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Souvenirs de la maison des Anciens

  Vivre en immersion totale durant une dizaine de jours dans une maison de retraite médicalisée, au titre de parente, est une expérience peu banale. C’est la chance que je viens d’avoir alors que bien des amis, à qui j’avais confié mon projet, m’avaient dit leur inquiétude.

  Il est vrai que la vue de tant de têtes blanches, de tant de corps déformés, courbés et vacillants, peut déprimer. On est loin du modèle du trentenaire en pleine forme et sportif que nous impose la publicité. Quand les résidents affluent vers l’entrée du restaurant, qui appuyé sur son déambulateur, qui en fauteuil, qui sur ses cannes anglaises, la douleur de ces corps fatigués est presque palpable. Rares sont les personnes atteignant le grand âge sans quelque misère physique. Elles ne sont pas rares non plus, celles dont la tête ne fonctionne plus très bien, celles qui ne savent jamais quel jour on est et qui vous le demandent à toute occasion, celles qui s’égarent dans les couloirs et ne retrouvent plus leur chambre… Oui, le spectacle de la dégradation des fonctions les plus élémentaires attriste et donne à méditer – au cas où on n’aurait pas encore songé à le faire – sur notre précarité.

  Pourtant, les sujets de joie ne manquent pas. Participer à une étude biblique – la maison dont je parle est protestante – au milieu des Anciens m’a émue. On lisait le chapitre ii du Livre de Daniel. Les considérations des participants sur le mouvement de dégradation de l’histoire, sur la succession irrémédiable des âges d’or, d’argent, de bronze et de fer, prenaient, là, des accents singuliers. Qui mieux que ces hommes et femmes ayant atteint le très grand âge pouvait comprendre et dire aussi justement le sens du temps qui passe, qui détruit, qui dégrade mais aussi la foi en cette autre dimension qu’annonce Daniel et qu’on appelle « Royaume de Dieu » ? Un autre moment fort de mon séjour fut le culte durant lequel on chanta les cantiques avec une ardeur… toute juvénile.

  Oui, vieillesse ne rime pas nécessairement avec tristesse. Il est joyeux d’entendre tel centenaire raconter sa vie avec passion, de voir un visage fripé sourire pour un mot aimable lancé en passant, de sentir tant de sollicitude chez les soignants. Vieillesse peut rimer avec tendresse, c’est ce que mon séjour dans la maison des Anciens m’a appris. J’étais arrivée avec la crainte de vivre sous le signe des Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski ; je suis repartie convaincue que la vie peut s’achever dans la plénitude.

  Un immense merci à vous qui avez subi l’inéluctable dégradation du temps mais qui savez faire exister quelque chose qui ressemble au « Royaume » ; la protestante libérale que je suis ne trouve pas d’autre mot que celui du patois de Canaan pour le dire.

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À propos Sylvie Queval

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a été enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Lille 3. Depuis sa retraite, elle anime le cercle Évangile et liberté de l’Aude.

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