dans un discours aux étudiants en théologie de Harvard, Ralf Waldo Emerson a enjoint les théologiens américains de réfléchir à partir des paysages et des émotions du cœur, alors que les européens travaillaient à partir de livres et s’enfermaient dans des jeux de concepts. Depuis, sont nées aux États-Unis chez des descendants d’esclaves soumis à l’apartheid des théologies « noires » et en Amérique du Sud des « théologies de la libération ».

Elles accusent les théologies de facture européenne de favoriser les nantis et les exploiteurs en oubliant « l’option préférentielle » de Dieu pour les pauvres. De leur côté, des africains et des asiatiques tentent de constituer une théologie affranchie des catégories occidentales et en phase avec leurs cultures propres. La théologie s’investit de plus en plus dans d’autres lieux que les universités allemandes.

Aujourd’hui, les frontières se traversent plus facilement et plus fréquemment que naguère. Les échanges d’étudiants et d’enseignants se multiplient. Les publications circulent. Les colloques internationaux et les communications par internet suscitent contacts et dialogues, malgré la diversité des langues. On apprend à se connaître, ce qui n’empêche ni les désaccords ni les entrechocs, mais oblige à les penser ensemble. Cette évolution positive, bien que parfois déstabilisante, comporte cependant le danger d’effacer les spécificités des uns et des autres, alors qu’elles doivent être sources d’enrichissement mutuel. Sortir du provincialisme ne signifie pas éliminer les particularités de chacun, mais les faire entrer dans une relation dynamique. Cesser d’être provincial n’implique pas d’abandonner son identité, mais exige qu’on la vive en compagnie des autres, en cheminant avec eux tout en restant soi. La théologie européenne doit sans cesse réapprendre à s’ouvrir à des spiritualités, à des pensées et à des démarches qui lui sont étrangères, mais sans abandonner l’érudition et la rigueur intellectuelle qui l’ont caractérisée. Les autres aussi ont besoin de cet exemple et de ce modèle.

Laurent Gagnebin, André Gounelle et Bernard Reymond

 

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