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Cette photo

Quelle sécheresse dans sa main droite !
Cette poignée de cailloux lâchée sur la tombe
la terre froide où s’enfoncent ses pieds
le long chemin de poussière dans son dos

Il tousse
souffle sur la cendre de ses mains
pour relever les morts
Combien de morts ?

Dans sa main, cette photo :
l’Ancien, si rond, l’œil vif, et ce sourire de bonheur
(une ombre d’inquiétude ?)
ses bras ouverts pour envelopper toute la tribu

Au premier rang, les petits enfants

Dix-sept mômes, d’un à seize ans
les petites filles jolies, rieuses
tresses, barrettes et genoux nus
les garçons, petits hommes en chemise blanche

Au deuxième rang, les jeunes parents
sœurs, frères, cousines et cousins
qui se ressemblent, partagent, dans la paix
l’ironie, la vanité des travaux et des jours

Juif, Alsacien, soldat de Guillaume, médecin des
tranchées

espion pour la France
les positions boches marquées sur le dos
En 1918, la Croix de guerre sur la poitrine,
mais épuisé

Léon Arrodi Blum, le forfait de ton cœur t’a épargné
de connaître

La France du Vel-d’Hiv, de Pithiviers et de Drancy
le départ d’une jolie petite fille de Troyes pour Pitchipoï
sa poupée serrée sur l’étoile jaune

Et la Mère, ô Thérèse Lion, ta femme
la mère de tes enfants, qui a transplanté une
branche de l’arbre

un rameau si neuf, chargé de trois fruits rouges
À chacun : une pomme, dans la nuit,
pour la Noël 1942 des enfants du Christ

Et l’Oncle, ô Francis, ton beau-frère
le sauveur de Neuilly, Lyon, Périgueux, Grenoble,
Annecy, Marseille…
un Juste, bon-vivant, coureur de jupons
donneur de fessée sous les bombes de Royan

Ton courage, ta bonté, ta science
Léon Arrodi Blum
cette lumière dans la photo
sur dix-sept visages d’enfants

cette douceur et cette douleur
dans les yeux des jeunes parents
de ceux qui ne sont pas partis pour Pitchipoï
faible rameau qui a repris racine

dans l’oubli, l’espoir, la solitude, la famille, sous
un faux nom

Eux qui ont fermé les poings
forgé la confiance dans les combats partagés
furent sauvés d’entre les morts

Vois-tu de ta tombe, dans les faubourgs de Strasbourg
de ton ciel juif plein de nuages
ces valeureux, ces justes, ces compagnons
– ah oui ! les compagnons, les camarades…

vois-tu la nouvelle tribu
sur cette photo des bras ouverts de l’Ancien
qui enveloppent dix-sept petits mômes
pour la Noël des enfants du Christ ?

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À propos Antoine Peillon

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est grand reporter au quotidien La Croix, auteur, entre autres, de Ces 600 milliards qui manquent à la France (Seuil, 2012), de Corruption (Seuil, 2014) et de Résistance ! (Seuil, 2016). Prédicateur laïc et membre du conseil presbytéral de l’église protestante unie Port-Royal / Quartier latin (Paris).

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