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Vauban, modèle de tolérance ?

De famille noble et pauvre, Sébastien le Prestre, marquis de Vauban est né en 1633 en Bourgogne, à Saint-Léger de Foucherets, aujourd’hui Saint-Léger-Vauban, près de Vézelay. Fidèle sujet de Louis XIV après la Fronde, surtout connu pour sa carrière militaire et les travaux de fortifications menés aux frontières du royaume, il servira le roi durant 53 ans, mais ne sera élevé à la dignité de maréchal de France qu’en 1703, quatre ans avant sa mort. Au-delà de sa carrière d’ingénieur du génie et de soldat, Vauban s’est intéressé à de multiples sujets et nous a laissé des études remarquables par leur style et leur pertinence, notamment sur l’économie et les finances du pays. Il a toujours été préoccupé des intérêts du royaume, et de ses sujets, dont il cherche à améliorer un sort bien souvent misérable. Lors de la Révocation de l’Édit de Nantes, il est un des rares contemporains de l’événement à s’élever contre cette décision royale en rédigeant son « Mémoire pour le retour des huguenots », s’érigeant ainsi contre les idées prédominantes en ce XVIIe siècle de grande intolérance.

   L’étymologie de « tolérer » est latine : le verbe « tolerare » signifie porter, supporter un poids, un fardeau physique ou moral.

   Au sens étymologique, « tolérer » consiste donc à supporter, à laisser faire quelque chose, alors que l’on pourrait l’interdire. La tolérance peut alors être considérée comme une faiblesse : on tolère ce que l’on considère être une erreur.

   Un deuxième sens, plus éloigné de l’étymologie, fait de la tolérance une acceptation de la différence. On admet que quelqu’un puisse penser ou agir de façon différente de soi.

   Au XVIIe siècle en Europe, c’est la première définition qui prévaut. Lorsqu’un souverain est « tolérant », il supporte que certains de ses sujets pratiquent une autre religion que la sienne, bien que cette dernière soit à ses yeux la seule « vraie » religion. En somme, il accepte qu’ils se trompent. S’établit alors un rapport tolérant-toléré qui fait qu’à tout moment le tolérant peut supprimer la tolérance accordée. C’est ce qui s’est passé en France en 1685 lorsque, par l’Édit de Fontainebleau, Louis XIV révoque l’Édit de Nantes, accordé aux protestants par Henri IV en 1598.

   Dans quel contexte, pourquoi et comment Louis XIV révoque-t-il l’Édit de Nantes ? Quelle est alors l’attitude de Vauban ? Peutil être considéré comme un modèle de tolérance ?

   La France, exception d’une Europe très intolérante

   Au moment de la Révocation de l’Édit de Nantes, le contexte religieux européen se caractérise par une grande intolérance, souvent plus politique que religieuse d’ailleurs. L’unité religieuse était unanimement considérée comme une condition indispensable à l’exercice du pouvoir politique, voire un ciment de l’unité d’un pays. La paix d’Augbourg, signée en 1555 entre Charles Quint, les princes allemands et les villes libres de l’empire donne la liberté religieuse aux souverains, mais pas à leurs sujets. Ceux-ci n’ont plus d’autre choix que de se convertir à la religion de leur prince ou de partir vers un pays dont le souverain a la même religion qu’eux. C’est l’application du principe « cujus regio, ejus religio », traduit par « telle est la religion du prince, telle doit être la religion de ses sujets ».

   Avec l’Édit de Nantes, la France s’est singularisée dans cette Europe de l’intolérance en autorisant, sous certaines conditions, les protestants à pratiquer leur religion. Les sujets catholiques et protestants se supportent, se tolèrent. Les protestants sont de fidèles sujets du roi, et le prouvent pendant la Fronde en se rangeant aux cotés de leur souverain.

   Une Révocation essentiellement politique

   Lorsque Louis XIV, bien que reconnaissant la fidélité de ses sujets protestants, veut leur imposer la religion catholique, il obéit, semble-t-il à de multiples motivations.

   Comme pour tous les autres pays d’Europe l’unité politique du royaume implique une unité religieuse, tout particulièrement lorsqu’à sa tête se trouve un champion de l’absolutisme, admiré et envié par les souverains européens. Par ailleurs, Louis XIV veut donner à l’Europe et au Pape l’image d’un roi « très chrétien ». Pour ce faire, il lui faut révoquer l’Édit de Nantes, non seulement parce qu’il est une preuve de la faiblesse dont il lui semble témoigner en acceptant d’avoir en son royaume des sujets qui s’égarent, mais aussi parce qu’il entache cette image de royaume très chrétien idéal.

