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Noël, une fête inattendue

Crèche de la chapelle du Palais royal de Naples. Les crèches napolitainesmêlent typiquement la scène de la Nativité aux paysages de ruines antiques età des scènes de village contemporains. photo © CC, Wikimedia.org

Crèche de la chapelle du Palais royal de Naples. Les crèches napolitainesmêlent typiquement la scène de la Nativité aux paysages de ruines antiques età des scènes de village contemporains. photo © CC, Wikimedia.org

Il convient de se rappeler, quand on parle du calendrier de nos fêtes, que le dimanche a été la seule fête chrétienne jusque vers le milieu du IIe siècle. Cette fête était une fête de Pâques hebdomadaire. Elle deviendra annuelle vers 150 selon les régions, Rome ne la célébrant annuellement qu’à partir de la deuxième moitié du deuxième siècle. Hebdomadaire ou annuelle, la fête de Pâques sera donc la seule pendant trois siècles au moins. La célébration de Noël est ainsi très tardive et même, à bien des égards, inattendue. L’observance du dimanche par les chrétiens remonte très probablement à la période apostolique, plongeant ses racines dans la communauté primitive de Jérusalem.

Il y a ainsi, tant du point de vue de l’histoire que de celui de la foi, une précédence de Pâques et non pas de Noël, contrairement à l’idée selon laquelle tout débuterait avec la naissance de Jésus. C’est parce que les auteurs du Nouveau testament sont convaincus que Jésus est vivant qu’ils nous parlent de lui et de son enseignement. Dans un certain sens, du point de vue spirituel, Pâques précède par conséquent pour eux ce qu’ils nous disent, même au sujet de la vie de Jésus. Pâques est inaugural, premier, et l’on n’aurait jamais rien su de la prédication de Jésus, voire tout simplement de sa vie, si cette foi n’avait pas existé d’abord et n’avait pas motivé l’écriture des évangiles ou des épîtres du Nouveau Testament.

Notre calendrier chrétien nous fait aller de l’Avent ou Noël à Pâques, qui se situe alors à la fin de cette histoire inaugurée par la conception et la naissance de Jésus. C’est exactement l’inverse qui s’est produit : tout commence avec Pâques et toutes les fêtes chrétiennes doivent être comprises dans son sillage, dans son éclairage. Les évangiles ne sont pas une vie de Jésus, ils sont un témoignage de foi fondé sur l’événement de Pâques. Auguste Sabatier (1839-1901), théologien réformé, fondateur avec Frédéric Lichtenberger (1832-1899), luthérien, de la Faculté de théologie protestante de Paris, a écrit : « Si l’on considère les circonstances extérieures, on peut donc dire que sa biographie [celle de Jésus d’après les évangiles] est l’une des plus incomplètes, des plus obscures et des plus contestables de l’antiquité. » (Article Jésus-Christ dans l’Encyclopédie des sciences religieuses de F. Lichtenberger, tome VII de 1880)

Notre calendrier chrétien allant de l’Avent à Pâques a le désavantage de nous laisser penser que les évangiles sont fondamentalement une vie de Jésus, ce qu’ils ne sont manifestement pas, comme le souligne ici A. Sabatier. D’ailleurs, ni Marc, ni Jean ne nous parlent de la naissance de Jésus et de son enfance. Est-ce à dire Évangile et liberté  qu ’il sont écrit un évangile incomplet ? Non, si l’on se souvient que, sur le plan de l’histoire et de la spiritualité, c’est le ministère public de Jésus qui intéresse principalement les auteurs des évangiles et qu’au début du christianisme, quand les évangiles furent écrits, la fête de Noël célébrant la naissance de Jésus n’existait tout simplement pas ; elle a donc forcément un caractère second, tant du point de vue historique que spirituel.

 Une histoire multiple et complexe

C’est le lieu de rappeler ici qu’il est généralement tout à fait faux et artificiel de parler au singulier de l’Église, du culte de l’Église primitive, de la célébration de telle ou telle fête. Les Églises, les cultes, les célébrations sont d’une très grande diversité, comme l’ensemble des rites, des traditions cultuelles et même théologiques, et cela dès les origines. L’unité de ces origines est un mythe. Leur diversité est un fait historique. Cela est, par exemple, nettement illustré par l’histoire de Noël.

