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La bienveillance, un sirop bien amer

 

«Merci les plantes, de ne pas me juger », claironne une affiche sur les quais de la gare de Lyon à Paris. Passons outre l’absurdité du slogan – on imagine mal un jury de thèse composé de yuccas et de rhododendrons. S’il nous renseigne avant tout sur une vision romantique et fantasmée de la nature, fantasmée d’une façon anthropocentrique, il désigne cette étrange peur qui se répand comme une épidémie : celle qui fait fuir les responsabilités, qui donne l’impression de ne pas trouver entièrement sa place dans le monde qui nous entoure. La plante, vivante mais immobile, occupée à pousser, a au moins l’avantage de ne pas nous regarder – contrairement à l’animal – et de ne pas porter de jugements – contrairement à ces surprenants bipèdes que l’on appelle communément des humains.

Pour nos contemporains, l’idéal semble donc être la photosynthèse, la réduction au végétal décoratif, l’abdication de la qualité d’être humain. Car quoi de plus humain que ce fameux jugement ? Malheureusement, ce jugement est devenu synonyme de méchanceté gratuite, d’aigreur, de critique au sens pauvre du terme. Malheur donc à celui qui juge ! Honni soit qui tente d’émettre un avis qui essaie d’être constructif, quand bien même il pointerait du doigt une erreur ou un défaut. Désormais, on nous enjoint de tout accepter, d’essayer de se mettre à la place de l’autre afin de ne rien dire de négatif. Triste uniformisation, sinistre consensus, que l’on désigne désormais du nom de « bienveillance ».

Libre de critiquer

Jusqu’alors, j’avais cru cette bestiole limitée au domaine de l’enseignement. L’institution ne manque jamais de rappeler aux professeurs qu’ils sont les seuls coupables des mauvaises notes qu’ils attribuent. Les mauvaises copies n’existent pas ; les mauvais enseignants, si. Je ne croyais pas que ce déplacement du réel fût possible au sein de l’Église. Impensable, à mes yeux, au sein de ce qui passe pour être la religion de l’éthique et de la responsabilité. J’avais eu l’impression de pouvoir « critiquer en toute liberté », pour citer une formule familière à nos lecteurs. Or, après un culte qui n’avait de culte que le nom, mal m’en prit. Ulcéré par ce qui n’était qu’une séance de développement personnel, ou au mieux d’égo-histoire, en robe noire et en rabat, je pensais pouvoir être libre d’exprimer mon exaspération. En réponse, je fus écrabouillé de bienveillance. Or, il faut bien noter que tous ces grands bienveillants font usage des mêmes arguments, du même chapelet d’éléments de langage, qu’ils égrènent patiemment dès qu’une voix commence à monter d’un ton : « On n’a pas à juger », « chacun a le droit de penser ce qu’il veut », etc. Car, avec cette bienveillance, on ne peut jamais discuter. C’est pourquoi je déplore que notre protestantisme libéral soit contaminé par cette maladie du raisonnement, qu’il soit atteint d’un assoupissement intellectuel des plus dangereux. Je m’inquiète que l’on considère la vision ouverte du monde comme un simple relativisme où tout se vaut. Une telle attitude réduit toute réflexion à néant, l’écrase au point de tout rendre « plat comme un trottoir de rue », comme l’écrivait Flaubert. La bienveillance, c’est le monde plat. Et c’est aussi le monde monochrome. En somme, le monde aliéné ou réduit au néant ; c’est-à-dire précisément tout le contraire de ce que les Écritures ne cessent de clamer, surtout lorsqu’on les examine avec ce regard critique que l’on nous reproche trop souvent. Plus que jamais, notre tâche est d’insister sur le semper reformanda des théologiens du XVIIe. Car affaiblir, atténuer excessivement l’environnement qui nous entoure, c’est non seulement gommer tous les problèmes que nous avons à affronter tous les jours dans notre foi et notre action – si tant est que l’une et l’autre soient séparées.

La théologie n’est pas un divertissement

À l’heure où des adversaires nous attaquent, au moment où ils ne cessent de claironner notre précarité ou notre mort, nous devons une fois encore montrer la force de notre théologie. Certes, nous semblons fragiles. Pourtant, nous qui aurions dû disparaître cent fois, nous persistons. Car, comme le signalait déjà l’auteur des Quatre-vingt-quinze thèses, c’est dans les choses les plus modestes que se montre la force de l’absolu. Notre faiblesse supposée fait donc notre force. Mais nous devons rester vigilants et prendre garde à ne pas nous complaire dans le rôle que l’on veut caricaturalement nous attribuer.

