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Pour la réconciliation des confessions et des religions, apprenons à donner moins de poids à nos mots

 

La querelle des universaux, qui a nourri une partie de la vie intellectuelle du Moyen Âge, n’est pas terminée : il existe encore de notre temps des « réalistes » (ou « essentialistes »), disciples de Platon, et des « nominalistes » (ou « instrumentalistes »), héritiers d’Aristote. Pour le réaliste, les mots « homme » ou « Dieu » désignent des concepts qui disent l’essence, c’est-à-dire la réalité ultime et universelle de l’homme ou de Dieu. Pour le nominaliste, au contraire, ces mots ne sont que des outils qui permettent à l’esprit humain de réfléchir et d’agir.

La plupart des catéchismes et traités théologiques de nos Églises se fondent sur le Symbole de Nicée, confession de foi du IVe siècle à laquelle adhèrent toutes les Églises membres du Conseil œcuménique des Églises, ainsi que l’Église catholique. Quand je lis ces textes, j’ai l’impression de baigner dans un réalisme qui ne dit pas son nom. Dieu, Trinité, Incarnation, Rédemption, Salut, Perdition : ces termes, parmi d’autres, sont le plus souvent surinvestis, parés d’attributs qui les définissent avec précision et proposés – ou imposés – aux fidèles comme autant d’articles de foi qui distinguent l’orthodoxie d’avec l’hérésie. C’est ainsi que la plupart des Églises posent, avec plus ou moins de conviction, des définitions apparemment sans appel, dont voici quelques-unes en résumé.

– Dieu est éternel, omniscient, tout-puissant, à la fois parfaitement juste et bon. – La Trinité est composée de trois personnes distinctes, Dieu le Père, Jésus-Christ le Fils et l’Esprit saint, qui n’en forment pas moins le Dieu unique. Ces trois personnes entretiennent de toute éternité entre elles un lien d’amour infini et mettent en œuvre le salut de l’humanité.

– L’Incarnation est ce miracle par lequel, durant sa brève vie terrestre, le Fils incréé devient entièrement homme, sans cesser d’être entièrement Dieu.

– La Rédemption est le « rachat » de l’humanité pécheresse par le sacrifice du Fils sans péché, sacrifice au moyen duquel Dieu concilie sa parfaite justice, par laquelle il punit le péché de mort, et son parfait amour, par lequel il offre le salut aux hommes.

– Le Salut et la Perdition sont articulés de façon complémentaire. Si le Salut est offert à tous les hommes, en bénéficient uniquement ceux qui confessent Jésus- Christ seul Sauveur. Les autres sont condamnés à expier leurs fautes dans des souffrances éternelles.

Les auteurs de ces formulations ont engendré ou entretenu d’innombrables disputes et conflits, faute d’avoir suivi l’injonction de l’apôtre Paul à Timothée : « Il faut éviter les disputes de mots ; elles ne servent à rien qu’à la ruine de ceux qui les écoutent » (2 Tm 2, 14). Mais si l’on examine attentivement ces affirmations à l’emporte-pièce, on s’aperçoit qu’elles se heurtent à deux objections majeures :

Elles sont entachées de contradictions inextricables.

Les philosophes-théologiens qui les ont énoncées ont renoncé à leur appliquer le principe de non-contradiction – et cela bien qu’ils soutiennent que la Raison et la logique qui l’étaie ont été données à l’homme pour lui permettre d’appréhender les mystères de la foi. Ces contradictions sont à la fois internes (Dieu unique et pluriel – Dieu qui rétribue avec une juste sévérité et Dieu de bonté et d’amour – Christ à la fois entièrement divin et humain) et externes (la toute-puissance de Dieu paraît inconciliable avec le règne du Mal, ou avec la liberté humaine).

 Elles ne sont pas fondées bibliquement.

Plus précisément, elles ne retiennent de la Bible que les passages qui vont dans leur sens et ignorent le reste. Il serait trop long d’analyser tous les textes qui contredisent les définitions précédentes en affirmant la faiblesse ou l’impuissance de Dieu, la subordination du Fils au Père, l’élévation du Messie (un homme) au rang de Dieu…

Je me bornerai à la question du salut, soit universel, soit réservé aux fidèles.

La Bible contient plusieurs textes qui décrivent le Jugement dernier comme la séparation des « sauvés » et des « damnés ». Il suffira d’en citer deux, dans l’extraordinaire chapitre XXV de l’évangile selon Matthieu : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous… » – « Allez vous- en loin de moi, maudits, au feu éternel… », et au chapitre XX de l’Apocalypse : « L’étang de feu, voilà la seconde mort ! Et quiconque ne fut pas trouvé inscrit dans le livre de vie fut précipité dans l’étang de feu. » Ces textes et plusieurs autres semblent étayer solidement la conception « orthodoxe » d’un salut réservé à ceux qui l’acceptent dans la foi – ou dont les oeuvres ont été reconnues bonnes.

