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Le fémur du diplodocus Les citations métonymiques dans la Bible

J’admire ces paléontologues qui, à la vue d’un fragment d’os fossile, parviennent à déterminer de quel animal il s’agit et quel est son âge, à quelques milliers d’années près. J’admire ces œnologues qui, en humant un verre de vin, peuvent reconnaître le cru et le millésime. Un seul élément leur suffit pour reconnaître l’ensemble auquel il appartient. Mais le langage commun ne fait pas autre chose avec l’un des procédés de la métonymie : parler, par exemple, d’une mousse pour une bière, d’une voile pour un bateau à voile, etc. De même, en matière littéraire, une phrase suffit parfois à suggérer tout le texte dont elle est tirée. Il suffit de citer : « allons enfants de la patrie… », pour que chacun enchaîne, oralement ou mentalement : « … Le jour de gloire est arrivé », etc. Et ainsi, l’expression apparemment synonyme de « On y va, les enfants », prend une solennité toute patriotique !

On peut faire l’hypothèse (ce n’est qu’une hypothèse) que certaines citations bibliques fonctionnent de façon analogue. Pour un juif pieux, bercé depuis la mamelle par le chant des psaumes et la récitation de la Torah, un seul verset évoque son environnement textuel. Et cette évocation peut modifier le sens de ce qui est explicitement formulé, le contexte se superposant au texte. Il semble intéressant pour le bibliste, même amateur, de repérer la réception que peut avoir une citation pour qui a en tête son contexte : c’est ce que nous appelons des citations métonymiques.

L’exemple le plus fameux est le second verset du Psaume 22 que Jésus récite sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46). La phrase, coupée de son contexte, semble traduire un sentiment désespéré d’abandon. Effectivement, le début du psaume est la prière d’un persécuté, d’un torturé – et les évangiles de la Passion en ont repris chaque détail dans le récit de la crucifixion. Mais le psaume s’achève en chant de confiance et d’action de grâce. Pour qui a en tête ce final, la prière de Jésus exprime donc moins un sentiment d’abandon qu’une remise confiante entre les mains du Père.

Autre exemple moins connu : le récit des marchands chassés du temple (Jn 2,13-22) cite deux versets du Premier Testament. « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce » (v. 16) peut être mise en relation avec Zacharie 14,21 : « Il n’y aura plus de marchands dans la maison du Seigneur de l’univers. » La parole de Jésus semble exalter son désir de purifier le temple de Jérusalem et donc de renforcer son autorité. Mais dans le contexte de Zacharie, il s’agit au contraire d’annoncer la fin de la religion sacrale (tout désormais sera sacré – même les clochettes des chevaux et les marmites !) et l’avènement d’un culte « en esprit et en vérité ». (Jn 4,24). Cette lecture du texte paraît du reste plus cohérente avec le conflit de plus en plus violent entre Jésus et la caste sacerdotale.

La seconde citation du récit est tirée du Psaume 69,10 : « Le zèle de ta maison m’a dévoré ». Mais le texte n’est nullement la confidence d’un sacristain scrupuleux ! C’est la prière d’un persécuté qui subit toutes sortes d’avanies de la part de ses coreligionnaires, alors qu’il était un homme juste et pieux. Replacée dans son contexte métonymique, la citation évoque donc moins la piété juive de Jésus que les persécutions qu’il va subir.

Est-il besoin de souligner que cette hypothèse d’interprétation n’est qu’une hypothèse ? Sans nul doute permet-elle de découvrir la signification que bon nombre de textes bibliques peuvent avoir pour des lecteurs férus des Écritures, mais il ne faudrait pas prétendre pouvoir décrypter ainsi le seul sens authentique des textes ! Dans la lecture nécessairement plurielle de la Bible, cette perspective métonymique ouvre néanmoins des horizons… parfois inattendus !

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À propos Michel Barlow

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essayiste, romancier et théologien, est universitaire retraité (Lettres et sciences de l’éducation). Il collabore régulièrement au magazine catholique contestataire Golias hebdo comme à Évangile et liberté.

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