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Le Process et les relations humaines

 

En tant que pasteur, j’ai la joie d’être près des personnes aux moments les plus significatifs de leur vie. Préparer un mariage pendant quelques mois, ce n’est pas seulement choisir les mots de la prédication, les cantiques et les gestes pour le jour de la célébration au temple. Ce temps est avant tout un espace de réflexion et de partage sur le sens de la vie à deux. Quels sont les marqueurs sur nos chemins qui nous ont conduits jusqu’ici ? Quels sont les engagements que nous voulons prendre l’un envers l’autre, devant nos amis, nos familles et sous le regard de Dieu ? Quel sens donner aux termes fidélité et alliance afin de marcher ensemble dans la vie ? Ce sont quelques-unes des questions qui font partie de nos rencontres.

L’arrivée d’un bébé dans le foyer est une occasion de reconnaissance mais aussi de profond changement dans la vie du couple. Il représente le point de départ d’une réorientation face à la vie renouvelée. Il surgit et demande qu’on lui accorde sa place.

La fin de vie et la mort inévitable imposent un espace de questionnement, de doute, de reconnaissance et de renouvellement de la foi. La lente évolution d’une maladie ou le choc d’un accident jette comme une lumière brutale sur toute la vie de la personne et celle de ses proches.

D’autres moments significatifs me viennent à l’esprit : quitter l’école, demander la confirmation de son baptême, changer de travail, se confronter au divorce, etc. Ce qui rend ces occasions si significatives est que nous sommes intensément conscients de l’existence de quelque chose qui nous dépasse, d’une force ou d’une présence qui semble nous envelopper d’amour-actif (voir l’encadré ci-contre).

 Quelques notes sur l’idée d’amour-actif à partir de la pensée de Norman Pittenger Nous commençons avec le terme engagement c’est mon regard sur l’autre en le voyant digne de mon attention, même si à première vue il ne le « mérite » pas. Aimer-actif c’est donner et surtout se donner, s’engager avec et pour les autres.

 Le deuxième mot est mutuel. L’amour-actif c’est donner-recevoir dans une aventure à haut risque qui vise à créer et à maintenir tout en relation. Cette interaction nous empêche de vivre nos vies en parallèle.

 Troisièmement, l’amour-actif est fidélité. La fidélité est l’intention de permanence dans une relation. Bien entendu l’avenir est totalement ouvert. Nous ne pouvons pas savoir si l’engagement « pour toujours » pris au moment d’échanger des vœux tiendra avec l’usure du temps et la conséquence des événements. L’engagement librement pris est cette intention honnête de stabilité et de permanence.

 L’amour-actif est aussi espérance. L’espérance, comme nous le rappelle l’auteur de l’Épître aux Hébreux, est « la certitude des choses invisibles » (11,1). Nous parlons d’« Expectancy Theory » ou théorie de l’expectance, qui vise le meilleur de ce qui peut arriver en développant le désir de la réaliser.

 Enfin, l’amour-actif est union désirée. L’union est l’alliance libre de deux personnes afin de jouir de leur vie ensemble. Nous pouvons remplacer « union » par « communion », ce qui désigne deux êtres qui sont à la fois ensemble et séparés, plutôt que la situation d’une fusion où l’un et l’autre perdent leur identité au profit de l’ensemble.

Partager avec d’autres leurs engagements dans ces moments charnières est une véritable joie. Nous « savons » que nous sommes en présence d’un élan qui peut nous faire réaliser nos impossibles ! Ce processus divin agit pour « faire toutes choses nouvelles » (Ap 21,5), il nous engage et notre contribution est capitale. Il nous implique dans une aventure incertaine selon des alternatives d’épanouissement jusque-là inimaginables.

Ce que nous vivons comme des échecs (la maladie, la mort, le divorce…) ne sont pas « voulus » par Dieu. Que nos enfants soient obligés de passer une semaine chez leur père et une autre chez leur mère, tout cela réglé en présence d’un avocat devant le juge, n’est pas un élément ordonné ou prescrit. Que je doive maintenant vivre avec des blessures et des questions concernant ma responsabilité, des peines subies par mes enfants, avec le risque que pendant des années nous vivions une survie émotionnelle, n’est sûrement pas la volonté de Dieu ! Je ne crois pas non plus que Dieu veuille que l’habitude et la répétition s’installent dans la vie familiale, réduisant les horizons du possible, faisant fuir un peu plus chaque année la visée vers la plénitude. Le Process nous offre la perspective de plénitude en plénitude où chaque accomplissement nous invite à cheminer toujours vers plus d’exaucement.