   De plus, « lieutenant de Dieu sur terre », Louis XIV veut peut-être aussi, très sincèrement, le salut de ses sujets, en utilisant au besoin la contrainte. Celle-ci ne peut être que parfaitement légitime puisque son but est de sauver des âmes, thème que l’on retrouve dans la parabole du banquet : « Oblige-les à entrer » (Luc 14-23) et chez Saint Augustin. N’oublions pas ici qu’à la fin de son règne Louis XIV, est très dévot.

   L’aboutissement d’un processus progressif

   Pour convaincre les protestants de leur « erreur », on utilise d’abord la persuasion. Dès 1629, sont créées les caisses des conversions, avec lesquelles on verse de l’argent à ceux qui se convertissent. Elles ne rencontrent guère de succès, soit que l’argent, même en ces périodes de grande misère, n’ait guère de pouvoir face à une foi ardente, soit que les sommes versées paraissent maigres : en 1676 on versait 6 livres à ceux qui se convertissaient, alors qu’un capitaine d’infanterie en touchait 75 par mois.

   L’échec de la persuasion entraîne alors la persécution, qui commence 25 ans avant la Révocation avec l’application de l’Édit de Nantes « à la rigueur », c’està- dire en interdisant aux protestants tout ce qui n’est pas dans l’Édit. Cette application à la rigueur est suivie de mesures restrictives qui interdisent aux protestants d’exercer certains métiers, tels ceux d’apothicaire, épicier ou médecin. D’autres mesures, comme celle qui empêche les femmes protestantes d’avoir des accoucheuses protestantes, viennent compléter l’attirail destiné à rendre la vie la plus compliquée possible à ceux qui persistent dans leur foi. Là encore, les effets de cette méthode, loin de déboucher sur des résultats probants, ont tendance à affermir les fidèles dans leur « Religion Prétendue Réformée ».

   On en vient donc à la contrainte avec les dragonnades, qui consistaient à loger les gens de guerre avec « autorisation de toute licence » jusqu’à ce que le logeur abjure. Les soldats, souvent recrutés dans la lie de la société, se conduisaient de manière aussi épouvantable sinon pire qu’en terre ennemie puisqu’ils étaient autorisés à « toute licence » par l’administration royale. Logés à plusieurs dans une même maison, ils laissaient libre cours à leur violence et à leur cupidité. Les sévices sont d’une grande cruauté. Dans son journal, Jean Migault, maître d’école d’un village du Poitou, raconte que sa femme fut « chauffée », à la manière des chauffeurs, bandits de grands chemin qui brûlaient les pieds de leurs victimes jusqu’à ce qu’elles indiquent où se trouvaient cachés les objets de valeur ou l’argent de la maison.

   L’efficacité est alors au rendez-vous : la terreur inspirée par les dragons entraîne des conversions en masse parfois même à la seule annonce de leur arrivée. En Guyenne, l’Aquitaine d’aujourd’hui, on compte 60 000 abjurations en deux semaines. Marillac, intendant du Poitou, fervent partisan des dragonnades dit ceci : « Le mal arrivant à 3 ou 4 faisait perdre courage à 4 ou 500. »

   Louvois, secrétaire d’État de la guerre de Louis XIV, orchestre ces dragonnades avec des intendants de triste mémoire comme Marillac ou Basville. Commencées en Poitou, elles s’étendent à tout le pays.

   C’est à la suite de leur succès que Louis XIV, probablement très mal informé par un entourage qui lui masquait la réalité sur ce sujet, décide que, les protestants s’étant tous convertis, l’Édit de Nantes n’a plus lieu d’être. Sa révocation par l ’Édit de Fontainebleau n’est en somme qu’une simple régularisation d’un état de fait.

   Une Révocation largement approuvée

   Alors que le royaume de France nous semble aujourd’hui faire figure à l’époque de modèle de tolérance grâce à l’Édit de Nantes, sa révocation fut accueillie très favorablement dans le royaume, et en particulier à la cour où l’on applaudit des deux mains, révélant s’il en était besoin la très grande intolérance qui subsistait après un siècle d’application de l’Édit de Nantes. Ainsi, le Chancelier Le Tellier, père de Louvois, pleure de joie. Il avait rédigé l’acte de révocation, que Louis XIV s’est contenté de remanier. À la mort du Chancelier, survenue quelques jours après la décision de Louis XIV, Bossuet, dans son oraison funèbre, compare Louis XIV à un nouveau Constantin : « Publions ce miracle de nos jours, épanchons nos coeur sur la piété de Louis ; poussons jusqu’au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne : “C’est le digne ouvrage de votre règne ; c’en est le propre caractère ; par vous l’hérésie n’est plus ; Dieu seul a fait cette merveille.” »