C’est pourquoi j’ai tendance à frapper du poing sur la table lorsque j’assiste à des cultes qui, pour prôner cette soi-disant bienveillance, calquent volontairement les plus caricaturales séances de développement personnel. Au lieu d’inciter chacun à songer aux obstacles qui, malheureusement, se dressent tous les jours devant nous, au lieu de donner à tout fidèle la force d’aller de l’avant, cette liturgie molle vient en fait divertir, (au sens pascalien du terme). On croit être nourri, mais on est gonflé d’air. Je crois sincèrement que le pasteur ne doit pas être un bateleur. Laissons donc ces calembredaines à ceux qui préfèrent commettre des exorcismes ou dévisser des ampoules. Notons d’ailleurs que ces individus sont ceux qui refusent catégoriquement de tolérer un avis qui diverge du leur. Il est vrai que le dogme est plus rassurant. Il n’oblige pas à réfléchir ; il suffit de suivre aveuglément. Il me semble pourtant qu’un juif du Ier siècle a dit quelque part : « Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse ». Certains voudraient trop que nous tombions à notre tour. Il serait salutaire de ne pas leur donner raison.

La véritable tolérance

La tolérance, c’est vraiment reconnaître à l’autre sa particularité, sa spécificité, ce qui le rend unique, en somme. C’est lui offrir la possibilité politique, au sens noble du terme, de vivre dans le respect. Mais à condition que ce respect soit réciproque, seule manière de garantir la valeur de l’être humain. Les philosophes et les encyclopédistes des Lumières, mais également des penseurs comme Benjamin Constant, n’ont cessé de prôner cette idée. Il faudrait régulièrement y revenir. En revanche, je le répète : la bienveillance ne finit que par produire une masse informe qui, à force de devoir tout penser una voce, finit par ne plus rien dire. Elle finit par faire tout accepter, même, à terme, l’inacceptable. Je relisais il y a peu le journal intime que le pasteur André-Numa Bertrand, ministre d’une admirable tolérance, avait tenu tout au long de l’occupation. Qu’aurait-il donc fait si toute sa théologie eût baigné dans le relativisme ? Or, à chaque page, la révolte la plus viscérale s’accompagne d’un indéfectible humanisme, d’une confiance que lui confère sa foi huguenote et libérale. Parce qu’il a ressenti une sainte colère, il a su sauver des vies et risquer la sienne. Il a su témoigner d’un Évangile qui se fonde sur l’amour du prochain, quel qu’il soit. Et qu’auraient donc fait Luther et Calvin, si le premier n’était resté qu’un moine soumis et le second un juriste rassis ? Rien. Et que ce serait-il donc passé si Voltaire et La Beaumelle n’avaient pas pris leur plume lorsqu’on assassinait Jean Calas ?

Car cette colère, que notre époque fascinée par la méditation transcendantale et la consommation de jus de betterave ne cesse de condamner, constitue paradoxalement un moyen pour savoir refuser l’injustice et la vraie brutalité. Mes ancêtres sont morts pour pouvoir rester tranquilles et lire leur bible sans gêner leurs voisins ; ils ne sont pas allés aux galères pour le plaisir de faire du canotage. Ils ont lutté fermement pour que la République puisse assurer l’égalité de traitement et le respect de chacun – y compris des ennemis du régime. Parce que la tolérance demande toujours qu’on la défende, cessons de nous ramollir et, au contraire, faisons de la critique un devoir humaniste dont les seuls buts sont la paix et la protection de tous.

 

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À propos Samuel Macaigne

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Docteur en littérature française, il enseigne actuellement les lettres modernes dans un lycée de la banlieue parisienne.

12 commentaires

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    Un grand merci 🙏… que 2019 permette à tous nos pasteurs d arrêter d être des bateleurs … princes du divertissement dominical ….