On a en effet, avant de vivre la fête de Noël en tant que telle, commencé par célébrer le baptême de Jésus adulte raconté ou attesté, lui, par les quatre évangiles ; cette fête avait lieu le 6 janvier et était le centre de ce que l’on appelait alors l’Épiphanie, à savoir la manifestation publique de Jésus comme « Fils de Dieu » (voir Mc 1,11 et parallèles), sans oublier sa révélation aux bergers et aux mages, et aussi à l’occasion des Noces de Cana. Au IVe siècle, s’opéra la réunion en une seule réalité de la célébration du baptême de Jésus et de sa naissance, mais cela d’abord le 6 janvier. Jusque là, c’est la Croix qui avait toujours exprimé l’incarnation. En choisissant la naissance de Jésus, on voulut montrer que, dès le tout début de sa vie, Jésus était bien déjà Dieu, Dieu fait homme, soulignant ainsi sa divinité et cela dans la foulée du concile de Nicée en 325.

Un argument fréquemment invoqué contre une célébration de la naissance de Jésus, en plus du fait que les récits de son enfance ne se trouvent ni chez Marc, ni chez Jean, ni chez Paul, consistait à rappeler que l’on ne fêtait habituellement pas la naissance de quelqu’un, mais sa mort, et que la Bible ne donnait que deux exemples (contre-exemples) d’un tel anniversaire : Pharaon (Gn 40,20) et Hérode (Mt 14,6), l’un et l’autre de sinistre mémoire.

Le choix du 25 décembre pour une fête de Noël distincte de l’Épiphanie et son adoption définitive s’inscrivent dans cette histoire plurielle du christianisme primitif. Quand l’Orient a finalement reconnu la fête de Noël, il lui a d’ailleurs gardé un sens et un lien très forts avec l’Épiphanie. En gros, on peut distinguer cinq grands pôles au sujet de l’adoption de Noël : l’Occident et Rome (attestation sûre : première moitié du IVe siècle) ; Cappadoce, Turquie et Constantinople (deuxième moitié du IVe siècle) ; Syrie et Antioche (fin du Ve siècle, voire du VIe) ; Égypte et Alexandrie (première moitié du Ve siècle) ; et enfin, avec de très fortes résistances, la Palestine et Jérusalem (fin du Ve siècle) qui représentent pourtant (et c’est important d’y insister) le berceau originel des Églises. La fête du 25 décembre sera ordonnée dans tout l’empire par Justin II (empereur de 565 à 578). Ce qui est donc certain, c’est que la fête de Noël est très tardive puisque son adoption définitive, le 25 décembre, date du VIe siècle. Adoption définitive ? Pas vraiment : plusieurs Églises, dont, par exemple et principalement, celle des Arméniens, ont gardé la date du 6 janvier pour leur fête de Noël !

 La date du 25 décembre

Pourquoi la date du 25 décembre ? Les évangiles de Matthieu et Luc, qui sont seuls à nous parler, dans des récits très légendaires, de la naissance de Jésus, ne donnent aucune date. On ne sait donc rien à son sujet. Noël serait la christianisation de fêtes païennes correspondant, avec plus ou moins d’exactitude selon les régions et les différents calendriers, au solstice d’hiver fixé alors le 25 décembre ou le 6 janvier. Les Saturnales, fêtes célébrées dans l’antiquité romaine en l’honneur de Saturne, avaient effectivement lieu, avec réjouissances et une certaine licence, au solstice d’hiver. Noël pouvait heureusement concurrencer cela.

D’autre part, l’empereur Aurélien avait institué, en 274 déjà, une fête du « Jour de la naissance du Soleil invaincu », fête du solstice par conséquent. C’est pour lutter contre cette fête très populaire que Rome aurait choisi la date de Noël, et cela en utilisant la symbolique de Jésus « lumière du monde » (Jn 8,12) et « soleil de justice » (Ml 3,20), selon les Écritures. Que la tradition chrétienne ait naturellement utilisé le thème du solstice dans sa compréhension de Noël est certain ; mais que ce solstice ait été la source de ce choix demeure aujourd’hui encore très discuté.

