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Emerson. Le sublime ordinaire

289-09-1Sublime ? Sublime « ordinaire » ? L’association de ces deux termes contradictoires sonne comme une provocation. En tout cas, ce que l’on appelle en bonne rhétorique un oxymore invite croyants et incrédules à sortir également de leur sommeil dogmatique. Rien n’est réglé, tout est ouvert : le quotidien même peut déboucher sur le mystère, mais le mystère n’est pas là où on l’attend généralement, dans le rabâchage des Églises et l’exercice de la piété. Ce que Emerson (et Picon) nous apprennent de plus fondamental, c’est à sortir de la religion, de la religion au sens restrictif de ce terme. Oui, le sublime est dans le quotidien. Le mot « sublime » avait été utilisé par Rousseau pour qualifier le Fils de l’Homme dont le « parler était simple et doux et pourtant profond et sublime ». La notion de sublime se fixe à la charnière de l’âge classique et du romantisme. Le sublime se distingue soigneusement de l’hyperbole ou de l’enflure, il repose sur des définitions négatives ; on connaît le sublime par ce qu’il n’est pas, plus encore que par ce qu’il est. Il y a bien là les éléments d’une théologie négative que reprend Rousseau pour définir le Christ : la messianité de Jésus fait éclater chez lui la notion de miracle. Ou plus généralement la notion de preuve. Le Christ ne se prouve pas, il s’éprouve. Il relève du témoignage intérieur.

Le terme « sublime » s’étend de plus en plus aux arts, et en particulier à la production picturale. Diderot (1713-1784) est le principal initiateur de cette évolution, du moins en France. Burke (1729-1797) le précède dans cette voie, en mêlant la « reconnaissance du terrible » à l’« appréhension du beau », dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime de 1757. Le sublime suppose désormais immensité, infinité, obscurité, et terreur… CNRS Éditions a parfaitement rendu compte de cette évolution en illustrant en couverture l’ouvrage de Raphaël Picon par un merveilleux tableau naturaliste d’Albert Bierstadt fondé sur le contraste entre l’obscurité et la lumière d’un ciel d’orage, et intitulé avec un prosaïsme voulu : Paysage avec bisons dans un étang. Nous sommes outre-Atlantique, à peu près à l’époque où Buffalo Bill effectue un effrayant carnage aux dépens des paisibles ruminants. Et pourtant cette Amérique encore sauvage est un miroir tendu à notre Europe ; Emerson est un Américain au meilleur sens du terme : il lit, il correspond avec le reste du monde, il synthétise. Le romantisme allemand, le romantisme anglais ne sont jamais très loin… Au bout de ce dépaysement, après nous être dépris de nos certitudes, nous nous retrouvons nous-mêmes : Aristote, Montaigne, Rousseau, Byron sont toujours là, tout comme Shakespeare, Milton et Wordsworth….

Ralph Waldo Emerson

Ralph Waldo Emerson

Né en 1803 à Boston, mort à près de quatre-vingts ans à Concord toujours dans le Massachusetts, Ralph Waldo Emerson est connu comme essayiste, philosophe, et poète. On a aussi vu en lui le chef de file du mouvement transcendantaliste (auquel Évangile et liberté vient de consacrer un cahier central sous la plume de Philippe Aubert). Ce fils de pasteur – son père, le révérend William Emerson, était pasteur unitarien – embrasse le ministère à son tour après des études à Harvard. Il s’en détourne en 1832 et prononce six ans plus tard un célèbre Discours aux étudiants en théologie de Harvard, qu’il faut absolument acquérir dans l’édition fournie par Raphaël Picon, il y a quelques années (Nantes, éditions nouvelles C. Defaut, 2011). On lui empruntera ce constat désabusé que beaucoup de nos contemporains apprécieront : « Un pasteur aujourd’hui, c’est de la prose, la prose des proses. Il sert de bassinoire, de table de nuit au lit des malades et des âmes rhumatisantes. » Et cette confidence : « Il m’est apparu parfois que pour être un bon pasteur il fallait quitter le ministère. »

Dont acte. Quel est cet au-delà de la religion, cette religion hors de la religion, ce christianisme de la sortie du christianisme, ce ministère rendu aux hommes, cette Église rendue à l’humanité ? Ce livre sublime, érudit et passionnant, écrit avec fougue et vigueur, permettra de l’apprécier.

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À propos Bernard Cottret

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angliciste et historien, est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Réforme protestante et les sociétés de langue anglaise.

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