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    Puisque l’article nous y invite, évitons la bienveillance!
    L’auteur semble s’agacer que des cultes laissent parfois place à des culcultes, où la Parole laisserait place à du ludique et du témoignage facile (à défaut d’exégèse et de réflexions sérieuses).
    Et son pamphlet est très bien écrit… Car on a parfois plus l’impression de lire un pamphlet d’un enseignant frustré de l’éducation nationale qu’un écrit théologique… Brighelli chez Evangile et Liberté?
    Si la lecture du pamphlet est donc ludique – car justement c’est un pamphlet-, on s’amuse encore plus du ton pédant de l’auteur : du name dropping à foison (on croirait lire une mauvaise copie d’un étudiant en sciences humaines de deuxième année), et des phrases qu’on devine réfléchies, un verre de scotch à la main – so British! – pour se distinguer, et marquer à tout jamais de sa patte la réflexion hautement intellectuelle d’un protestantisme parisien si intelligent et si brillant.
    Là où ça devient franchement risible, c’est lorsque l’auteur affirme le libertinage théologique attaqué… Ah bon, mais par qui alors? Ici, le pamphlétaire ne se mouille pas, mais est-ce surprenant? Nombreux sont ceux qui diront que non…
    Citons sa grande prose: “À l’heure où des adversaires nous attaquent, au moment où ils ne cessent de claironner notre précarité ou notre mort, nous devons une fois encore montrer la force de notre théologie”: Qui attaque? Qui claironne la précarité ou la mort du libéralisme théologique? Et encore: “Mais nous devons rester vigilants et prendre garde à ne pas nous complaire dans le rôle que l’on veut caricaturalement nous attribuer” : c’est qui ce “on”? Il y aurait donc “on”/”ils” contre les bons pamphlétaires libéraux? Soit une actualisation du publicain face au pharisien (Lc 18,11) ? Merci Grand Horloger, de nous avoir donner à nous, libéraux, la raison et la lumière, alors que les autres, “ils” et on” n’y comprennent rien. Merci Grand Horloger, car tu ne nous as pas fais comme “ils” et “on”! Et en plus, “ils” et “on”, ils nous critiquent, ils ne sont pas bienveillants… Et en plus, “ils” et “on” nous caricaturent! Et quant à “elles”, ne les mentionnons même pas… Soit un beau pamphlet contre la critique et la caricature. Et cette absence d'”elles” à une époque d’inclusivité croissante (même à l’IPT!), c’est préoccupant… Finalement, tous ces religieux, libéraux ou pas, ils se valent tous: contre la critique, contre les caricatures et contre les femmes. Le protestantisme français vaut mieux qu’un pamphlet libertin… mais où sont ses intellectuels, ceux qui proposent de la réflexion nuancée, et non du pamphlet, certes drôle, mais surtout facile et clivant?

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    Je suis Charlie, et mort au cons. Voilà pour la réflexion nuancée. Merde à la fin ! Ras le bol en effet des gentils sermons, des gentils protestants. Vive le dissensus, le conflit, la chique et le mollard. Et comme il faut toujours le petit verset qui va bien, en vla un : Matthieu 10.34-36

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    Cher Monsieur,
    Merci pour ce long commentaire. Je vais me permettre quelques remarques, bien évidemment prétentieuses, infatuées, ampoulées et, pour satisfaire vos propos, éminemment germanopratines. Vous aurez tout loisir de continuer à baver sur mon texte en vous reconnaissant l’excellente conscience que vous croyez exhiber au fur et à mesure de votre réaction – quel courage de vous exprimer sous pseudonyme !
    Je reconnais volontiers en vous – et non sans admiration – un pamphlétaire supplétif, voire refoulé, d’autant plus remarquable que vous maniez l’art du paradoxe, ou de la contradiction, avec un rare génie. Vous critiquez le ton de ce texte. C’est votre droit. Mais vous y maniez l’assimilation abusive. Je me demande bien ce que vous feriez face à un puzzle… Je ne suis pas Brighelli, Dieu merci ! J’ose espérer que vous ne sévissez pas dans l’Éducation nationale. Ou sinon, c’est que votre aveuglement dépasse les limites du tolérable et du risible. Si vous aviez l’habitude d’écrire dans un journal, en particulier dans une rubrique qui est de l’ordre du billet d’humeur, vous sauriez que le format ne permet pas de développer tous les arguments à la manière d’un traité de théologie. C’est la règle d’un tel type d’écrit de donner quelques coups de sabres lorsqu’on est mécontent. Or, il semble que sous votre clavier incertain le pamphlet soit un genre inférieur, ignoble. Vous montrez ainsi que vous ne connaissez rien à la littérature de la Réforme, qui ne se contentait que rarement de vomir de la gentillesse. Oui : le libéralisme est attaqué. C’est un simple constat. Lisez-vous au moins suffisamment cette publication pour avoir compris que nous préférons taire le nom de ce qui nous conchient ? Votre autosatisfaction atteint-elle un point qui vous empêche de comprendre de qui il s’agit ? Enfin, je souhaiterais savoir ce que vous qualifiez de “libertinage”. C’est la preuve que votre lecture est, à dire le moins, défectueuse. A votre place, j’aurais eu honte d’écrire cela, mais le contresens ne vous effraie pas non plus. Vous semblez donc croire qu’un libéral est un crypto-athée. Faites comme il vous plaira. Soyez donc l’un des fossoyeurs du protestantisme, si cela vous agrée. Attaquez donc les institutions que vous voulez ; citez donc la Bible à votre tour. Vous aurez l’air aussi prétentieux que moi.

