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La méditation

 

un bouddha dans une fenêtre à Prague. Photo Filip noubel ©

La méditation est à la mode de nos jours mais elle suscite aussi souvent la méfiance dans nos milieux protestants. Pourtant, le christianisme connaît des traditions méditatives anciennes qui sont souvent négligées et desquelles nous avons beaucoup à apprendre. Mais qu’est-ce au juste que la méditation ?

La méditation de nos jours

C’est un fait, la méditation est l’objet d’un véritable engouement dans notre société. Les hebdomadaires consacrent régulièrement des dossiers à ce sujet. De nombreux stages sont proposés au grand public notamment par des psychiatres, des psychothérapeutes mais aussi par des maîtres bouddhistes. La méditation provoque même l’intérêt de scientifiques comme Richard Davidson, Francisco Varela et Antoine Lutz. Selon Frédéric Lenoir, sociologue des religions, 20 % des Français qui entrent dans le bouddhisme le font en raison des bénéfices qu’ils attendent de la méditation. D’ailleurs, certains chrétiens en quête d’intériorité sont initiés à la méditation par des maîtres tibétains ou zen.

Une partie d’entre eux pratiquent la méditation bouddhiste de manière totalement séparée de leur vie chrétienne. D’autres quittent leur Église pour embrasser la religion de leur instructeur. Il est paradoxal que la quête d’intériorité et de Dieu puisse éloigner du christianisme.

Trois étymologies latines du mot « méditation » sont distinguées.

 Meditari : réfléchir sur quelque chose, approfondir une pensée. La méditation est un exercice intellectuel comme dans les Méditations métaphysiques de Descartes. C’est ce premier sens du mot qui a longtemps prévalu dans notre langue.

 Mederi : soigner. Les méthodes de méditation ont alors pour but d’apaiser la souffrance du pratiquant.

 Itari in medio : être conduit au centre. La méditation a une dimension contemplative : être absorbé par l’objet que l’on contemple.

Aujourd’hui, ce sont ces deux derniers sens qui désignent la pratique méditative. Frédéric Lenoir la définit ainsi : « Elle consiste en un exercice mental qui vise par diverses techniques à ne plus s’identifier aux  flots de pensées et d’émotions qui nous traversent et à acquérir ainsi une paix intérieure. » L’enjeu est d’aller au-delà de la pensée discursive pour vivre de manière pacifiée.

Les méthodes généralement pratiquées en Occident sont issues du bouddhisme et sont de deux ordres.

Les exercices de concentration.

Le terme sanskrit « samatha » qui les désigne peut être traduit par « concentration » ou « tranquillité ». Les Tibétains parlent de « chiné » qui signifie calme mental. Ces pratiques forment la base de la méditation. Pour pouvoir atteindre la paix, il faut d’abord apaiser le mental, ce dernier étant dans un état d’agitation permanente. Les maîtres indiens le comparent à un éléphant fou qu’il faut dompter. Concrètement, le méditant se concentre sans tension pendant toute la durée de sa session sur un support qui doit être perçu de manière claire. Ce peut être une représentation du Bouddha, une flamme de bougie, une fleur ou la sensation du souffle. Dès qu’il est distrait, le méditant ramène doucement mais fermement son attention sur le support. Le dos est toujours bien droit sans être tendu. Une tension créerait des douleurs qui deviendraient des obstacles à la méditation. Dans la tradition védantique (école de philosophie indienne), la méditation est très similaire. Le pratiquant se concentre sur le son d’un court mantra qu’il répète. En même temps, il peut aussi focaliser son attention sur une lumière blanche qu’il visualise entre les sourcils.

Les exercices d’ouverture au réel.

Le terme sanskrit qui les désigne « vipassana » peut être traduit par « vision profonde » ou « vision pénétrante ». Les Tibétains utilisent le mot « laktong ». Selon le vénérable Henepola Gunaratana : « [Vipassana] est la conscience claire et exacte de ce qui se passe pendant que cela se passe. » Vipassana consiste donc à vivre en pleine conscience l’instant présent sans s’y attacher et sans le rejeter. Le fruit de cette pratique est la disparition progressive des illusions qui cachent la claire perception de la réalité.