   Madame de Sévigné, qui savait si bien décrire les ambiances de la cour, n’est pas en reste dans le concert des éloges, en écrivant : « Rien n’est si beau que ce qu’il contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable […] c’est la plus grande et la plus belle chose qui ait jamais été imaginée et exécutée. » Même en faisant la part des flatteries de courtisans, ces quelques réactions montrent que la tolérance religieuse imposée par Henri IV était souvent beaucoup plus subie par ceux qui l’accordaient que sincèrement acceptée. Elles en montrent également les limites. Comme on est loin du temps où Henri IV conseillait à ses sujets, dans le préambule de l’Édit de Nantes, de « se contenir et vivre paisiblement ensemble, comme frères, amis et concitoyens… » ! Combien les racines de l’intolérance étaient profondes !

   Les critiques ne viennent que plus tard lorsque l’on prend conscience des graves conséquences que la Révocation a pu avoir, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du royaume.

   Vauban à contre-courant

   Non seulement Vauban n’a pas applaudi, mais il a osé envisager un retour à l’Édit de Nantes, en exprimant dans son « Mémoire pour le rappel des huguenots » toutes les raisons pour lesquelles l’Édit de Fontainebleau est une grosse erreur.

   Pour lui, les protestants ont toujours été des sujets comme les autres. Avant la Révocation, les relations qu’il a pu avoir avec des protestants pour ses travaux ou simplement dans ses relations de voisinage, comme celles qu’il a pu avoir avec les seigneurs de Ruère, calvinistes, sont simplement normales, sans aucune hostilité ni méfiance, ce qui, pour l’époque, n’est déjà pas si mal !

   Les 180 000 km qu’il a parcourus à travers le royaume ont permis à ce grand voyageur d’en connaître l’état et les mentalités. Il ne mentionne que rarement les huguenots, sauf lorsque cela concerne son travail. Dans ses écrits sur les travaux du canal du Midi, ses remarques sont plutôt laudatives à leur égard.

   En 1681, quatre ans avant la Révocation, alors que les persécutions ont déjà commencé depuis un certain temps, il s’inquiète, à propos du projet de fortification de Saint Martin de Ré, de la possible collusion des protestants avec d’éventuels ennemis débarquant sur l’île : « Ceux de la prétendue religion réformée sont assez bon nombre […] Les ennemis plus à craindre en sont tous » (cité par Anne Blanchard dans Vauban, éd. Fayard). Il est clair qu’ici les protestants le gênent pour des raisons stratégiques ou politiques et non en raison de leur foi. Plus simplement, ils pourraient représenter un risque en cas de guerre contre le prince d’Orange.

   En 1685, au moment de la Révocation, il part de La Rochelle pour se rendre à Montpellier en traversant le Languedoc, passant par des villes fortement touchées par la Réforme. À cheval, même s’il est pressé, et il l’était souvent, il a le temps de prendre le pouls des régions par lesquelles il passe.

   Il se rend ainsi compte de l’état d’esprit des populations. Il est au courant, probablement mieux que le roi auquel les intendants ne font pas parvenir toutes les nouvelles, des persécutions et de leurs conséquences. Il constate concrètement l’ampleur du nombre des départs pour les pays du Refuge. Plus prosaïquement, il est gêné dans son travail car la main d’oeuvre fait défaut. Il est un témoin direct des dégâts humains et économiques faits par la Révocation.

   Mais Vauban n’est pas n’importe quel témoin, il est curieux et sait ouvrir ses yeux et ses oreilles. Ce fidèle sujet du roi oeuvre pour l’intérêt du royaume, analyse les situations et cherche des solutions. Lui qui a toujours ménagé le sang de ses soldats ne peut pas être indifférent aux souffrances qu’il voit et à la désolation des régions qu’il visite. Il porte désormais un intérêt accru aux protestants, d’autant plus que la menace de les voir rallier des troupes ennemies a de plus en plus de probabilité de se réaliser.

   Son « Mémoire pour le rappel des huguenots » est le fruit de ces observations et réflexions. Il le fait parvenir en 1689 à Louvois, ministre de Louis XIV, dans l’espoir que ce dernier le lira au roi.

