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Essai sur la beauté

La notion de beauté et le goût de la rechercher sont sans doute particuliers à l’être humain. Comme le rire, le sentiment de la beauté serait le propre de l’homme. Peut-on cependant la contempler longtemps, cette beauté, sans en être lassé ? Peut-on se livrer à l’extase devant un tableau, un monument, sans avoir, un moment plus tard, le désir d’aller plus loin, d’en voir un autre ? Devant tel ou tel objet où se pose notre regard, le sentiment de beauté est, le plus souvent, subit, c’est un réveil brusque qui nous met dans la joie. Ensuite que se passe-t-il ? Ne faut-il pas ici distinguer la beauté perçue dans une chose, un paysage, une œuvre d’art et celle que nous découvrons chez un être humain ? Ce second cas nous inspirerait en effet un sentiment plus profond, plus durable.

Écoutons Baudelaire.

Un éclair… puis la nuit… Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître

Le poète nous fait ici entendre qu’un seul regard, tout à la fois, l’a rendu conscient de la beauté de la passante en grand deuil qu’il a croisée et, en même temps, l’a transformé, l’a fait renaître.

Mais de quel regard s’agit-il au fond ? La langue française cultive parfois des ambiguïtés qui ouvrent sur un doute, le suscitent, le cultivent. Est-ce le regard venant de la belle passante qui frappe en un éclair son vis-à-vis, regard peut-être accompagné d’un furtif sourire avant que ne tombe la nuit, lorsque divergent leurs chemins ? Ou bien est-ce le regard porté sur cette passante, faisant choc et fulgurante lumière ? Comme elle est belle ainsi ! Cet autre regard est découverte, éblouissement, joie inattendue…

L’important est ce qui jaillit, hic et nunc, entre deux êtres, ce qui est dévoilé soudainement de l’autre, sa personnalité profonde pressentie. En moi font écho ces vers de Pierre de Nolhac disant l’illumination d’une rencontre à la cour du roi, la joie de se sentir aimé par une gracieuse jouvencelle ou par un beau damoiseau :

Et plus d’un cœur, sous l’or des hauts plafonds du Louvre,

À l’éclair d’un sourire a tressailli d’orgueil.

L’éclair que suit la nuit ne s’est pas évanoui avec la fuite de la passante. Il a ouvert à une nouvelle connaissance, à de nouveaux sentiments, à une renaissance. Ainsi en est-il quand telle Samaritaine tire l’eau du puits de Jacob et que le regard d’un inconnu croise le sien ; la présence du Galiléen ainsi que sa parole la dérangent au plus profond de son cœur. La grâce qui surgit en ce moment ne peut être vue comme fugitive. Celle qui la reçoit s’en nourrit à jamais et la communique autour d’elle. La beauté de certaines rencontres est constituée de même par ce qu’elles offrent durablement d’intérêt, d’amour, à travers le regard, le sourire, tel bref propos d’où naît la joie.

A thing of beauty is a joy for ever (un objet de beauté est une source de joie, éternellement), affirme le poète anglais John Keats (Endymion, 1818).

Et de même Dostoïevski proclame un peu emphatiquement : La beauté sauvera le monde.

En elle s’unissent et culminent les trois grandes « idées » platoniciennes, le vrai, le bien et le beau.

L’homme regarde ce qui frappe les yeux, mais Dieu regarde au cœur (1 S 16, 2).

Nos regards seraient-ils bien peu efficaces, insuffisamment pénétrants, insuffisamment vrais, comparés à celui de Dieu ?

Les traits du visage découvert chez un autre être humain ne sont pas en effet l’essentiel, ce qui reste ; c’est l’être entier qui brusquement se donne dans un sourire qu’on ne peut plus oublier. Et puisque nous en venons à parler de Dieu, ne faudrait-il pas incidemment s’interroger sur la beauté des actes liturgiques que nous posons ensemble devant Lui ? Certes, nous échangeons en principe avec l’officiant ; dans une certaine mesure, il se livre à nous. Cependant ces actes ouvrent plutôt sur une sorte de face à face du fidèle avec Dieu où peut se produire une autre étincelle de beauté.