Le divorce n’est ni souhaité ni condamné par Dieu. La théologie du Process nous offre une vision de Dieu où rien n’est perdu. Dieu vise perpétuellement la meilleure issue pour sa création à tout moment, Dieu offre la visée de cette nouveauté à chaque occasion en devenir. Dieu nous attire vers sa vision pour nous. La vision de Dieu peut englober toute une vie, et au-delà de ce que nous vivons jusqu’aux générations à venir.

J’introduis ici la notion de beauté (et bonté), qui prend toute sa place dans la vie du couple. Les expériences négatives et potentiellement destructrices nous empêchent d’apercevoir la gloire, le mystère, les délices et l’« agonie » de notre monde – l’agonie, du mot grec agon, n’est pas uniquement la peine mais la lutte, l’ambition et l’impulsion ! Souvent nous comprenons ce qui est bon uniquement comme ce qui est droit et juste. Or, cette vision dévie de ce qui est vraiment « bonum » ou vrai, de ce qui contient la capacité à créer en nous l’incitation à grandir. Cette attraction a le pouvoir pouvoir d’éveiller notre appétence à désirer, offrant ainsi la possibilité d’accomplissement à notre moment présent d’existence, là, maintenant, pleinement habité de cette occasion d’être. L’accomplissement nous fait signe, nous invite et souhaite nous faire vivre.

Dans des rencontres pastorales, je suis souvent surpris par les « confessions de foi » des personnes qui sont envahies par une expérience spirituelle ou religieuse. Cette expérience n’est pas toujours vécue dans les strictes limites du calvinisme, mais elle est régulièrement issue d’une parole rencontrée dans un texte, de quelques notes de musique dans un chant ou d’un moment de silence complice. Savoir comment rendre visibles et audibles ces mystères dans les célébrations de nos actes pastoraux est un vrai dilemme. Nos textes liturgiques sont riches et imprégnés de notre concept de Dieu, de son activité et de sa présence dans la vie des personnes. Souvent, dans mon ministère, je rencontre des familles, couples et individus qui ne se connectent pas avec les formes, mots et gestes rythmant nos cultes et nos célébrations. Comment les aider à entrer dans ce riche héritage de foi sans les forcer à devenir ce qu’ils ne sont pas ? Comment peuvent-ils « entrer » s’ils n’adoptent pas quelque chose de ce lieu qui les accueille ? Ces questions sont toujours présentes à mon esprit en façonnant les célébrations.

Je crois que la clef se trouve dans l’intégrité de leur expérience spirituelle. Fugace peut-être, indéfinie forcément, éphémère parfois, mais toujours vraie, car il s’agit de leur expérience. Celle de leur corps face au trou béant du sépulcre, au moment où le corps descend en terre ou lorsque le cercueil glisse vers les flammes de la crémation. Nous nous confrontons alors à notre propre fragilité et incertitude et nous sommes réceptifs à une question, une parole, une espérance pour ce moment précis, en ce lieu. Quelques lignes du poète T.S. Eliot rendent très bien ce sentiment :

Music heard so deeply Musique entendue si profondément that it is not heard at all qu’elle n’est pas entendue du tout But you are the music Mais vous êtes la musique while the music lasts. tant que dure la musique

À lire les articles de : André Gounelle “La théologie du Process “, Dominique Penninckx “ Le Process : un chemin de vie ?, Maryse Korslund et Lynne Levesque “ La théologie du Process en Église “

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À propos Andrew Rossiter

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est pasteur de l’Église protestante unie de France à Luneray. Il a étudié la théologie à l’Université de Manchester et au Pays de Galles (Cardiff). Il a bénéficié des cours de Process Theology par John Cobb, Norman Pittenger et John Hick sous la direction de David Pailin.

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