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Le protestantisme libéral

Jean-Marie de Bourqueney présente quelques orientations qui peuvent caractériser les spiritualités du protestantisme libéral.

   On ne peut que le remarquer : le protestantisme se caractérise par sa grande diversité. Le libéralisme théologique a même accentué ce trait génétique en valorisant l’individu et sa libre raison. Chacun devenant responsable de sa foi, la liberté d’interprétation devient une réalité. Cela se ressent aussi dans les spiritualités : c’est un mot que l’on ne peut mettre au singulier. Il n’y a pas une mais des spiritualités. Ce n’est pas à un magistère ou à une quelconque institution d’en décider. Chacun cherche à vivre sa spiritualité en accord avec ses propres convictions. On peut néanmoins esquisser une « typologie » des spiritualités protestantes libérales. Il est important de signaler que le libéralisme n’a le monopole d’aucune de ces spiritualités. Comme toute typologie, celle-ci a le mérite de clarifier les choses et l’inconvénient de les caricaturer. D’autre part, chaque « type » n’est pas exclusif des autres. On peut, à l’infini, combiner les différents modèles pour y retrouver quelque chose de sa propre spiritualité.

  

1. Spiritualité de la « scrutation biblique »

La Réforme a remis le texte biblique à sa place : le centre. Chacun se retrouve face au texte. Depuis le XVIe siècle, le protestant cherche à vivre en accord avec son interprétation du texte biblique. Il en découle souvent une véritable forme de spiritualité individuelle, familiale ou ecclésiale, de la lecture biblique. Que celle-ci soit quotidienne ou pas, elle peut être le coeur d’une existence de foi. Le libéralisme a ajouté à cette tradition un élément déterminant : l’historico-critique ; autrement dit le travail scientifique en amont de la lecture spirituelle, même si celle-ci doit garder une certaine immédiateté, une certaine fraîcheur. Dans cette logique, on ne va pas lire le texte simplement pour le lire et le répéter, mais pour le comprendre, pour le décortiquer, en chercher la substantifique moelle. Même dans les « Bibles de chignon », que les femmes cachaient dans leurs cheveux, on retrouve toujours les évangiles et les psaumes ! Ces derniers ont sans doute un rôle éminent dans cette spiritualité typiquement protestante.

   2. Spiritualité du silence

Nos cultes laissent peu de place au silence, mais nos spiritualités personnelles peuvent souvent revêtir ce manteau de silence. Se taire au milieu d’un monde qui bavarde… Des mouvements comme Taizé, la Fraternité des Veilleurs ou les soeurs de Pomeyrol y accordent une grande place. Si le libéralisme ne se reconnaît pas dans tous ces mouvements, certains auteurs valorisent cette dynamique du silence. Des grands hommes en on fait un mode de vie. Par exemple, Théodore Monod vivait, dans ses pérégrinations au milieu du désert, une vraie et intense spiritualité du silence. Avant lui, un autre Monod, Wilfred, son père, a de très belles pages ou prédications sur le silence. Faire silence en soi pour laisser à l’Autre sa place…

   3. Spiritualité de la nature

Lequel d’entre nous n’a jamais été ému en profondeur devant le spectacle de la nature ? Au point parfois de vivre une véritable « expérience spirituelle ». Une lumière, un paysage, une atmosphère qui, soudainement, vous renvoie à un ailleurs que l’on peut nommer Dieu. Le théologien allemand Rudolf Bultmann parlait de « précompréhension ». La nature peut me donner une intuition du divin, un aperçu, une image, une évocation. Je me laisse alors porter, dans un second temps, par la « révélation » du divin. Albert Schweitzer, avec le « respect de la vie », ou Wilfred Monod, dans son insistance sur le lien de l’humain et de la Création, nous invitent aussi à ce concert de nature.

