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La religion et son essence de Schleiermacher à aujourd’hui

Est-il possible d’enseigner une religion sans la pratiquer soi-même ? Est-il possible de décrire une religion « de l’extérieur » et d’en comprendre le coeur, l’essence, sans la vivre en pratique ?

  Dans l’histoire de la pensée chrétienne en général et dans celle du christianisme libéral en particulier, on peut tracer beaucoup d’itinéraires. De F. D. E. Schleiermacher (1768-1834) à nos jours, en voici un que je n’avais pas encore balisé avec suffisamment de netteté.

Même connu de seconde main, Schleiermacher demeure l’une des figures tutélaires de la pensée protestante libérale. Ses discours De la religion (1799) ont marqué une étape dans l’évolution de la pensée chrétienne. Il venait de prendre directement contact, à Berlin, avec le monde des différentes formes d’art, et cette expérience nouvelle l’a incité à repenser sa foi en mettant en évidence la « parenté intérieure » des arts et de la religion. Pour désamorcer les préventions des « personnes cultivées » de son entourage et de son temps qui « méprisaient » la religion, il s’est ingénié à leur monter que, dans son « essence », elle ne devait pas être confondue avec les formes critiquables qu’elle a trop souvent revêtues dans l’histoire. Mais cette démonstration faite, il s’est empressé de signaler que la religion, quand elle est vraie, demande à être pensée, exprimée, communiquée. Ce qu’il a expliqué plus tard dans son cours d’esthétique sur la formation des oeuvres d’art peut s’appliquer tout aussi bien aux formes dans lesquelles la foi chrétienne parvient à l’expression. Tout comme la poésie ou le roman, la formulation de la pensée chrétienne procède d’une intuition excitative de départ, qui entraîne une recherche des formes expressives susceptibles d’en rendre compte, suivie à son tour par la mise en forme dont la communication et la pensée elle-même ont besoin. Il n’y a donc pas de religion sans les formes langagières, imagées, gestuelles, musicales ou encore sociales dans lesquelles elle est concrètement vécue et se donne à connaître.

Cette leçon, le protestantisme libéral du XIXe siècle ne l’a pas toujours entendue dans son entier. Très soucieux de se désolidariser des traditions, coutumes ou doctrines qui rendaient le christianisme irrecevable aux yeux de ses contemporains, ses représentants se sont souvent efforcés de le délester de tout ce qui le desservait et ont cherché à le présenter sous une forme épurée qui, pensaient-ils, devait le rendre acceptable au monde contemporain. Simultanément, ils sont pour la plupart partis de l’idée que, délestant ainsi le message évangélique de tout ce dont trop de doctrines et de traditions l’avaient affublé, « l’essence du christianisme » qu’ils mettaient ainsi en évidence se situait dans le droit fil d’une fidélité bien comprise aux exigences de la Réforme.

  Sous la plume de certains d’entre eux, par exemple Ferdinand Buisson, la religion à laquelle ils tenaient encore est parfois devenue quelque chose de si ténu que leurs coreligionnaires s’en sont effarouchés, se demandant si les représentants de cette branche-là du protestantisme n’allaient pas trop loin dans leur entreprise visant à délester les expressions de la foi de ce qui était censé l’alourdir. Dans sa controverse de 1903 avec Buisson (1841-1932), Charles Wagner (1852-1918), le fondateur de l’Église libérale du Foyer de l’Âme, a bien montré qu’il y avait dans la pensée de son contradicteur un moment à partir duquel on est bien obligé de se demander si l’on est encore ou non sur le terrain du christianisme, fût-il le plus épuré.

  Au même moment, Adolf von Harnack (1851-1930) a beaucoup retenu l’attention avec ses conférences à l’Université de Berlin sur L’essence du christianisme. Édité en traduction française en 1907, ce livre reste un classique de la théologie protestante libérale. Fort de ses recherches de très haut niveau sur les premiers siècles de l’histoire chrétienne et de ses études sur le Nouveau Testament, Harnack a pensé pouvoir dégager des textes évangéliques eux-mêmes un noyau discursif constituant l’essentiel du message et de l’enseignement de Jésus, une « essence » culminant dans la proclamation de la paternité de Dieu envers tous les humains.