Concrètement, durant sa session, le méditant s’ancre dans une zone de son corps (par exemple la sensation respiratoire dans son abdomen). Il laisse advenir à sa conscience les différents phénomènes (une douleur, un son, une pensée, une émotion). Par exemple, si un bruit s’impose au méditant, ce dernier l’explore et le vit pleinement sans en être prisonnier. En dehors de ses sessions durant la journée, il essaye de vivre ces moments d’ouverture au réel le plus souvent possible. Par exemple, en marchant, il vit pleinement sa marche avec les sensations des pas sur le sol. En mangeant, il vit pleinement ses repas avec les perceptions olfactives et gustatives.

 Histoire zen

 On demanda un jour à un homme, qui savait méditer,
comment il faisait pour être si recueilli, en dépit de
toutes ses occupations. Il répondit :
« Quand je me lève, je me lève.
Quand je marche, je marche.
Quand je suis assis, je suis assis.
Quand je mange, je mange.
Quand je parle, je parle. »
Les gens l’interrompirent en lui disant
« nous faisons de même, mais que fais-tu de plus ? »
Il répondit encore :
« Quand je me lève, je me lève.
Quand je marche, je marche.
Quand je suis assis, je suis assis.
Quand je mange, je mange.
Quand je parle, je parle. »
Les gens lui dirent encore une fois :
« Mais c’est ce que nous faisons aussi ! »
« non, leur répondit-il.
Quand vous êtes assis,
mentalement vous vous levez déjà.
Quand vous vous levez,
mentalement vous courez déjà.
Quand vous courez,
mentalement vous êtes déjà au but. »

Une étude scientifique des résultats sur les adeptes

Des chercheurs en neurosciences ont examiné ces deux types de méditation (concentration et ouverture au réel). Leurs études sont récentes dans l’histoire des sciences et demandent à être confirmées. Mais elles n’en demeurent pas moins prometteuses.

Antoine Lutz, de l’université du Wisconsin et membre du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, a étudié les adeptes du premier type. Il dit : « Nous avons constaté que [dans le cerveau des méditants] l’activité de leur amygdale cérébrale – qui pilote les réponses de stress et d’angoisses face aux menaces – diminue. » Michel Le Van Quyen, chercheur à l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, a synthétisé différents travaux. Selon lui la méditation peut engendrer :

La baisse de la tension artérielle

La régulation de la production d’adrénaline et de cortisol

L’augmentation des défenses immunitaires.

Pour les adeptes du deuxième type, la capacité de concentration est amplifiée comme le montre notamment une étude faite par l’université du Wisconsin. Ainsi, durant une expérience, on a fait défiler une succession d’un grand nombre de lettres et de seulement deux chiffres sous le regard de sujets appartenant à deux groupes (méditants et non-méditants). On leur a demandé de repérer les chiffres. Quand les deux chiffres se suivaient de près, le cerveau avait du mal à repérer le deuxième chiffre car il était focalisé sur le premier. Cependant, les méditants ont repéré plus facilement le deuxième chiffre comme si le cerveau utilisait moins de « ressources attentionnelles » pour traiter la première information et conservait des réserves pour la seconde. En d’autres termes, grâce à un entraînement méditatif, l’attention n’est plus mobilisée par une perception particulière mais devient davantage réceptive à l’inédit. Cela a des implications dans la gestion de la douleur. En effet, les méditants ne restent pas polarisés sur une sensation douloureuse. Ils parviennent à diminuer la perception de celle-ci et à être ouverts à d’autres sensations non douloureuses. Ainsi, lors d’une étude, on a infligé une douleur de dix secondes en faisant passer de l’eau très chaude sur les poignets de personnes appartenant à deux groupes (grands méditants et non experts). La douleur est perçue avec la même intensité par chacun, mais elle est jugée moins désagréable par les grands méditants.

Ces résultats ont incité des soignants à utiliser ces techniques pour soulager les souffrances de leurs patients. L’un d’entre eux, le professeur Jon Kabat-Zinn a mis au point à partir des techniques de méditation bouddhistes une méthode laïque pour réduire la douleur et le stress. Elle consiste pour le patient à participer activement à un stage de huit semaines (avec deux heures de cours par semaine sous la direction d’un médecin et 45 minutes de pratique quotidienne à la maison). Kabat-Zinn a même fondé une clinique de réduction de stress aux États-Unis. Deux cents hôpitaux utilisent cette méthode dans ce pays.