    4. Spiritualité de l’engagement

Les protestants ont toujours eu la conviction que la foi impliquait le fait de s’engager au service du monde. Certains, comme Martin Luther King ou Dietrich Bonhoeffer, ont payé de leur vie, leur « rêve » d’une société plus juste. On retrouve souvent cette conviction que l’engagement est, en lui-même, une spiritualité de l’incarnation. Dans cette perspective, je n’oppose pas le « Ciel » et la « Terre », mais je cherche à les faire se rejoindre en construisant ou en préparant le Royaume. Dans le protestantisme libéral, il faut mentionner l’importance du mouvement du « christianisme social ». Celui-ci, par l’engagement compris comme spiritualité, a fait de la théologie un lieu « connecté » au réel. On ne peut comprendre une partie de l’oeuvre de Paul Tillich sans avoir cette notion spirituelle en arrière-fond.

   5. Spiritualité esthétique

Pour beaucoup, le « Beau » nous renvoie au Créateur. N’a-t-on pas souvent dit de Bach qu’il tutoyait les anges ? Dans le protestantisme, l’esthétique s’est surtout concentrée sur la musique, le seul art qui permettait de conjuguer « recherche du Beau » et « refus des images ». Toutefois, certains peintres protestants, comme Rembrandt, vivaient au travers de leurs pinceaux une vraie spiritualité de la profondeur, entre désespoir humain (Rembrandt fut envahi par des deuils successifs) et tendresse de Dieu. D’autres amateurs d’art trouvent dans la peinture une traduction de cette indicible profondeur. Or, le protestantisme libéral a toujours cherché à valoriser la culture comme lieu « complémentaire » de la recherche de Dieu, du moins du divin. L’art est, par essence, spirituel. Par ailleurs, le libéralisme contient en lui-même sa propre raison critique, sa propre capacité à la remise en question. Il est donc vacciné contre toute dérive idolâtrique. L’art est un appel à la transcendance, sans pour autant se substituer au discours théologique.

  6. Spiritualité des relations humaines

Dans nos relations, éventuellement aidées des sciences humaines, nous rencontrons l’autre, image du grand Autre. L’humain a été créé à l’image de Dieu. Rencontrer l’humain, c’est alors s’approcher de Dieu, en se faisant le prochain de mes frères et soeurs humains. Le libéralisme a souvent valorisé le dialogue de la théologie avec les autres disciplines, notamment les sciences humaines. La spiritualité s’en ressent ; elle est la traduction vivante de cette part des autres comme ouverture à l’autre. Par exemple, le livre de Paul Tillich, Le courage d’être, est à la fois un ouvrage théologique des plus profonds et une formidable ouverture à une démarche spirituelle d’approfondissement de soi. Dans un autre registre, on peut citer les « bavardages » d’avant et d’après-culte ! Ne les rejetons pas, au nom du sérieux du culte ! Ils font partie intégrante d’une spiritualité de la fraternité humaine où tout ce qui est dit ne doit pas forcément être sérieux… Derrière les mots, même futiles, c’est un face-à-face qui se joue, parabole d’un autre face-à-face…

   7. Spiritualité communautaire

Certes, en protestantisme, particulièrement chez les libéraux, c’est l’individu qui prime. Mais l’Église est « l’assemblée des fidèles ». Le culte, ainsi que les autres activités, permettent de nourrir sa foi et sa vie de tous les jours. Il existe une grande diversité d’approches sur la compréhension du culte et la manière de le vivre. Dans le libéralisme, l’accent est particulièrement mis sur la prédication comme enseignement. Mais celleci n’est pas « pur » enseignement, académique. Elle prétend rejoindre la réalité vécue des auditeurs. Elle se veut au carrefour de la réflexion et de l’existence. Elle est une invitation à approfondir sa propre existence, à mieux décrypter le monde. En ce sens, elle est fondamentalement moment spirituel. D’ailleurs, on ne dira jamais assez l’importance du temps qui suit la prédication, en silence ou en musique, comme appropriation personnelle.

Au-delà de cette grande diversité, il me semble que les spiritualités protestantes libérales se caractérisent par deux éléments importants :

– Dieu n’est pas du domaine du sacré, inatteignable. La spiritualité est un approfondissement de l’humain « devant Dieu » (pour reprendre une expression chère à Luther).

– La spiritualité est une recherche permanente, pas une certitude répétée. Nous sommes des « agnostiques croyants », c’est-à-dire des chercheurs de Dieu. Nous ne « savons » pas ; nous « croyons ».

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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