   On peut se demander pourquoi il l’adresse à Louvois, l’artisan des dragonnades, le fils de ce Le Tellier qui rédigea l’Édit de Révocation. Probablement parce qu’attaché avant tout à l’intérêt du royaume, Vauban considérait que le ministre ne pouvait qu’adhérer à ses arguments. De nos jours, dans notre pays de liberté, il peut paraître normal qu’un citoyen fasse des propositions pour améliorer la situation des son pays, même si ses propositions ne vont pas dans le sens du gouvernement en place. Au XVIIe siècle, il s’agit d’un acte de grand courage : oser critiquer les décisions de Louis XIV ne témoigne pas seulement d’une grande audace, mais peut aussi être dangereux. Vauban risque la suppression de sa pension, voire celle de sa liberté.

   Un Mémoire détaillé, critique et tourné vers l’avenir

   Le mémoire de Vauban comprend d’abord un long constat des dégâts avec, au premier chef, la perte en hommes qu’il évalue à 80 000 ou 100 000 personnes, pour une population de 20 millions d’habitants en 1695 (les chiffres des historiens varient aujourd’hui entre 200 000 et 300 000). Plus grave encore pour Vauban, cette perte est composée d’une main d’oeuvre qualifiée qui va enrichir l’économie des pays ennemis et d’officiers qui vont renforcer leurs armées. Il est bien placé pour savoir de quoi il parle puisqu’il les a vus à l’oeuvre, par le passé, aussi bien dans sa vie de militaire que dans sa vie d’ingénieur.

   Il analyse également la perte de capitaux, les émigrés partant avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. Il estime cette perte à plus de 30 millions de livres, qui vont, là encore, grossir les richesses de pays ennemis. La somme est considérable : dans un rapport de 1663, Colbert évalue à 31 millions de livres les revenus du roi. À cela s’ajoute la ruine du commerce et de l’industrie.

   Vauban qui connaît bien son roi et son orgueil n’oublie pas non plus de mentionner que des hommes de plume se déchaînent contre le royaume et Louis XIV. Il sait qu’il touche là un point sensible.

   Ensuite il se tourne vers les dégâts humains à l’intérieur du royaume : « Car il ne faut point se leurrer, le dedans du royaume est ruiné, tout souffre, tout pâtit et tout gémit. Il n’y a qu’à voir et examiner le fond des provinces, on trouvera encore pis que je ne dis. Que si on observe le silence, et si personne ne crie, c’est que le Roi est craint et vénéré, et que tout est parfaitement soumis, qui est au fond ce que cela veut dire. Voilà donc […] les maux arrivés jusqu’à présent par la contrainte des conversions. » Il constate que les nouveaux convertis ne le sont que de façade. Les violences commises ont entraîné la compassion de certains catholiques, les martyrs ont rendu les protestants encore plus obstinés : « plus on les pressera sur la religion, plus ils s’obstineront à ne vouloir rien faire de tout ce qu’on désirera d’eux à cet égard, auquel cas voilà des gens qu’il faudra exterminer comme des rebelles et des relaps, ou garder comme des fous et des furieux. »

   Il pense également que la contrainte les poussera encore plus à quitter le royaume, et que le problème sera donc aggravé. « Que continuant de leur tenir rigueur il en sortira tous les jours du royaume qui seront autant de sujets perdus et d’ennemis ajoutés à ceux que le roi a déjà. » D’autre part, envoyer les huguenots aux galères et les supplicier ne servira qu’à grossir leur martyrologe et « le sang des martyrs de toutes religions a toujours été très fécond », dit-il.

   Il conclut enfin que persévérer dans la voie de la contrainte (les dragonnades se sont poursuivies après la Révocation) ne peut qu’entraîner des troubles dans le royaume ce qui est d’autant plus grave qu’il faut mener la guerre à l’extérieur.

   Pour Vauban, il ne reste plus qu’une solution, supprimer la Révocation : « J’avoue bien qu’il est dur à un grand prince de se rétracter des choses qu’il a faites, spécialement quand elles n’ont eu pour objet que la piété et le bien de l’État ; mais enfin le Roi sait mieux que personne que, dans toutes les affaires de ce monde qui ont de la suite, ce qui est bon dans un temps l’est rarement dans un autre, et qu’il est de la prudence des hommes sages de s’accommoder aux changements qui n’ont pas dépendu d’eux, et d’en tirer le meilleur parti qu’ils peuvent. »

   Poursuivant sa démonstration, Vauban va même jusqu’à proposer au roi une rédaction pour un retour à l’Édit de Nantes.

   Tout en admirant le style de Vauban et l’habileté avec laquelle il tente de persuader Louis XIV de revenir en arrière, on peut noter que son Mémoire ne respire pas la tolérance : à aucun moment la Révocation n’est considérée comme une mauvaise chose en soi, même en n’oubliant pas que Vauban se doit de s’adresser au roi, pour lui dire qu’il s’est trompé, avec tact et respect.