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    Il va de soi que ma riposte s’adresse à ce Thomas qui doute – pourtant si peu…

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    Excellent !

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    article intéressant…mais qui me fait réagir! Pour moi tout dépend de ce qu’on entend par “bienveillance”. c’est un mot à la mode certes, mais que met-on derrière? D’aucuns se retranchent derrière ce mot pour justifier leur manque de consistance, Beaucoup en ont une représentation de “bisnounours”, de “gentillesse”, de mollesse et de laxisme… et pourtant…il signifie pour moi :être vrai, assertif, intègre, s’affirmer, affirmer ses idées, ses valeurs, dans le respect et l’accueil de soi-même et des autres…il me semble que le Christ nous a montré l’exemple! Moi je ne dis pas “arrêtez avec la bienveillance!” mais recherchez la bienveillance selon le désir de Dieu, cultivez-la pour être des témoins de la vérité et de l’amour. Je partage ce que je pense avec mes mots simples!!

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    Chère Madame,
    Merci pour votre réaction pertinente, nuancée et constructive. Je contresigne volontiers vos propos parfaitement formulés. En somme, la bienveillance selon le Christ me paraît correspondre à ce que j’appelle “tolérance”. Vous avez parfaitement raison d’user du verbe “rechercher”, qui suppose un processus actif et non une abdication passive. Encore une fois, merci.
    Bien cordialement.

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    Je ne suis pas protestante, mais j’ai bien ri en vous lisant. Merci – ça fait du bien. M.L.

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    Excellent article qui rejoint le message que j’essaie modestement de faire passer dans ma paroisse.
    Sur le le plan de la sémantique je suis encore plus sévère que vous en disant que l’époque dégouline de bienveillance et de relativisme.
    Il me semble que c’est le contraire du message de Jésus…
    Il faudra bien un jour évoquer sur ce même thème les chemins de l œcuménisme!!!!

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    Merci beaucoup pour votre article, pour vos critiques, vos points de vue, vos explications qui viennent répondre à plusieurs questions que je me posais. Merci parce qu’il vient m’éclairer sur les positions de certains, certains commentaires aussi!
    Pourquoi tant de niaiserie, de moquerie, de mièvrerie autour de la bienveillance?
    J’apprécie certains de vos points de vue que je peux partager à certains égards.
    Cependant, permettez moi de prolonger la réflexion : pour moi la bienveillance est une valeur du Royaume de Dieu, que je retrouve dans le Fruit de l’Esprit, qui est partie intrinsèque de l’Amour divin, “Agape”, cet Amour essence même de Dieu -Père Fils et Saint Esprit-
    J’apprécie d’autant plus votre raisonnement puisqu’il me fait apparaître assez clairement que : bien que la bienveillance fasse partie de notre ADN, puisque nous sommes créé à l’image de DIeu, cette bienveillance humaine a été pervertie par le “péché” originel, pour ne pas dire par l’Ego… tout comme les autres valeurs du Royaume de Dieu tels que l’honneur, la gratitude, le pardon, la compassion pour ne citer que celles-ci.
    La bienveillance que je découvre en suivant Jésus dans les évangiles est un des éléments essentiels de la relation, douce et/ou rugueuse, qui vient avec les autres valeurs précitées, tisser l’écrin relationnel permettant à chacun d’entreprendre sans limitation. Cette bienveillance sait accueillir l’autre dans sa différence, son unicité, elle n’empêche pas d’être indigné, elle nous met en mouvement et produit la vie.
    Comme Evelyne Frere je veux la rechercher pour l’apprendre, la comprendre, l’entreprendre et la partager.

  12. Avatar

    Cher Loïc Caro,

    Votre message, avec celui d’Evelyne Frère, est si constructif, si précis, si intelligent, qu’il faudrait que notre publication consacre un dossier à cette question. Nous sommes tous un peu prisonnier du format – forcément trop court – des commentaires en bas d’articles. Cette relation, comme vous le mentionnez très justement, est douce et rugueuse (expression remarquable) et il faudrait des pages pour pouvoir échanger. J’espère de tout cœur que cela pourra se faire.

    Bien cordialement,

    Samuel Macaigne

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