Le psychiatre Christophe André l’a introduite avec succès à l’hôpital Sainte-Anne à Paris depuis 2004. Cette pratique est aussi enseignée dans certaines écoles, prisons et entreprises.

La méditation consiste donc à pratiquer des exercices qui aident à se recentrer et acquérir une certaine paix. La tradition chrétienne n’a-t-elle pas à sa disposition des méthodes similaires que les Églises pourraient offrir à leurs fidèles en quête d’intériorité et de mieux-être ?

La tradition méditative chrétienne

Plusieurs méthodes de prières similaires à la méditation sont apparues au cours de l’histoire du christianisme. Elles s’appuient sur deux principes :

– L’inhabitation de Dieu. Dieu n’est pas seulement présent à l’extérieur de l’homme mais aussi à l’intérieur. « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3,16)

– L’économie voire l’absence de mots. « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. » (Mt 6,6-7)

Ainsi, ces méthodes de prières sobres en mots ont pour but d’aider le chrétien à plonger dans son intériorité pour communier à la présence divine. Elles ont fleuri dans l’Église depuis l’Antiquité.

Dès le IIIe siècle, des chrétiens se retirent dans le désert pour mener une vie de solitude et de prière. Ils demandent des conseils à des anciens que l’on surnomme les Pères du désert.

Certains d’entre eux conseillent la prière monologiste c’est-à-dire de prier avec un seul mot. Ainsi, Saint Macaire, moine d’Égypte au IVe siècle, insiste sur la nécessité de se centrer sur la présence de Dieu et d’éloigner les pensées mondaines grâce à la simple répétition du seul nom de Jésus.

La tradition copte de Saint Macaire rapporte ceci :
« Un frère interrogea Saint Macaire en disant : quelle
est l’œuvre la plus agréable à Dieu ? Il lui répondit :
ô bienheureux celui que l’on trouvera persévérant
dans le nom béni de notre Seigneur Jésus Christ sans
cesse et avec contrition de cœur ; car certes il n’y a
point dans toute la vie pratique d’œuvre plus agréable
comme cette nourriture bienheureuse, si tu la rumines
en tout temps comme une brebis.
Il n’y a pas d’autre méditation exquise, sinon le nom
salutaire et béni de notre Seigneur Jésus Christ habitant
sans cesse en toi.
Ce qu’il faut pour un moine qui reste assis dans sa cellule,
c’est qu’il rassemble en lui son intelligence, loin
de tout souci du monde, qu’il ne la laisse pas vaciller
dans les vanités de ce siècle, mais qu’il soit dans un
but unique à savoir poser sa pensée en Dieu à chaque
instant, constant en lui à toute heure, sans sollicitude,
et qu’il ne laisse aucune chose terrestre entrer tumultueusement
en son cœur, mais qu’il soit ainsi dans son
esprit et par ses sens comme s’il se tenait en présence
de Dieu. »

Jean Cassien (360-433), fondateur de l’abbaye Saint- Victor à Marseille, conseille de réciter sans cesse la formule : « Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, hâte-toi de me secourir. » (Ps 70,2). Ainsi, l’âme, à force de répéter ces paroles « éloigne et rejette cette abondance, cette richesse de pensées qui pourraient l’occuper ». Un des mobiles principaux de cette pratique est donc de calmer le mental et d’abandonner les raisonnements pour s’ouvrir à Dieu.

Au XIIe siècle, Guigues II le chartreux codifie la lectio divina, une méthode de lecture pieuse de la Bible qu’il compare à une échelle avec quatre degrés. Le quatrième, « la contemplation dépasse tout le sentir et le savoir. C’est l’échelon des bienheureux ». C’est une étape qui est au-delà de tout discours et de toute prière discursive.