Par exemple, Thomas J. Talley dans un livre important d’une très grande technicité (Les origines de l’année liturgique, New York 1986 et Paris, Cerf, 1990) estime que Noël a été fixé par rapport à la détermination de la date supposée et proposée (mais largement attestée dans le christianisme dès le IIIe siècle de notre ère) pour la mort de Jésus, à savoir un 25 mars. Une tradition très ancienne et fréquemment utilisée voulait que les héros de l’histoire meurent le même jour que celui de leur conception. En comptant les 9 mois de la grossesse de Marie, on tombe alors sur le 25 décembre. L’hypothèse de Talley avait déjà été avancée par Louis Duchesne en 1889 dans son livre intitulé Les origines du culte chrétien. Noël ne serait donc pas la christianisation de fêtes païennes. Talley souligne que ces dernières invoquées pour établir la date de Noël, et cela à l’aide de l’histoire comparée des religions, restent des hypothèses, hypothèses jamais véritablement démontrées.

Que n’a-t-on pas dit, d’autre part, contre la pratique du sapin de Noël ? Certains pasteurs puristes et d’une orthodoxie sectaire voyaient là une pratique « païenne » sans le moindre fondement biblique. J’ai même connu certains d’entre eux qui, de manière parfaitement ridicule, refusaient d’entrer dans une église où se dressait un sapin de Noël. Or Oscar Cullmann (1902-1999), exégète protestant et spécialiste de l’histoire du christianisme ancien, est en quelque sorte venu les rassurer. Il a montré dans un livre intitulé La nativité et l’arbre de Noël (Paris, Cerf, 1993) que la source de ce sapin est à trouver via les Mystères (représentations théâtrales, au Moyen Âge, du drame de la Passion) dans le rapprochement que l’on fit alors entre l’arbre de la Croix et l’arbre de vie (Gn 2,9). Cette symbolique empruntée à la Bible, et plus particulièrement à la Croix, nous est parvenue via l’Alsace et l’Allemagne. Elle ne pouvait qu’être confortée par celle d’un arbre toujours vert. Au su et vu de ces éléments historiques très sommaires, on peut légitimement se demander si Noël n’est pas, tout compte fait, non seulement une fête seconde, mais aussi très secondaire. Or Noël est aujourd’hui, et cela depuis fort longtemps, la fête la plus populaire du calendrier chrétien. Il me semble que ce succès lui vient du fait qu’elle correspond à un rite de passage. Cette notion englobante permet de réunir les raisons principales de cette bonne fortune plutôt inattendue et d’en rendre compte de manière fidèle. Noël : un rite de passage par excellence Qu’est-ce qu’un rite de passage ? Les passages désignent ici les différents moments fêtés par des cérémonies, des rites, des célébrations qui marquent le passage, précisément, d’une situation à une autre. Ces passages ne concernent pas que des réalités humaines (naissance et baptême, mort et service funèbre, par exemple), mais aussi des temps de l’univers (passage d’une saison à une autre, par exemple). Ces rites de passage représentent des invariants anthropologiques : on les rencontre toujours et partout. Ils ont une force considérable et, du point de vue sociologique et psychologique, font partie de toutes les civilisations humaines. On a ainsi pu montrer que si le baptême des bébés, la confirmation, la bénédiction nuptiale et le service funèbre n’avaient pas de fondements bibliques évidents, ils s’imposaient dans toute société à travers les siècles parce qu’ils célébraient des passages, des étapes, comme la naissance, la puberté, l’âge adulte, la mort. C’est Arnold Van Gennep qui, au début du XXe siècle, consacra un livre, devenu aujourd’hui un grand classique, aux rites de passage et en forgea l’expression, actuellement très généralement reçue, même en anglais : Les rites de passage (Paris, Nourry 1909 et Picard 1981).

Il est possible de trouver à Noël cinq dimensions différentes qui marquent cette fête pour en faire un rite de passage typique et très riche. On trouve là une grande part de son succès populaire et cela, par conséquent – et il faut s’en réjouir – bien au-delà des Églises chrétiennes.

