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Le libéralisme évangélique

Dans un ancien numéro (n° 196) d’Évangile et liberté, Vincens Hubac rappelait les origines du libéralisme, associé à la liberté de l’individu, et les relations entre libéralisme politique et libéralisme chrétien. Il précise aujourd’hui les caractéristiques principales du libéralisme évangélique.

L’expression de la foi n’a jamais été simple et n’a jamais fait l’unanimité. Il a fallu plusieurs siècles pour élaborer les grands symboles de l’Église : Credo, Symbole de Nicée, Symbole d’Athanase, etc. Au XVIe siècle, les confessions rédigées par les Églises protestantes attestent aussi une variété. De plus, les confessions de foi ont souvent été écrites en fonction de courants minoritaires ou hérétiques : il fallait réunir, recentrer, éviter l’éclatement par un consensus longuement discuté. Ces affirmations ont souvent conduit à l’intolérance au sein d’une même Église et entre les Églises. Aujourd’hui les débats sont apaisés même s’ils n’ont pas disparu. Les questions d’hier se posent toujours et le libéralisme évangélique, s’il a moins de visibilité qu’hier, n’en est pas moins un courant vivant et nécessaire dans un monde où l’intégrisme religieux a de plus en plus pignon sur rue.

Aujourd’hui, dans l’Église, beaucoup se disent libéraux parce que, pour eux, ce courant n’existe plus et d’autre part parce que ce qu’il avait de meilleur a été accepté par tous (ou presque) : la méthode historico-critique chère aux libéraux du XIXe siècle. Mais est-il si simple de réduire le libéralisme à une méthode de lecture ? Évidemment non ! Le libéralisme reste un courant dynamique, ouvert et moderne, avec une histoire et un avenir. Il se définit aussi par un état d’esprit fait d’ouverture, de liberté de pensée, de réflexion et de tolérance.

Avec la Réforme et les Lumières, le libéralisme évangélique s’inscrit dans un grand courant de pensée fondé sur la lecture de l’Écriture et sur un esprit de tolérance, de recherche, pouvant conduire à des remises en cause des dogmes et des ecclésiologies. Ses ancêtres sont les sociniens, Castellion, Moïse Amyrault de l’Académie de Saumur, le philosophe Pierre Bayle. Le libéralisme évangélique s’affirme au XIXe siècle avec F. Buisson, Pressensé, Ménégoz, Sabatier, puis il s’engage dans le christianisme social qu’il soutient toujours avec force. Charles Wagner, Wilfred Monod et son fils Théodore, A. N. Bertrand, Gounelle, Loriol prolongent la pensée libérale dans le XXe siècle.

Le libéralisme apparaît comme un engagement personnel, une espérance qui se vit dans la rencontre entre la Parole de Dieu et la raison humaine. Toujours dans la liberté de penser et de croire, de chercher, de remettre en cause tout en affirmant ses convictions, il s’engage dans toutes formes de diaconie, avec une piété forte, ainsi les Veilleurs fondés par Monod. Le lecteur l’a compris il est difficile de définir le libéralisme qui, du reste, ne supporterait pas d’être enfermé dans une définition. Essayons cependant de cerner ce courant en dix points.

1. Comprendre ce que l’on croit.

Qu’ils affirment leur foi ou leurs doutes, les libéraux cherchent à comprendre ce qu’ils croient ou refusent de croire. Le libéralisme n’est pas le courant rationaliste du XIXe siècle mais il est bien la valorisation de la raison mise au service de la foi pour en dégager l’essentiel. Cette forme de liberté face aux dogmes fait du libéralisme évangélique un des aboutissements de la Réforme.

2. Le libéralisme est évangélique, il s’appuie sur la Bible.

Par là il s’inscrit dans la pensée de la Réforme. Mais la volonté de comprendre et l’importance de la raison dans la démarche de foi ont donné naissance à une lecture critique des textes, dont A. Schweitzer fut un initiateur en France.

3. La raison n’empêche pas d’être à l’écoute du message de Dieu.

Là encore l’Évangile est au cœur de cette écoute. Mais la prière et la spiritualité ont une place importante comme dans tous les christianismes. Le libéralisme n’est pas qu’un rationalisme qui le conduirait vers une négation de la foi. L’expérience personnelle est caractéristique du libéralisme.