Quant au mystique rhénan Maître Eckhart (1260- 1328), même s’il ne donne aucune méthode de prière, sa doctrine a un écho profond avec la méditation. Selon lui, un des enjeux de la vie spirituelle, est de se détacher des pensées décrivant Dieu car elles ne sont pas Dieu. Elles empêchent même de le connaître. « La bonté et la justice sont des vêtements de Dieu car elles l’enveloppent. C’est pourquoi, ôtez de Dieu tout ce qui l’enveloppe et saisissez-le en sa nudité dans le vestiaire sans rien qui le couvre et dans sa pureté tel qu’il est en lui-même. »

Il s’agit d’acquérir une connaissance directe et intuitive de Dieu au-delà de l’intellect et des pensées. « Le troisième ciel [la connaissance qui n’est ni sensible, ni intellectuelle mais intuitive] est une connaissance purement spirituelle, quand l’âme est soustraite de toutes choses présentes et corporelles. On n’entend alors aucun son, on connaît sans matière, il n’y a là ni noir ni blanc ni rouge… C’est de cette connaissance que parle aussi Saint Jean : “La lumière illumine tous ceux qui viennent en ce monde”. » Or la méditation consiste justement à se détacher des pensées pour connaître directement le réel.

En Angleterre, un chartreux anonyme du XIVe siècle dans son ouvrage Le nuage de l’inconnaissance donne une méthode de prière visant à se détacher des pensées même les plus pieuses dans le but de s’unir à Dieu. Le chrétien choisit un mot court symbolisant son désir de connaître Dieu. Il le répète sans cesse et sans réfléchir à son sens afin d’éloigner les pensées.

 « Un élan direct et nu vers Dieu est suffisant assez,
sans aucune autre cause que lui-même. Et que si cet
élan, il te convient l’avoir comme plié et empaqueté
dans un mot, afin de plus fermement t’y tenir. Alors
que ce soit un petit mot, et très bref de syllabes : car
plus court il est, mieux il est accordé à l’œuvre de
l’Esprit. Semblable mot est le mot : Dieu, ou encore
le mot : Amour. Choisis celui que tu veux, ou tel autre
qui te plaît, pourvu qu’il soit court de syllabes. Et
celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais il
ne s’en écarte, quelque chose qu’il advienne. Ce mot
sera ton bouclier et ton glaive, que tu ailles en paix
ou en guerre. Avec ce mot, tu frapperas sur ce nuage
[de l’inconnaissance] et cette obscurité au-dessus de
toi. Et avec lui tu rabattras toutes manières de pensée
sous le nuage de l’oubli. À tel point que, si quelque
pensée t’importune d’en haut et te demande ce que
tu voudrais posséder, tu ne lui répondras par aucunes
paroles autres que ce mot seul. »

Saint Jean de la Croix (1542-1591), carme et mystique espagnol, propose une méthode de prière, la contemplation, qui ne s’appuie sur aucune parole que l’on adresserait à Dieu. « Qu’ils [ceux qui pratiquent la prière contemplative] se contentent de faire une attention tranquille et amoureuse à Dieu. Il faut qu’ils persistent en cet état, sans soin, sans effort, sans désir de Dieu en eux-mêmes et de le goûter. »

Le XVIIe siècle en France bénéficie aussi d’une floraison d’auteurs qui offrent des méthodes pour se mettre en présence de Dieu au-delà des mots : l’oraison. Dans ses œuvres spirituelles, le jésuite Jean Rigoleuc (1596-1658) la définit ainsi : « L’oraison de silence est une simple et respectueuse vue [regard] de Dieu, et une amoureuse attention à la présence de Dieu, et un doux repos de l’âme en Dieu. »

Madame Guyon (1648-1717) dans son ouvrage Le moyen court et très facile de faire oraison, délivre une méthode pour entrer en oraison : « Après s’être mise en présence de Dieu par un acte de foi vive, il faut lire quelque chose de substantiel et s’arrêter doucement dessus non pas avec raisonnement, mais seulement pour fixer l’esprit, observant que l’exercice principal doit être la présence de Dieu et que le sujet doit être plutôt pour fixer l’esprit que pour l’exercer au raisonnement. » La méthode a pour but d’apaiser le mental, d’aller au-delà des pensées pour descendre au plus profond de soi et y rencontrer Dieu.