  Si le livre de Harnack vaut toujours d’être lu, il s’est heurté d’emblée à des critiques acerbes de l’abbé Alfred Loisy (1857-1940) dans son petit livre de 1902 L’Évangile et l’Église dont les idées devaient finir par le faire condamner et même excommunier pour « modernisme ». Or, fait des plus surprenants, une partie des critiques de Loisy a trouvé l’assentiment d’Ernst Troeltsch (1865-1923) qui était pourtant un ami et un admirateur de Harnack et qui reste à mon sens le représentant par excellence d’une pensée protestante et libérale aussi exigeante qu’aboutie. La critique de Troeltsch a rejoint celle de Loisy en ceci : on ne peut pas, dans ce domaine, séparer arbitrairement le noyau de l’écorce dont il est solidaire, on ne peut pas dégager de l’histoire et des textes néotestamentaire une « essence » qui serait indépendante des formes expressives, parfois déconcertantes, dans lesquelles elle a été communiquée et est parvenue jusqu’à nous.

  La thèse majeure de Loisy était à ce moment-là que l’Évangile ne peut être détaché de l’institution ecclésiastique catholique romaine sans laquelle il n’aurait pas de réalité ni ne serait parvenu jusqu’à nous (Jésus, selon lui, a annoncé le royaume des cieux, mais heureusement que l’Église est venue pour remédier à tout ce que cette prédication avait d’échevelé !). Troeltsch ne l’a évidemment pas suivi sur ce point. En revanche, il a trouvé, comme lui, que Harnack faisait trop bon marché des médiations dont la foi a besoin pour être pensée, se dire et se transmettre. L’essence du christianisme, si l’on tient à cette expression, ne nous parvient ni ne peut être dite ou pensée sous la forme ramassée que lui a donnée Harnack, au risque de l’européaniser et de l’embourgeoiser. Elle est, comme tout ce qui renvoie à l’imminence de Dieu, indicible, irreprésentable, impensable, incommunicable comme telle. L’essence du christianisme (ou de la religion) ne nous est accessible et ne peut être l’objet d’une prise de conscience que dans les médiations symboliques et langagières par lesquelles elle nous parvient.

  Dit en termes plus simples, il en est du christianisme ou de la religion comme de la musique ou de la poésie. Nul ne peut dire ce qu’est « l’essence » de ces formes d’art. Pour savoir ce qu’est la musique, il faut l’entendre ou en jouer. Idem pour la poésie, le théâtre, la danse, etc. Idem encore pour la religion : pour savoir ce qu’elle est, il faut y avoir part. Ce n’est donc pas sans raison que Schleiermacher, professeur réputé à l’Université de Berlin, est resté jusqu’à la fin de ses jours un prédicateur assidu, ou que Troeltsch, esprit soucieux de scientificité, ne négligeait pas de faire allusion à sa propre foi dans ses cours destinés à de futurs pasteurs.

  À voir ce qui se passe actuellement dans certains instituts universitaires qui ont la religion – ou les religions – pour sujet de recherche et d’enseignement, la dérive semble devoir être l’inverse de celle des libéraux qui misaient sur l’essence de la religion, c’est-à-dire sur une exigence spirituelle qui, pour eux personnellement, gardait un caractère vécu et mobilisateur. Par souci, justement, de scientificité ou, disent-ils, d’objectivité, les universitaires en question entendent faire abstraction de toute foi religieuse personnelle, voire se prévalent de n’en pas avoir, pour ne s’intéresser qu’aux aspects observables, quantifiables, descriptibles, analysables du « phénomène religieux ». Là où Gerhard van der Leeuw intitulait son livre le plus connu La religion dans son essence et ses manifestations (Paris 1955), sans jamais dissocier ces deux aspects l’un de l’autre, ils ne retiennent que le phénomène, la surface, et leur discours, car c’en est un, ne porte plus, dès lors, que sur un objet dont la raison d’être profonde leur échappe. Un libéralisme bien compris doit en être conscient.

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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