4. Pour les libéraux, les dogmes et doctrines passent après la Parole de Dieu et l’expérience.

Le libéralisme ne laisse pas enfermer la foi dans une dogmatique. Il évite les formules, les spéculations, la superstition. À la résurrection, le libéralisme préfère l’éternité, et la lecture des évènements de Pâques est faite pour en chercher le sens et non la réalité toujours discutable. La dogmatique ne peut être avancée qu’au prix du doute et de l’écoute des autres. Le libéral se méfie aussi de tout ce qui peut être assimilé à de la magie. Il cherche la portée de l’Écriture pour aujourd’hui.

5. Institution et sacrements ont un rôle secondaire et peuvent être remis en cause ou discutés quant à leur valeur symbolique, même si le libéralisme a bien conscience de l’utilité pratique de l’institution et des sacrements.

6. Les libéraux affirment leur foi en Dieu.

Dieu est souvent défini par l’Amour et l’Esprit. La foi libérale n’est pas très religieuse puisqu’elle s’exprime dans une simplicité qui cherche à exclure les systèmes religieux, croyances diverses, confessions de foi, etc. La foi en Dieu est optimiste, elle est la réponse au « oui » de Dieu à l’humanité. Le libéralisme est souvent théocentrique.

7. Le Dieu Amour tel qu’il est perçu est proche de l’humain et la grâce est accordée aux hommes quels qu’ils soient. Le libéralisme est universaliste.

8. La personne de Jésus est peut-être ce qu’il y a de plus discuté dans le libéralisme.

Ce qui compte c’est la prédication de Jésus beaucoup plus que sa personne dont on ne sait pratiquement rien. Jésus est homme, sa mort est un scandale, une tache sur l’humanité, mais elle n’est pas expiatoire. Comment Dieu accepterait-il une telle souffrance ? Le sacrifice est-il nécessaire au pardon ? Et la doctrine du péché, archaïque, culpabilisante, voire abêtissante, a-t-elle quelque écho ? Est-elle vraiment biblique ?

La résurrection est aussi remise en cause quand les récits sont pris au « pied de la lettre ». La résurrection c’est d’abord celle de celui qui entend une parole d’espérance et d’amour et qui y puise la force et la joie d’une vie nouvelle. Il est vrai que le libéralisme est souvent défini comme hérétique (adoptianiste1 en général, arien2 parfois), il en a conscience et assume la critique.

9. Un Dieu Esprit et Amour, Jésus humain conduisent à un optimisme anthropologique.

Les libéraux croient que Dieu appelle l’Homme au Salut gratuitement, à la fois collectivement et individuellement. Cet appel s’adresse à l’Homme dans son entier, lui ouvrant la voie à la liberté de penser et de croire ainsi qu’à l’accueil des valeurs culturelles. Le libéralisme admet en son sein une grande variété de courants. La conscience de chacun peut s’exprimer au plan moral, la raison de chacun peut s’exprimer au plan de la connaissance, et l’expérience religieuse de chacun est toujours respectée. La liberté est une caractéristique du libéralisme évangélique.

10. Le libéralisme est un christianisme ouvert aux autres courants religieux ou philosophiques, non seulement à ceux inspirés par la Bible mais aussi aux autres : islam, bouddhisme, par exemple. À chacun il reconnaît une part de vérité qui s’exprime dans des cultures, des pensées, des inspirations, des histoires, des époques différentes.

Ouvert aux cultures et aux sciences, le libéralisme est un lieu d’échange et de dialogue. Il cherche toujours à mettre l’enseignement de la Bible à portée de ceux auxquels il s’adresse. Aujourd’hui l’astrophysique, l’archéologie, la psychanalyse, la philosophie sont autant d’outils mis au service de la rencontre avec Dieu et de la compréhension de sa Parole. Le libéralisme évangélique est un humanisme.

Ces dix traits ont essayé de dessiner le paysage du libéralisme. Il ne faudrait surtout pas penser qu’en adhérant à ces dix points ou à la majorité d’entre eux on soit catalogué comme libéral ! C’est surtout la liberté de penser et de croire, pouvant aller jusqu’à la reconnaissance d’un christianisme athée, qui caractérise ce courant chrétien. État d’esprit moderne, manière d’être s’inscrivant contre toute forme de pensée unique, de manipulation, le libéralisme s’inscrit aujourd’hui dans l’actualité, peut-être aussi dans l’urgence.

  • 1. Jésus est adopté par Dieu comme son fils à l’heure de son baptême (cf. Mc 1,11). Il n’est pas fils de Dieu par et à sa naissance.
  • 2. Arianisme (cf. Arius) : doctrine qui met en question la manière classique de concevoir la divinité de Jésus.

À propos Vincens Hubac

Vincens.Hubac@evangile-et-liberte.net'

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