Au XVIIe siècle, en Angleterre, naît la Société des Amis (les Quakers) sous l’impulsion de George Fox. Le silence y est nettement valorisé. Il permet d’accéder à la lumière intérieure, l’étincelle divine qui habite en chaque être humain. Les cultes se déroulent en silence. Alexander Parker, prédicateur et théologien quaker, exhorte ainsi ceux qui participent au culte : « Qu’ils s’asseyent avec une tranquillité pure dans le silence de toute la chair et qu’ils attendent dans la lumière. Ceux dont l’esprit est amené à une attente pure et tranquille devant Dieu s’approchent plus près du Seigneur que ne le font les paroles. »

Il y a donc bien une tradition de méditation chrétienne. Mais force est de constater qu’elle a sombrédans l’oubli. Est-ce dû, comme le pense Frédéric Lenoir, aux guerres confessionnelles avec l’émergence de la Réforme, chaque Église mettant l’accent sur l’adhésion à une juste doctrine plus que sur la vie mystique ? Est-ce dû plutôt, comme l’affirme Jean-Marie Gueullette, professeur de théologie à l’Institut Catholique de Lyon, à la condamnation par les papes du quiétisme qui aurait favorisé l’action par rapport à la contemplation ?

Quoi qu’il en soit, il faut attendre la fin du XXe siècle pour que la méditation ressurgisse : d’une part en raison de la pénétration du bouddhisme et de l’hindouisme en Occident, et d’autre part grâce à la redécouverte de la tradition méditative chrétienne.

La méditation dans nos Églises

La méditation commence à nouveau à faire son apparition dans les communautés chrétiennes au milieu du XXe siècle.

Le trappiste Thomas Keating (né en 1923) s’inspire du Nuage de l’inconnaissance pour proposer une méthode de prière contemplative visant l’union de l’âme à Dieu au-delà de toute prière discursive.

John Main (1926-1982), initié à la méditation dans sa jeunesse par Swami Satyananda, abandonne sa pratique en devenant bénédictin. Mais, plusieurs années après, en découvrant Jean Cassien, il reprend la pratique méditative puis fonde la Communauté Mondiale de Méditants Chrétiens. Sa méthode consiste à répéter mentalement le mot sacré « Maranatha » deux fois par jour durant vingt minutes.

Jean-Marie Gueullette enseigne aussi la prière monologiste. Il insiste particulièrement sur la nécessité d’adopter une posture correcte et droite. Selon lui, cette dernière aide à la prière. Il conseille de prier ainsi vingt-cinq minutes par jour.

Enfin, de nombreuses écoles d’oraison contemplative destinées aux laïcs sont apparues. Des carmels ouvrent aussi leurs portes pour diffuser leur enseignement.

Des opuscules rendent très accessibles l’oraison contemplative. Citons ceux du carme Wilfrid Stinissen qui vulgarise remarquablement bien la pensée et la pédagogie de Saint Jean de la Croix.

Très peu d’études ont été faites sur des méditants chrétiens par des neuroscientifiques. Différentes raisons expliquent cette lacune. Tout d’abord, pour beaucoup de chrétiens, le but premier de la méditation est l’union de l’esprit à Dieu. Les effets physiologiques et psychiques de la pratique sont jugés secondaires. Ensuite, il y a une crainte de réifier la grâce en la confondant avec les effets observables de la prière dans le cerveau.

Cependant, ces méthodes de prière sont très similaires aux exercices méditatifs bouddhistes de concentration. Pourquoi alors ne seraient-elles pas aussi bénéfiques que ces dernières sur le plan psychique ?

Seules deux études ont été réalisées il y a quelques années sur des méditants chrétiens. La première a été conduite aux États-Unis par Andrew Newberg sur des franciscaines pratiquant la prière monologiste. Une autre a été dirigée par le neuroscientifique Mario Beauregard sur des carmélites québécoises en oraison. Toutes deux montrent l’impact positif sur le cerveau de la prière et de l’oraison.

Certains chrétiens tentent d’intégrer harmonieusement dans leur vie spirituelle des méthodes de méditation qu’ils ont apprises auprès de maîtres bouddhistes. Par exemple, le bénédictin Benoît Billot pratique quotidiennement la méditation zen (méditation face à un mur blanc en étant attentif à la posture). Selon lui, elle favorise l’ouverture et l’attention à Dieu. Dans une interview à Panorama, il explique que « le méditant se contente d’être là, attentif à tout ce qui pourrait arriver.Il est invité à mobiliser toute son attention, à être présent à lui-même et à son environnement afin d’être attentif à une Présence. La présence du Maître intérieur : le Christ ». Il justifie sa démarche en s’appuyant sur l’image biblique de la greffe (Rm 11,17). Le christianisme est comme un arbre sur lequel il est possible de greffer des pratiques venant d’autres traditions spirituelles. Loin de dénaturer la vie chrétienne, ces apports extérieurs la renforcent. Dans cet esprit, le frère Benoît a fondé « la Maison de Tobie » pour transmettre la méditation zen dans un cadre chrétien.

