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Adopter un soldat du djihad

 

283-16Quelque temps après les attentats du 13 novembre, le message suivant, avec sa proposition surprenante, a frayé son chemin jusqu’à ma boîte mail :

 chers amis, Je vous invite à une démarche aussi profonde que simple !

 si l’armée de daesh est redoutable et puissante, quel ne serait pas son potentiel si elle était touchée par la grâce de dieu et luttait avec la même détermination pour l’amour.

 aujourd’hui je recrute une milice, je lance une nouvelle croisade !

 L’objectif est de convertir chaque soldat du daesh. Pour cela, chacun peut « adopter » un soldat (inconnu de nous mais connu de dieu). Je vous propose de le « baptiser » c’est-à-dire de lui donner un nom chrétien et de l’adopter dans votre cœur comme un véritable fils (rebelle certes mais objet de votre prière).

 Vous pourrez lui donner vie par votre amour et tout ce que vous offrirez pour lui (joie, larmes, rires, chacune de vos respirations…)

 Soyez sûrs qu’un jour sur terre ou au ciel, vous croiserez un gars qui vous dira « je m’appelle… (nom que vous aurez choisi pour votre soldat) et j’étais avant dans l’armée de daesh, maintenant j’ai donné ma vie pour le christ ! » si vous vous sentez appelé par cette « adoption », rejoignez- nous par votre prière !

 Adopte un soldat. engage-toi pour une croisade de l’amour.

 Céline Crop, sur Facebook (on n’est pas obligé d’aller sur Facebook pour faire cette adoption.)

J’ai eu, en lisant ce texte, ce qu’en anglais on appelle des mixed feelings : des sentiments partagés. En l’occurrence, je flottais entre ravissement et trouble.

Je suis persuadée que le seul remède efficace contre la peur et la violence, le seul vrai baume pour l’âme, après une tragédie, c’est l’amour. L’appel à l’amour m’enchantait dans ce message de bonne volonté, pragmatique et bien imaginé.

C’est en déposant nos angoisses et notre colère, afin qu’elles soient transmutées par la main divine, que nous en serons guéris. Cette transmutation peut passer par la reconnaissance de notre participation, le plus souvent inconsciente, bien sûr, au malheur du monde. De victimes, nous devenons ainsi des responsables. Et grâce à cette prise de responsabilité, nous disposons de force. Cette force se construit sur la demande de pardon à nos frères et sœurs en humanité et par la transmission de pensées aimantes.

En effet, je suis également persuadée que la force de notre pensée, lorsqu’elle s’aligne sur la volonté divine, sur le vrai, le beau et le bien, s’imprime de la puissance même du Saint-Esprit et agit dans le monde. Notre pensée se fait logos, dynamique et créatrice.

Je crois que la bénédiction que je transmets à un soldat de Daesh l’atteindra. À lui de la recevoir ou non. Pour qu’un don soit don, il faut bien quelqu’un pour le recevoir. Mais je crois que cette partie de lui qui demeure reliée à l’essence de son être est capable de recevoir un don spirituel, à l’insu de son ego, de ce qui le sépare de sa qualité de « fils ». À condition que j’insiste, que chaque jour, pendant un sérieux bout de temps, je dépose ce colis de bienveillance et de partage à la poste de ma conscience et de notre conscience collective.

Cela serait beau (et plus efficace) si nous étions nombreux, très nombreux, à le faire.

Mais ce qui m’a gênée en lisant ce message fut tout d’abord le mot « convertir ». Ce n’est pas à moi de convertir qui que ce soit, me dis-je ; c’est le travail de l’Esprit. Vouloir convertir, c’est juger une personne. Le vouloir autre qu’il est, n’est-ce pas juger, d’une certaine façon, l’œuvre du Créateur ?

Et puis à quoi le convertir, si ce n’est à sa propre humanité, à sa véritable intériorité, à cette étincelle divine qui demeure au tréfonds de chaque être humain, quelles que soient les couches d’ignorance et de méchanceté qui la recouvrent et la cachent ? L’humanité véritable de ce soldat du djihad, comme de chacun de nous, rejoint son potentiel de divinité, là où l’homme est destiné à se faire Homme. Si je reconnais que ce potentiel existe en moi, je reconnais en même temps qu’il existe chez le plus terrible des bourreaux de Daesh. Cette reconnaissance revient à voir autrement ce soldat, à changer ma perception de lui, à convertir mon propre regard. Pour cela, de l’Aide, si je la demande, m’est offerte. La première convertie doit être moi.

