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L’espérance est un désir

  le mot « espérance » est sans doute l’un des rares à être employé par tous les chrétiens, presque au même rang que « Dieu » ou « Christ ». Imagine- t-on en effet une théologie qui ne mettrait pas au coeur de sa pensée cette notion de l’espérance ? Mais, tout comme pour les mots « Dieu » ou « Christ », il existe une incroyable variété d’approches, des plus fondamentaliste aux plus libérales en passant bien sûr par les théologies « sociales » qui en ont fait le coeur de leur affirmation et de leur action. Pourtant, nous n’avons pas le monopole de l’espérance. Celle-ci peut être portée par bien des discours et des idéologies différentes. Voilà pourquoi la démarche proposée ici part de l’être humain, de son environnement, de sa réalité et de sa profondeur. Bref d’une anthropologie de l’espérance à une théologie de l’espérance.

  La langue française parfois confond ces deux mots : espoir et espérance. Pourtant tout les oppose. Ne dit-on pas, lorsque la situation est désespérée que « l’espoir fait vivre » ? L’espoir relève en effet de l’impossibilité humaine d’agir sur le lendemain. On peut avoir l’espoir d’une météo meilleure pour demain, en sachant que notre comportement dans les heures à venir n’y changera rien. On peut aussi avoir de l’espoir, à la manière de la méthode Coué, en s’auto-persuadant que demain ira mieux qu’aujourd’hui. Hélas d’ailleurs, le christianisme s’est parfois laissé aller à cette passivité, maintenant des peuples entiers dans la misère en leur faisant miroiter un espoir de Paradis… pour plus tard ! Certaines formes de prières aussi peuvent laisser croire que « Dieu fera tout ». Le constat, par exemple, d’une non guérison pourtant souhaitée, invoquée, priée, n’en est que plus amer. Affirmer la toute puissance de Dieu, et son complément l’impuissance humaine, génère de la culpabilité et de la souffrance : ai-je mal prié ? Qu’aije fait pour « mériter » mon destin ?

  L’espoir engendre aussi une forme de procrastination, une manière de remettre à plus tard ce que l’on devrait faire aujourd’hui. Notre christianisme, à l’inverse, fait le choix de l’action à entreprendre pour construire le lendemain sans l’attendre les bras croisés et la raison en berne. Notre christianisme met au coeur de son affirmation la valeur de l’être humain et sa possibilité d’agir sur son avenir ; il est un humanisme nourri par la foi. Notre christianisme n’oppose pas la beauté de Dieu et du salut à la laideur de notre condition humaine mais veut agir pour que la foi participe à une transformation de l’être humain.

  L’être humain a une existence propre. Il n’est pas une marionnette, fût-ce comme le dit Calvin du « théâtre de la gloire de Dieu ». Il détient cette capacité d’agir et de réagir qui le fait évoluer dans un environnement donné. La liberté fonde l’humanité et permet à chaque être humain de se distinguer des autres animaux. Il n’est pas dans la pure nécessité, dans la simple vie de naissance, de nourriture, de reproduction et de mort. Il peut vivre des « expériences », des « événements » et leur donner du sens. S’il reste passif devant la vie, il subit sa propre existence, son « destin ». L’espérance anthropologique est précisément ce qui vient casser ce schéma du « fatum », du destin devant lequel nous n’aurions qu’à nous incliner passivement. Elle est rupture, surgissement animé par un désir de vie.

  Le christianisme reprend à son compte cette thématique du désir de vie et de transformation. Jusque dans le chaos de Genèse 1, qui n’est pas que primordial mais reflet de tous les chaos de nos vies, « le souffle de Dieu tournoyait au dessus des eaux ». Autrement dit, le texte biblique évoque un Dieu qui est volonté positive audelà du chaos, un Dieu re-créateur. On pourrait même parler d’un Dieu en désir d’humanité, qui fait le choix de la relation sans se contenter de son « aséité », de sa capacité à se suffire à lui-même. Il engage une relation créatrice et intime avec l’humanité. Le monde peut devenir le théâtre de la liberté humaine. Les évangiles poursuivent cette logique de la rupture. Jésus fait des rencontres avec des personnes « enfermées » dans des identités (paralytique, aveugle, pécheresse,…) et fait éclater les murs de ces identités pour proposer, pour chacun-e, une nouvelle liberté. D’ailleurs, le Jésus des évangiles est presque toujours en mouvement (« en marchant »), comme s’il refusait l’idée d’être statique, réductible à un état, dénué d’existence, d’élan vital.

  Il existe alors une double dimension dans l’espérance théologique, personnelle et humaine. L’espérance personnelle est la conviction d’une possibilité offerte de construire librement son identité, même si celle-ci est conditionnée par notre parcours de vie. L’espérance de l’humanité est de ne pas se laisser condamner au chaos qui guette chaque instant et de construire positivement cette fraternité humaine. Cela est un moteur d’action dont le carburant doit être notre désir de vie. Je ne crois pas à un être humain « incapable par lui-même de faire le bien » (selon l’expression de la confession des péchés de Calvin).

  Je crois à un compagnonnage intime de Dieu et de l’humain, qui ne cesse de nous construire et de nous rendre « auteurs » de nos propres vies. D’ailleurs, le mot « autorité » que nous reconnaissons comme l’une des fonctions divines vient du verbe « augere » qui signifie « augmenter ». L’espérance, ce n’est rien d’autre : augmenter notre désir, notre capacité et notre intensité d’existence !

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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