   En réalité, si dans son « Mémoire pour le rappel des huguenots », Vauban demande à son roi, avec beaucoup de courage, un retour à la tolérance pour une partie de ses sujets, on voit bien que ses motivations sont pragmatiques, économiques et non religieuses ou philosophiques.

   Si l’on considère la tolérance comme une simple acceptation des différences d’autrui, Vauban ne peut être considéré comme tolérant : il est conduit à préconiser le retour à l’Édit de Nantes parce qu’il n’y en a pas d’autre solution pour la paix du royaume et le prestige de son roi.

   En revanche, si l’on se replace dans le contexte historique, Vauban fait preuve d’une grande tolérance, telle qu’on l’entendait alors. C’est, pour lui, l’aboutissement d’une longue expérience et d’une réflexion originale qui rapproche Vauban de Locke, philosophe anglais qui publie en 1689, au moment même ou Vauban fait parvenir à Louvois son Mémoire, une très belle « Lettre sur la tolérance ».

   Locke, en séparant la sphère politique de la sphère religieuse, soutient que l’on peut être un bon sujet sans avoir la religion de son roi, ce qui est nouveau dans la pensée politique du XVIIe siècle. Comme Vauban, il comprend que la contrainte est inutile et néfaste. Il dit ceci : « En un mot, quelque grand empressement, quelque zèle que l’on prétende avoir pour le salut des hommes, on ne saurait jamais les forcer à se sauver malgré eux », là où Vauban avait écrit : « Les rois sont bien maîtres des vies et des biens de leurs sujets, mais jamais de leurs opinions, parce que les sentiments intérieurs sont hors de leur puissance, et Dieu seul les peut diriger comme il lui plaît. »

   Ces deux textes sont également à rapprocher de la « dernière requête » adressée au roi par les protestants, rédigée par le pasteur Claude quelques jours avant la Révocation : « Votre Majesté n’ignore pas que la religion est une chose qui vient d’en haut et qui ne dépend point de la politique humaine, elle a son siège dans l’esprit et dans le coeur où elle ne s’introduit que par les voies de la persuasion et par celle des prières et des voeux à Dieu. Les voies de la contrainte ne sont propres qu’à faire des athées ou des hypocrites, ou à exciter en ceux qui sont de bonne foi une fermeté et une persévérance qui se met au dessus des supplices si on en vient jusque là, comme il est presque inévitable, quand les premiers essais de la contrainte ne réussissent pas. »

   Ni la voix du pasteur Claude, ni celle de Vauban ne furent entendues. Elles semblent étouffées dans l’ambiance d’intolérance. Il faudra attendre le siècle des Lumières pour que l’idée de tolérance progresse avec Voltaire.

   Louvois n’a jamais lu à Louis XIV le mémoire pour le rappel des huguenots. Dans un premier temps il écrit même à Vauban que l’air de Basoche, où résidait Vauban, ne lui réussit pas : « S’il m’était permis d’écrire sur une pareille matière, je vous ferais honte d’avoir pensé ce que vous avez mis par écrit. Comme je ne vous ai jamais vu vous tromper aussi lourdement qu’il paraît que vous l’avez fait dans ce mémoire, j’ai jugé que l’air de Basoche vous avait bouché l’esprit et qu’il était fort à propos de ne vous y guère laisser demeurer. »

   L’avertissement de Louvois à un homme qu’il estime est particulièrement sévère. A-t-il été choqué par le mémoire ? A-t-il redouté les foudres du Roi-Soleil ? N’était-il pas convaincu par les arguments de Vauban ? On ne le saura jamais. Pourtant, trois ans plus tard, il trouve plus d’intérêt aux propositions de Vauban : « J’ai lu votre mémoire où j’ai trouvé de fort bonnes choses ; mais, entre nous, elles sont un peu outrées ; j’essaierai de les lire à Sa Majesté. » Mais il n’a pas mis son intention à exécution lorsqu’il meurt en 1691.

   La tolérance du XVIIe siècle, on l’a dit, n’a pas le sens dans lequel on l’entend souvent aujourd’hui. Celle de Vauban est politique et pragmatique, ce qui est déjà beaucoup pour l’époque.

   Ainsi, si Locke a considérablement fait progresser le concept de tolérance avec sa Lettre sur la Tolérance, on peut dire que Vauban, en prenant, avec beaucoup de courage et d’intelligence, la défense des huguenots, a, lui aussi oeuvré pour faire avancer la réflexion à ce sujet.

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À propos Sylvie Rachet

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Professeur d’Histoire, Paris

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