J’étais gênée, en outre, par l’idée de donner un nom chrétien à ce fils adoptif « rebelle ». Dieu nous appelle par notre nom, nous dit le prophète Ésaïe (45,4), et ce nom-là est connu de lui seul. Mais à notre naissance, nos parents nous choisissent un nom, et il est à respecter. Il fait partie de notre identité en ce monde. Que faire ? Plus je relisais ce message, plus je sentais monter en moi l’envie de participer à cette démarche, à ma façon.

Dans un premier temps, je me mettais à imaginer « mon » gars comme ceci ou comme cela. Il y a bien l’un ou l’autre, me disais-je, qui aura ce profil. Mais s’il est de religion musulmane, ne devrais-je pas lui prêter le nom de Rûmî, mon poète soufi préféré ? J’étais dans cette perspective, lorsqu’un prénom est venu se loger dans ma tête, et je n’ai pas pu l’en chasser.

C’était donc décidé. Je l’appellerais christopher, porteur de Christ.

Je ne parle pas de « porter » Jésus de Nazareth (ce qu’entend probablement l’auteure du message, lorsqu’elle parle de donner sa vie au Christ), mais ce qui, en lui, comme en Jésus de Nazareth, est esprit de Christ, esprit de Fils divin, Lumière intérieure, guérison, bonté et Vie. Ce qui, en lui, a reçu l’onction.

(*) Vous êtes la lumière du monde. Lettre à mes amis en prison. Paris, van Dieren Éditeur, 2015.

Cet ouvrage peut être commandé à : Secrétariat Évangile et liberté, 14 rue de Trévise, 75009 PARIS. ou par email : evetlibsecretariat@ free.fr ou sur notre site internet www.evangile-et-liberte.net au prix de 13 €, franco de port en france, Belgique et Suisse. (Autres pays, nous consulter evetlibsecretariat@free.fr ). Chèque à l’ordre d’Évangile et liberté.

 

À la rédaction d’Évangile et liberté, nous avons choisi de publier ce texte car il nous provoque, il nous « décale » sur un sujet essentiel et tragique. Nous nous posons tous la question de savoir que faire face au terrorisme. Notre numéro de décembre 2015 comportait d’ailleurs trois articles (l’édito, un article du rabbin David Meyer, un article de l’islamologue Farid El Asri) qui avaient trois « accents » différents. Nous sommes tous en recherche du meilleur moyen d’éradiquer cette gangrène planétaire du terrorisme. Entre fermeté, qui peut parfois devenir aveugle, et message d’amour, qui peut parfois être un renoncement, nos analyses et nos choix sont hésitants. Mais ce texte de Louise Thunin nous pose une seconde question, surprenante : non pas « que faire du terrorisme ? », mais « que faire des terroristes ? ». Non pas de celles et ceux qui pourraient le devenir, ce qui est un vrai problème de prévention et de repérage, ou de ceux qui en reviennent, ce qui est un vrai problème d’accompagnement et de guérison, mais de ceux qui sont soldats de Daesh aujourd’hui.

 La question est surprenante mais en même temps elle n’est pas si neuve que cela : Jésus n’a-t-il pas demandé le pardon pour ses bourreaux ? D’autres après lui, alors qu’ils montaient sur un bûcher de l’Inquisition, en firent autant. Plus proche de nous, Dietrich Bonhoeffer écrivit de belles pages, en prison, sur l’amour pour chaque être, même contaminé par la folie du nazisme. Encore aujourd’hui, l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture) prie pour les victimes, bien sûr, mais aussi pour les bourreaux. Lorsque la conversion invoquée est une conversion à l’amour, dans un sens humaniste et sans monopole d’une religion ou d’une autre, nous pouvons suivre. Et en même temps, car nous restons partagés, rendons grâce aux hommes et femmes d’autrefois et d’aujourd’hui qui prennent les armes pour résister aux barbaries de l’histoire, du nazisme au djihadisme. La rédaction d’Évangile & liberté

 

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À propos Louise Thunin

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Née près de Manhattan, a publié en anglais et en France plusieurs livres et nouvelles. Membre de la paroisse du Mans où elle est aumônier de prison. Elle est la lauréate du PRIX E & L 2014. Pour la souscription à cet ouvrage (Vous êtes la lumière du monde. Lettres à mes amis en prison) cf. p. 26 de ce numéro.

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