Noël célèbre une naissance, l’étape par excellence de notre existence. Noël correspond ainsi, dans le domaine religieux, à un rite de passage d’une importance exceptionnelle.

Noël est, dans un sens plus large, la fête d’une autre étape : celle de l’enfance. Cet aspect a été fortement souligné par F.-A. Isambert dans son livre Le sens du sacré. Fête et religion populaire (Paris, 1982, Les Éditions de Minuit). Noël est en effet la fête des enfants de trois manières différentes : fête de l’enfant Jésus et de la crèche, fête des enfants et de leurs cadeaux, mais aussi, et peut-être surtout, fête de l’enfant que nous avons été, émerveillé par la féérie d’une célébration qui marque et habite, plus particulièrement avec les lumières, le sapin et les cantiques, notre mémoire et notre imaginaire. Noël est en cela un rite de passage qui ne va pas tant de l’enfant à l’adulte que de ce dernier à l’enfant. Le père Noël, image du grand-père, permet, dans une symbolique vivante, aux générations de se rejoindre. Le rite de passage trouve là une sorte d’accomplissement.

Le caractère de passage qui caractérise la fête de Noël est illustré par le fait que Noël est davantage la nuit de Noël, du 24 au 25 décembre, que le jour de Noël en tant que tel. Ce n’est pas par hasard que la fameuse « messe de minuit » occupe une place centrale dans cette dynamique où est vécu un parcours qui fait passer les fidèles de l’obscurité à la lumière.

Noël est un rite de passage privilégié dans la mesure où la fête est inséparable d’une fin d’année toute proche (le 31 décembre), du passage à l’année nouvelle avec le Nouvel an. Cette étape nous fait d’ailleurs passer d’une fête religieuse à une fête profane, d’une fête en famille et chez soi à une fête avec les amis et, le plus souvent, à l’extérieur. Il y a là une sorte de totalité, une globalité réunissant le profane et le religieux qui donne à Noël une force remarquable.

La réalité du solstice, de ce moment de l’année où les jours rallongent et où le soleil triomphe enfin de la nuit, est décisive non seulement pour la compréhension de la fête de Noël, mais aussi pour la manière de la vivre, de la ressentir, pourrait-on dire. Lassés, voire parfois déprimés, par les obscurités de l’hiver, nous sommes heureux de nous tourner vers les mois prometteurs avec leurs printemps toujours renaissants. Cela dit, cette symbolique est propre à l’hémisphère Nord. Son symbolisme est donc très particulier. Fêter Noël au cœur de l’été comme cela se fait, bien entendu le 25 décembre, dans l’hémisphère Sud, est chose bien différente. Penser à cela nous conduit à nous décentrer. Et tant mieux, même si substituer, comme cela se fait, un palmier au sapin peut surprendre.

Les saisons ne sont pas étrangères au succès des grandes fêtes chrétiennes. Noël y trouve une part importante de sa popularité, qui dépasse très largement le fait de célébrer la naissance de Jésus. Que les saisons soient marquées dans leur passage de l’une à l’autre et avec leur dimension cyclique par des rites de passage est tout à fait naturel. Cela est si vrai que l’on peut identifier chacune des quatre fêtes les plus populaires (et non pas nécessairement les plus importantes) du calendrier chrétien à une saison : Noël et l’hiver, Pâques et le printemps, le 15 août et l’été, la Toussaint et l’automne.

Beaucoup se demandent alors si Noël (et Pâques, mais dans une bien moindre mesure) n’a pas été complètement submergé par sa dimension de fête populaire, de religion populaire, comme on dit de manière le plus souvent dépréciative, hélas. N’y a-t-il pas là un grave déséquilibre, une sorte d’infidélité aux origines ? On stigmatisera, dans la foulée de ce constat, ces aspects que nous venons d’évoquer en parlant de Noël : la crèche, le sapin, les cadeaux, les repas, les bougies, les illuminations, le Père Noël, le solstice, l’hiver, par exemple. On se demandera quel est véritablement le rapport de ces différentes réalités avec l’Évangile de Noël proprement dit. On s’efforcera de rendre à sa célébration une dimension plus évangélique, comme l’illustrent tant de cultes et de prédications de Noël.

