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Penser l’espérance

  Méditant sur la mort et les représentations d’un éventuel au-delà, Paul Ricoeur insiste sur la nécessité de résister aux représentations que l’imagination façonne. Il dit mettre tout son effort dans le travail de « deuil d’un vouloir exister après la mort » et écrit : « Rien ne m’est dû, je n’attends rien pour moi […] Je dis : Dieu, tu feras ce que tu voudras de moi. Peut-être rien, j’accepte de n’être plus. » (Vivant jusqu’à la mort, Seuil, 2007)

  Isolés de leur contexte, ces mots pourraient sembler exprimer l’absence complète d’espérance. Or, l’auteur poursuit : « Alors, une autre espérance que le désir de continuer d’exister se lève. » Ricoeur convient qu’il rompt avec l’héritage paulinien de la rédemption des péchés mais parle d’un « sauvetage infiniment plus radical que la justification des pécheurs : la justification de l’existence ».

  Ce bref rappel de la façon dont un de nos plus grands philosophes contemporains aborde la question de l’espérance est assez représentatif des débats et tensions autour de cette notion. Certains ont voulu en finir avec l’espérance, source d’illusions et donc de désillusions. D’autres ont voulu la sauver en la distinguant de l’espoir et du désespoir qui en est le corollaire. D’autres, enfin, l’ont démythologisée et lui ont ainsi donné un nouveau souffle.

  L’opuscule d’André Comte-Sponville, Le bonheur désespérément (Librio, 2003) illustre tout à fait le premier courant. L’auteur y dénonce les « pièges de l’espérance » qui, nous faisant attendre des lendemains ensoleillés, nous fait manquer la seule réalité à notre disposition, notre présent. Comte-Sponville retrouve les sagesses antiques qui prônent l’acceptation de ce qui est, il les modère certes et en admet le caractère utopique mais invite, avec Spinoza (1632-1677), à se réjouir de l’existant, à apprécier ce que le quotidien nous offre de petites satisfactions. Il fait donc logiquement l’éloge « d’un bonheur en acte qui n’espère rien » et rejoint la grande famille des moralistes qui, avec Chamfort (1740-1794), mettraient « volontiers sur la porte du paradis, le vers que Dante a mis sur celle de l’enfer : Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».

  Condamnée sans appel, l’espérance est là confondue avec l’espoir au profit d’une morale de l’action. « Le contraire d’espérer c’est savoir, pouvoir et jouir », écrit Comte-Sponville.

  C’est en distinguant espoir et espérance que d’autres auteurs sauvent l’espérance de la critique qui condamne l’espoir.

  Jacques Ellul (1912-1994) reconnaissait le bien-fondé de la dénonciation des illusions dont l’espoir est porteur ; « l’espoir est la malédiction de l’homme », écrit-il dans L’Espérance oubliée (La Table ronde, 2004). Tant qu’on espère, en effet, on n’agit pas et on laisse advenir ce que pourra. L’espoir est facteur de passivité, il attend une issue positive qu’il croit possible.

  Tout autre est, selon lui, l’espérance. « Passion de l’impossible », « elle n’a lieu que dans un temps désespéré », elle est « réponse au silence de Dieu ». Alors que l’espoir table sur la réussite des moyens mis en oeuvre pour résoudre une situation, l’espérance s’exprime quand plus aucun moyen n’est envisageable. L’espérance est irruption du radicalement autre au sein du même : non-violence au coeur de la violence ou critique au coeur des propagandes. Elle est donc toujours « en dépit de » ou « malgré » tout ce qui semble la rendre vaine. Ou, selon une autre formule, elle est « la présence de l’eschatologique dans notre actualité ».

  Ellul rejoint ainsi le Kierkegaard (1813-1855) de Crainte et tremblement qui, ayant traversé la mélancolie désespérée du stade esthétique et dépassé le stade éthique, consacre son étude au « chevalier de la foi » qu’est Abraham prêt à sacrifier Isaac par une « suspension téléologique du moral » : Abraham ne peut être en effet qu’un meurtrier si on juge d’un point de vue moral, ou un croyant si on juge d’un point de vue religieux. Son geste est absurde comme est irrationnelle la formule de l’Épître aux Romains (4,18) qui qualifie sa foi : « Espérant contre toute espérance [par’ elpida ep’ elpidi ; mot à mot : « contre l’espérance à cause de l’espérance »], il crut ».

  Paul Ricoeur déclarait aussi ne pas vouloir « masquer le saut que représente l’accès à l’acte d’espérance qui seul [lui] paraît capable d’affronter la dernière angoisse [celle du malheur qui touche le juste souffrant] ». (« Vraie et fausse angoisse » in Histoire et vérité, Seuil Points Essais, 1967). Toutefois c’est à une autre espérance que celle qui vient d’être évoquée qu’il invite.

  Chez Kierkegaard et Ellul, il y a une verticalité de l’espérance dont l’irruption dans le quotidien n’entretient aucune relation avec ce quotidien, bien au contraireelle relève d’une tout autre réalité. En revanche, l’espérance conserve toujours une part d’horizontalité chez Ricoeur pour qui la résurrection du Christ est à comprendre « comme résurrection dans la communauté chrétienne, laquelle devient le corps du Christ vivant », ce qui conduit à ne pas distinguer la victoire sur la mort du service des autres. Au souci de survie après la mort est alors substituée l’espérance d’exister vivant jusqu’à la mort, en sorte que le mourir soit « l’ultime affirmation de la vie ». Cette sécularisation de l’espérance n’est toutefois pas le dernier mot du philosophe ; sa conception horizontale de l’espérance n’exclut pas ce qu’il qualifie lui-même de « divagation » autour de l’expression biblique (Ps 8,5) de la « mémoire de Dieu » et qui lui fait déclarer : « La résurrection est le fait que la vie est plus forte que la mort en ce double sens qu’elle se prolonge horizontalement dans l’autre mon survivant et se transcende verticalement dans la mémoire de Dieu. » (La Critique et la conviction, Calmann-Lévy, 1995)

  La volonté de penser l’espérance a accompagné Ricoeur jusqu’à sa fin ; ses notes posthumes (Vivant jusqu’à la mort, Seuil, 2007) témoignent encore de cette défiance à l’égard de l’imaginaire de l’au-delà et du « danger de réintroduire en fraude la survie » dans la pensée de l’espérance. Elles reviennent sur cette dimension verticale de l’espérance qu’est la mémoire de Dieu.

  L’écriture tâtonne mais revient toujours sur la double exigence face à la mort : renoncer à l’imaginaire de la survie et espérer qu’en Dieu, le sens de nos existences sera/est sauvé. Cette espérance est celle qui déjà s’exprimait dans Vraie et fausse angoisse en ces termes : « Rien n’est plus proche de l’angoisse du non-sens que la timide espérance.

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À propos Sylvie Queval

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a été enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Lille 3. Depuis sa retraite, elle anime le cercle Évangile et liberté de l’Aude.

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