Mais voilà que d’autres textes disent le contraire : « Je suis venu pour sauver le monde » (Jn 12,47) – « J’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,32) – « Jésus Christ […] victime d’expiation pour nos péchés, et pas seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux du monde entier » (1 Jn 2,2) – « Comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie » (1 Co 15,22), « […] le Dieu vivant […] est le sauveur de tous les hommes, et principalement des fidèles » (1 Tm. 4,10).

Il nous faut donc admettre que la Bible dit des choses différentes et parfois contradictoires. Cette évidence inconfortable pousse certains à se fabriquer une Bible épurée de toutes les idées qu’ils refusent, démarche évidemment dangereuse et erronée, puisque chaque camp peut la faire de son côté et prétendre ainsi justifier son credo. Mais au lieu de tomber dans ce piège, ne devrions-nous pas reconsidérer notre lecture de la Bible et le statut que nous lui reconnaissons ?

Je vois deux explications possibles aux contradictions de la Bible. La première se fonde sur la distinction entre Bible et Parole de Dieu : la Bible ne peut être au mieux qu’une collection de paroles d’hommes inspirés par Dieu, qui traduisent et parfois travestissent sa Parole, d’où la possibilité de nombreuses divergences. Mais la deuxième explication me paraît aller plus loin : si Dieu est vraiment Dieu, sa nature, son action et son projet pour l’humanité échappent nécessairement à notre entendement et aux catégories de notre raison, y compris aux lois de notre logique. Dans cette perspective, les « contradictions » de la Bible peuvent se résoudre dans une vérité plus haute et qui nous échappe.

Quoi qu’il en soit, notre raison raisonnante est obligée, me semble-t-il, d’abdiquer. Le sens du mystère retrouvé conduit alors à une théologie allégée, débarrassée de son orgueil et de sa prétention de dire la Vérité, capable de manier le et au lieu du ou, pour accéder à une compréhension, non pas exclusive, mais additive de la Bible et de ses commentaires. Nous pouvons alors découvrir que tout ce qu’elle dit a du sens, mais que rien de ce qu’elle dit n’épuise ce sens. Aucune formule ne peut énoncer le tout de Dieu ou de la foi : la vérité est au-delà de ce qu’on peut en dire.

Alors, les prétentions des dogmatiques tombent, en même temps qu’émerge une vision ouverte de la Vérité, libérée de l’asservissement aux formules, respectueuse des convictions d’autrui, disponible pour des approches communautaires où l’on peut construire ensemble une compréhension et une foi plus humbles et plus profondes.

La première et incontournable étape de cette démarche consiste à modifier notre rapport aux mots, à reconnaître, avec les nominalistes, qu’ils ne disent pas la réalité, mais qu’ils sont les modestes instruments de notre pensée et de nos dialogues.

Dès lors, la plupart des querelles théologiques n’auront plus de raison d’être : la voie de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux sera largement ouverte !

 

À propos Philippe De Vargas

licencié en Lettres, directeur de collège à la retraite, théologien amateur, est membre de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, dans laquelle il a occupé diverses fonctions.

4 plusieurs commentaires

  1. florent.pirot@coleurope.eu'

    Très intéressant, merci. J’aurais appris quelque chose avec cette distinction entre nominalisme et réalisme. Le réalisme en théologie est effectivement une grande maladie…

  2. clauderene.miniere@gmail.com'

    Que de progrès dans cette manière à nouveau ouverte de poser des questions et de réfléchir, un grand bravo.
    Nicée a été de mon point de vue plutôt l’acte de décès du christianisme vivant, celui de l’Evangile à vivre, du Sermon sur la Montagne en particulier, au profit d’une Eglise institutionnelle se voulant plus agent de pouvoir temporel qu’exemple de vertu et pasteur d’âmes. Les quelques passages que vous citez prouvent l’imbroglio d’une théologie dont le christianisme ne se relèvera pas alors qu’il était si simple d’enseigner qu’il suffisait d’aimer (tous les humains y compris ses ennemis), de pardonner sans condition, de faire la paix en soi et de la répandre autour de soi, de se libérer de tous préjugés et peurs. C’est ce que jésus prêchait et si l’on voit le salut comme le salaire de cette Vie-là, toutes les cloisons entre religions sautent, pas seulement entre Chrétiens mais aussi avec les Juifs et les Musulmans et même les athées. Il n’y a plus que des hommes dans la perspective de ressusciter le Bien sur cette terre.
    Oui il ne faut pas donner trop d’importance aux mots, c’est la tare de toute théologie, mais en donner beaucoup aux actes, à la vie qu’on mène.

  3. pascal.mariegeorges@gmail.com'

    👍🏼👏🏻 une explication claire et net

  4. Brout1958@laposte.net'

    j’ y vois plutôt une question d’orgueil de certaines Eglises…..
    les « sachants » imposant un pouvoir sur les peuples et les « incertains »……

    si on supprimait ce pouvoir de se dire « savoir » et plutôt se reconnaître ignare de ce qu’est Dieu, de ce qu’il dit et veut…..toutes les religions (qui ne sont que des approximations) pourraient se dire :
    « ….montons ensemble vers le chemin de Dieu » …..!

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