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L’écho des ténèbres

Au moment où certains intégristes utilisent de plus en plus fréquemment la violence pour tenter de réduire la liberté d’expression, la liberté de penser, la liberté de créer, n’est-il pas temps de Résister ?

  Il y eut un temps où Rembrandt pouvait peindre le visage du Christ sous les traits du fils d’un ami rabbin. Il y eut un temps où Voltaire prenait la défense du chevalier de La Barre, assassiné à 19 ans pour ne pas s’être découvert lors de la procession du Saint Sacrement. Il y eut ces combats pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus, ceux de Ferdinand Buisson, héritier de la Réforme, fondateur de l’école de la République. Il y eut ce texte de Félix Pécaut, ami de Buisson, au titre si prometteur : Le Christ et la conscience. Il y eut 1905. Il y eut ces trois études terribles du peintre Francis Bacon sur la crucifixion…

  Serait-ce hier, ces temps fondateurs de notre liberté de penser, de créer et de vivre notre relation au sacré, ces actes fondateurs parmi d’autres, de notre démocratie ? Moments qui seraient aujourd’hui relégués dans une utopie passéiste où l’on pouvait écrire :

  « Qu’est ce que Dieu ?

  Dieu a plusieurs sens différents dans chaque religion ou métaphysique et il a un sens mor al.

  Que signifie tu aimeras ton Dieu ?

  Mon Dieu, c’est ma perfection morale […] ma raison, ma liberté […] le Dieu de mon prochain. » L’ « Écrasons l’Infâme » de Voltaire ne serait-il plus qu’un appel daté, marqué par son siècle ? L’engagement d’André Malraux, ministre de la culture, défendant « Les paravents » de J. Genet attaqués par les nostalgiques de l’Algérie Française, ne serait-il plus, lui aussi, que scories d’une époque révolue ? Je ne le crois pas, je ne le veux pas. Cette mémoire des combats d’hier fonde notre liberté d’aujourd’hui et contrairement à ce que pourraient penser certains il n’y a pas que les islamistes pour voir dans la liberté une menace. L’hydre fondamentaliste se faufile partout ouverte et/ou masquée.

  Plusieurs événements indiquent que l’époque des obscurantismes refait surface, ici chez nous, pas simplement à Tunis, Tripoli, le Caire…

  Avril : saccage à la collection Lambert en Avignon du « Piss Christ » d’Andres Serrano.

  Automne : manifestations et violences contre le spectacle de Roméo Castelluci « Sur le concept du visage du fils de Dieu » organisées par les catholiques intégristes encadrés par l’association fondamentaliste Civitas et le Renouveau Français, groupuscule d’extrême droite.

  Automne encore, attentat contre le journal Charlie hebdo sous prétexte que son titre « charria hebdo » était une insulte à l’Islam ! Mêmes rhétoriques utilisées : « islamophobie » par les uns, « christianophobie » et «propos blasphématoires » pour les autres !

  L’interdiction du rire – souvenons-nous de ce qu’Umberto Ecco évoque dans son roman historique et prophétique Le nom de la rose –, la violence terroriste contre la presse, les processions qui n’ont rien à envier à celle de « la Sainte Ligue », tout cela m’effraie et m’apparaît comme les signaux de retours aux périodes noires de l’obscurantisme.

  J’ai vu le spectacle de Castellucci. Il m’a bouleversé ; bien évidemment et d’abord avec ce visage du Christ en fond de scène, peint par Antonello Da Messina, mais surtout le texte ! Une pièce sur l’Amour. Celui de l’homme, celui de Dieu. Une pièce sur la compassion. Certes, un texte qui dérange. Mais l’art, tous les arts ont pour fonction quand ils ne sont pas « officiels » de porter un regard sur notre humaine condition et nos interrogations ; donc de dé-ranger !

  Tous ces faits qui pourraient apparaître comme isolés sont graves : nous assistons à une remise en cause, non seulement de la liberté de création, mais de la liberté de penser dans toutes ses acceptions. D’autant plus que ses adversaires le font au nom du Christ, de la Bible ou du Coran dans une période où le vide des idées, la misère sociale, la crise du capitalisme financier, permettent de penser que ces créateurs privilégiés du haut de leur suffisance d’intellectuels ne sont que des nantis méprisant la « foi du peuple d’en bas ».

  Le combat pour la liberté de la presse, la liberté de création, la liberté de penser est plus que jamais à l’ordre du jour. Ne trahissons pas l’héritage de ceux qui nous ont montré la route. Je pense, bien évidement, même si c’est loin mais finalement si proche à ceux de Castellion et de Marie Durand, là bas, à Aigues-Mortes, gravant dans la pierre ce si beau mot : Résister. C’est aujourd’hui.

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À propos Pierre Ruetsch

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est professeur d’histoire, membre de l’Oratoire du Louvre, engagé dans l’accompagnement des migrants et sans papiers à la Clairière (centre social fondé en 1911 par le pasteur Wilfred Monod).

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