 Évangéliser le religieux

La Réforme au XVIe siècle a procédé, en supprimant certaines fêtes ou en les déplaçant au dimanche pour diminuer les jours fériés, à un triple recentrage du calendrier chrétien : sur le Christ, sur le dimanche et sur le culte. Ainsi à Genève, par exemple et sous l’influence de Calvin, Noël sera fêté le dimanche le plus proche du 25 décembre. D’ailleurs, des textes liturgiques spécifiques pour le culte de Noël n’apparurent à Genève qu’à la fin du XVIIIe siècle. Le 25 décembre fut en revanche maintenu dans la tradition luthérienne.

On discerne dans ce recentrage la volonté de faire du culte le point central de la fête de Noël. On en dénonce de plus en plus souvent aujourd’hui le caractère trop commercial et trop folklorique. Les gens, pour des raisons faciles à trouver, ont besoin de fêtes et de faire la fête, assurément. Plusieurs de ces réjouissances à date fixe ont d’ailleurs été créées, comme on le sait, dans un but avant tout commercial. Noël est devenu peu à peu, comme on l’a vu, une sorte de bric-à-brac d’éléments faits de bric et de broc fort éloignés de l’Évangile proprement dit. Beaucoup de ceux qui le vivent n’ont pas d’idée clairement biblique, ni même la moindre idée, de sa centralité christique.

Je me rappelle, il y a environ un an, cette jeune fille, qui n’avait pas eu d’éducation religieuse et qui se réjouissait de fêter Noël ; je lui ai demandé ce que représentait Noël pour elle. Elle me déclara « la fête des cadeaux ». Pas de Dieu, de Jésus, de foi, de Bible dans cette réponse. Cela dit, n’avait-elle pas perçu, mais sans référence religieuse précise, quelque chose d’essentiel de la fête chrétienne ? Jésus et la grâce sont bel et bien un cadeau que Dieu nous fait. Un voisin musulman, à qui je montrais ma crèche avec ses santons de Provence, la scruta attentivement et finit par me dire un peu déçu et surpris : « Mais où est le sapin dans votre crèche ? »

Les crèches de Noël parlent à la vue. Pourquoi pas ? Faut-il les refuser parce qu’elles ne relèvent pas de cette parole exclusive chère au protestantisme allergique aux images ? Des crèches assez nombreuses dans nos cités, jusque dans les rues et les vitrines de bien des magasins, offrent le spectacle de la naissance de Jésus, même si l’âne et le boeuf n’appartiennent pas aux récits de Matthieu et de Luc, mais proviennent de textes apocryphes et tardifs. Dans une crèche, Jésus est là présent et central. Je préfère que des enfants regardent ces crèches, parfois un peu trop suaves et trop kitsch à mon goût, qu’ils n’écoutent la chanson doucereuse susurrée avec un filet de voix par Tino Rossi : « Petit Papa Noël, quand tu descendras du ciel… » On a là l’exacte substitution du « Papa Noël » à Jésus. Comment s’étonner alors de tant de détournements involontaires, de tant de mécompréhensions et de contresens concernant Noël ?

On nous demandera aussi de balayer devant notre porte en nous invitant à dire clairement le caractère légendaire, même s’il a une dimension poétique, des récits de l’enfance de Jésus. Bien des pasteurs contournent cette vérité assez dérangeante pour certains fidèles en consacrant plutôt leur prédication de Noël au prologue de l’évangile de Jean selon lequel « la Parole a été faite chair » (Jn 1,14). Mais il est tout à fait possible de prêcher sur les récits de Noël en allant au-delà de ce qu’ils disent pour voir ce qu’ils veulent dire et nous dire.

