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L’Art de la Fugue

Johann Sebastian Bach est certainement l’un des compositeurs les plus importants pour la musique tonale. Et l’Art de la fugue, dont Louis Pernot nous parle ici, est l’une de ses compositions les plus magistrales : un sommet de la musique.

   Ce sommet absolu de l’art contrapuntique occidental est un mystère.

   Mystère d’abord, car comment est-il possible qu’un cerveau humain compose une oeuvre pareille ?

   Une vingtaine de fugues toutes plus complexes les unes que les autres, compositions souvent à quatre voix indépendantes, chacune des voix formant la plus belle des mélodies et l’ensemble une harmonie extraordinaire. À l’écoute, c’est presque impossible, on parvient à entendre deux mélodies en même temps, mais quatre… c’est comme écouter quatre conversations simultanément.

   Et ce n’est pas tout, certaines de ces compositions sont en canon : un thème commence, et tout en continuant, se surajoute à lui-même avec cinq mesures de retard, et la magie s’opère. Dans un autre canon le même thème s’ajoute aussi, mais deux fois plus lentement… et c’est encore plus beau.

   Mais le plus extraordinaire, ce sont, sans doute, les « fugues à miroirs ». Une fugue apparaît comme un sommet absolu de beauté, mais si on inverse toutes les notes, comme dans un miroir, le grave devenant l’aigu, la mélodie montant dans l’une quand elle descend dans l’autre, on a une autre fugue plus belle encore. Dans L’offrande musicale, on a même une fugue que l’on peut jouer en commençant par la fin, tout en mouvement rétrograde, et on a une autre fugue, ou encore en retournant la partition, on commence donc par la dernière note et le haut devient le bas, et voici une nouvelle oeuvre encore plus belle.

   Tout cela est inimaginable, et ce qui l’est plus encore, c’est que l’on ne reste pas dans le cadre d’un exercice purement théorique, mais que la musique est belle, intérieure, pure, spirituelle, d’une perfection, d’une délicatesse, d’une pureté rarement atteintes. Certes, ce n’est pas une musique facile, il faut apprendre à l’aimer, la profondeur est rarement d’un accès aisé, mais quelle beauté, quelle paix, et quelle émotion quand on écoute, même tout simplement sans chercher à savoir comment cela a été écrit.

   Un autre mystère, c’est de savoir pour quel instrument Bach a écrit son oeuvre. Il ne l’a pas dit, et chacun a son idée là-dessus. Certains on même dit que ce n’était pas écrit pour être joué. Cela on peut le contester. Bien sûr que le beau est fait pour être concrétisé, il ne doit pas rester théorique. Mais ce qui est possible, c’est que l’on soit au-delà de ces questions purement humaines ; c’est de la musique pure, elle tient à elle-même, et on peut la jouer au clavecin ou avec un quatuor d’accordéons, ce sera toujours aussi beau.

   Un autre mystère encore, c’est que l’oeuvre nous est parvenue inachevée. La dernière fugue s’arrête brusquement, et nous avons de la main de son fils la mention : « Sur cette fugue, où le nom de BACH est employé comme contre-sujet l’auteur est mort ». L’idée est belle : ce serait comme le testament musical et spirituel de Bach… Mais certains pensent que Bach avait fini son oeuvre bien des années avant sa mort et qu’il aurait pu vouloir la laisser comme en suspens. Soit comme une énigme musicale, invitant les musiciens à chercher et inventer la suite, soit pour indiquer que la musique mène vers d’autres espaces, et que cette perfection n’est pas une « Tour de Babel » prétendant à être le sommet de la musique en soi. La quête de l’homme comme toute oeuvre humaine reste inachevée parce qu’elle ouvre vers l’infini de la perfection, du beau et de l’harmonie qui sont Dieu et qui ne nous appartiennent pas.

   Il est dommage que la plupart des enregistrements terminent artificiellement l’ Art de la fugue : il faut la laisser en suspens. La fin de l’ Art de la Fugue, Bach ne la donne pas, personne ne la connaît, c’est à chacun de la trouver en cherchant Dieu, en allant se mettre à l’écoute des anges qui ont encore d’autres harmonies à nous donner.

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À propos Louis Pernot

est pasteur de l’Église Protestante Unie de France à Paris (Étoile), et chargé de cours à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.

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