La démarche du frère bénédictin nous semble saine. Pourquoi se priverait-on d’intégrer une pratique qui peut favoriser la communion avec Dieu ? Deutéronome 26 nous donne un exemple intéressant d’intégration dans le judaïsme d’une pratique « païenne ». Les Israélites lorsqu’ils se sont sédentarisés sont devenus des agriculteurs. Ils étaient naturellement tentés d’adopter les croyances et les rites des Cananéens, notamment ceux concernant les dieux garants de la fécondité. L’auteur de Dt 26,1-11 témoigne de l’intégration d’un de ces rites : l’offrande des prémices. Cette pratique a été « judaïsée » en y associant une confession de foi juive. Pourquoi ne pas avoir la même attitude avec certaines pratiques méditatives extrême-orientales ?

Les Églises protestantes sont encore assez timides dans leur offre d’activités méditatives. La méditation nécessitant un travail assidu et conséquent, certainement craignent-elles que les efforts nécessaires à cette pratique conduisent à minimiser la grâce. Mais correctement comprises, ces méthodes de méditation n’ont pas pour but de conquérir Dieu mais de s’ouvrir à lui.

Notons cependant que les quakers en France vivent toujours leurs cultes dans un silence presque absolu. Quelques propositions sont faites au sein de la région luthérienne de Paris : séances de méditation chrétienne silencieuse, cultes avec des moments de silence méditatif et retraites méditatives.

En Suisse certaines activités méditatives sont organisées dans l’Église française de Bâle par le pasteur Michel Cornuz. Carl Keller (1920-2008), professeur d’exégèse et passionné de mystique, donnait des cours de méditation.

Pour répondre à la quête de vie intérieure et de paix, les Églises doivent puiser dans leur tradition méditative pour offrir aux chrétiens et aux chercheurs spirituels, la nourriture dont ils ont besoin. Elles peuvent aussi intégrer avec discernement certaines méthodes extrêmeorientales.

La méditation suscite un intérêt croissant de la part de ceux qui sont en quête de silence, d’intériorité et de paix. La tradition chrétienne est aussi riche de plusieurs méthodes de méditation bien qu’elle les ait longtemps oubliées. Les Églises peuvent les réhabiliter et les diffuser pour aider les chrétiens à trouver l’apaisement intérieur et à s’ouvrir à Dieu au-delà de tout dogme. Elles pourront ainsi rencontrer un grand nombre de chercheurs spirituels. Cette pratique permettrait de nous rendre plus disponibles et présents à notre quotidien (travail, amis…).

Le développement de la méditation dans nos Églises ne permettrait-il pas aussi d’approfondir le dialogue interreligieux grâce à des rencontres entre méditants de différentes traditions ? Le Dialogue Interreligieux Monastique offre un bel exemple de rencontres réussies entre des moines catholiques, bouddhistes et hindous.

Le protestantisme a donc tout intérêt à s’engager sur le chemin de la méditation. Le défi sera-t-il relevé ?

 

Pour continuer :

Benoît Billot, L’assise en Dieu, Exercices de zazen au service de la prière, Arsis, 2006. Jean-Marie Gueullette, Petit traité de prière silencieuse, Albin Michel, 2011. Thomas KeatinG, Prier dans le secret, la dimension contemplative de l’Évangile, La Table Ronde, 2000. John Main, Initiation à la méditation chrétienne, un mot dans le silence, un mot pour méditer, Pocket, 2015. Wilfrid Stinissen, L’oraison contemplative, éditions du Carmel.

 

À lire l’article de Michèle Pourteau ” Méditation : une pratique du corps en vue de l’esprit “

 

À propos Frédéric Fournier

est pasteur de l’Église protestante unie de France à Massy. Il est engagé dans le dialogue interreligieux notamment avec le bouddhisme. Il pratique et enseigne la méditation chrétienne en région parisienne. .

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