Dans les reproches faits à Noël, on accuse alors ce que l’on appelle la religion populaire, expression consacrée peut-être, mais sujette à caution dans la mesure où elle peut laisser entendre que la fête de Noël est la chasse gardée des seuls vrais chrétiens, et cela dans une perspective puriste et élitiste. Je n’aime pas le ton de mépris et de jugement avec lequel sont utilisés par des chrétiens les mots « païen » ou « populaire ». Une telle conception exclusiviste est contraire à cet Évangile auquel on prétend pourtant revenir. Si on sait où est l’Église, à savoir partout où sont vécus une prédication, des sacrements, un amour fidèles à l’Évangile, sait-on où elle n’est pas ? Cet accaparement de Noël et cette monopolisation de Jésus sont à combattre. Le pasteur Wilfred Monod a déclaré dans une conférence donnée à Rouen en 1901 : « La personne du Christ n’appartient à aucune théologie, aucun clergé, aucune Église ; elle appartient à l’humanité […]. Le Christ véritable appartient à la société. »

Noël est la fête chrétienne la plus populaire. Faut-il vraiment s’en plaindre et le déplorer ? Les prédicateurs aiment à se lamenter sur les bancs vides de leurs églises le dimanche à l’heure du culte. Quand elles sont pleines et, surtout, pour une fois qu’une fête chrétienne sort des chapelles et des sacristies, gagne la place publique et une population presque entière, alors on pousse des cris d’horreur et on fulmine. Ce sont donc les mêmes clercs qui protestent parce que leurs célébrations dominicales n’attirent plus les foules, qui se plaignent amèrement quand la fête de Noël les attire, mais, selon eux, pour de mauvaises raisons. Il n’est pas impossible alors d’évangéliser le religieux, plutôt que de le combattre. C’est encore le pasteur Wilfred Monod qui disait que de tous nos instincts, l’instinct religieux est celui qui a le plus grand besoin d’être évangélisé.

Cette entreprise d’évangélisation ne se fera sur un mode véritablement évangélique que si elle ne commence pas par des dénonciations et des anathèmes. Noël est une fête de lumière et de joie rayonnante et non l’occasion de culpabiliser des personnes qui font des courses pour un repas de fête et des cadeaux. On devrait se réjouir du fait que les Églises nous invitent à faire la fête, alors qu’elles sont trop souvent perçues comme jugeant et condamnant.

Nos protestations en chaire ne concernent le plus souvent d’ailleurs que des absents. N’oublions pas que la première manifestation du ministère public de Jésus, d’après l’évangile de Jean, est de se rendre à une fête qui n’avait rien de spécifiquement religieux ou chrétien : des noces à Cana en Galilée où il change l’eau en vin (non l’inverse !). Quant au premier mot de sa prédication publique, le Sermon sur la montagne, d’après l’évangile de Matthieu, c’est « heureux ».

De toute façon, ces protestations ne peuvent pas grand-chose contre une fête dont nous avons perçu que le succès dépasse de beaucoup la pure et simple annonce de la naissance de Jésus sur la terre des hommes. Des raisons d’ordre psycho-sociologique propres à un rite de passage contribuent à ce succès. Une saine démarche n’est pas celle du refus et des jugements, mais celle qui permet d’accueillir, d’écouter, de rencontrer : il s’agit de prendre au sérieux l’attente et la soif spirituelles des uns et des autres. C’est alors, et alors seulement, que l’on pourra cheminer ensemble pour aller vers l’essentiel et vers l’Évangile.

Le Messie, peut-être, ne correspond pas à celui que nous voudrions. Il n’est pas là où on le pensait et où on le voudrait. Il nous échappe et ne saurait être identifié ou plutôt réduit, assurément, au doux bébé rose et joufflu d’une crèche. Le Messie, annoncé depuis des siècles et des millénaires, est toujours à la fois et pour chacun d’entre nous attendu et inattendu.

A lire l’introduction de Marie-Noële duchêne ” La fête de la vie “

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À propos Laurent Gagnebin

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docteur en théologie, a été pasteur de l'Église réformée de France, Paris ( Oratoire et Foyer de l'Âme ) Professeur à la Faculté protestante de théologie.Il a présidé l’Association Évangile et Liberte et a été directeur de la rédaction du mensuel Évangile et liberté pendant 10 ans. Auteur d'une vingtaine de livres.

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