Allant plus loin, nous dirons ici que la langue française est bien justifiée malgré son apparente ambiguïté ; où est l’essentiel ? Où la beauté est-elle contenue ? Où mène-t-elle ? Citons ici l’académicien François Cheng :

La vraie beauté est élan de l’Être vers la beauté et le renouvellement de cet élan, la vraie vie est élan de l’Être vers la vie et le renouvellement de cet élan…

Une bonne éternité ne saurait être faite que de ces instants saillants où la vie jaillit vers son plein pouvoir d’extase…

Ni le regard de l’un ni le regard de l’autre ne sont le véritable « fait » de beauté. Celle-ci se trouve dans ce qui naît entre les deux au cours de cette scène, ou entre Dieu et nous dans la prière ou dans les moments liturgiques. Elle est dans « l’entre-deux », nous dirait la philosophie chinoise : entre-deux, ouverture pressentie, rapprochement, accord mutuel, même dans une sorte de non-dit. Et l’accord est même plus profond quand l’être est perçu comme frustré, voire douloureux et que la sympathie surgit pour un partage.

La vraie beauté est élan de l’Être vers la beauté et le renouvellement de cet élan, la vraie vie est élan de l’Être vers la vie et le renouvellement de cet élan.

On le sait sans doute, le sonnet de Baudelaire s’achève sur cette affirmation, sur cette étonnante certitude :

Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais.

Auparavant, avec un accent quelque peu romantique, le poète semble regretter cette rencontre fugace :

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Et si le souvenir, dans sa persistance, constituait cette grâce éternelle à laquelle le poète aspire ?

Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur… (A. de Musset).

La beauté des rencontres humaines dont nous sommes en train de parler est, reconnaissons-le encore, d’une nature assez différente de celle que nous découvrons dans la contemplation de tel ou tel tableau, celui de La Joconde pour prendre un exemple trop usuel. D’une nature différente car, dans une telle contemplation, l’échange est mince ; avec l’auteur du tableau peut-être ? D’autres œuvres d’art que nous admirons nous disent souvent, non pas la beauté, mais la douleur (ainsi les Pieta). La rencontre proposée par l’artiste est alors celle des êtres qui souffrent. La beauté n’y réside qu’indirectement dans les sentiments intimes de sympathie que l’œuvre nous inspire.

Quittons maintenant La Joconde et tournons-nous vers cette scène des derniers entretiens de Jésus relatés par l’évangile de Jean. La tension qui s’y manifeste, la beauté surnaturelle qui en sourd, les artistes ont tenté de les peindre à travers la représentation de l’ultime Cène ; ils ont eu peine à les faire percevoir. Paradoxalement de quel sentiment sont emplis ces derniers entretiens ? D’une joie née du total accord de Jésus avec le Père, joie dont il veut faire bénéficier les disciples (Jn 17,13). Dernière rencontre, mais de quelle densité ! « Ô vous que j’ai tant aimés, ô vous qui maintenant devez le savoir. »

Fugitive beauté, ultime beauté d’un homme qui va mourir et qui le sait. La prière finale de Jésus baigne ici dans une intense lumière : non pas seulement tristesse de tout quitter, mais joie parfaite que Jésus veut infuser à ses disciples. Il y a réussi, au moins indirectement sans aucun doute, puisque nous sommes en ce monde les chrétiens que nous disons être, en conséquence lointaine des derniers instants de celui qui va être condamné à mort et des premiers pas faits par les disciples illuminés par la résurrection.

Échange capital où gestes, regards, sourires, sont ce qui compte autant que la parole même. Scène de grâce, d’élan vers la vie éternelle, d’une surnaturelle beauté où est renfermé tout ce qui est advenu par la suite sur terre. Rencontre en apparence brève qui eût pu être fugitive, qui baigne en fait dans la lumière et en qui est enclose l’éternité du Royaume.

Si la beauté attire l’attention, captive le regard, émeut son spectateur, ne faut-il pas cependant se méfier des sentiments troubles qu’elle peut faire naître ? La beauté fugitive qui nous subjugue pourrait-elle être mensonge, tromperie ? Et l’homme n’est-il pas tenté d’aimer ce mensonge, de céder à cette tromperie ? Ainsi Baudelaire encore :

Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.

Comme le poète le dit ailleurs, peut-être s’agit-il d’un aperçu fugace ouvrant vers des valeurs inconnues, infinies et intensément désirées, quoique négatives :

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe

Ô beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton œil, ton souris, ton pied m’ouvrent la porte

D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

La « sagesse des nations » nous avertit. En particulier elle désigne une « beauté du diable », cette sorte d’éclat que procure la jeunesse, cette attirante fraîcheur (ô toi le plus savant et le plus beau des anges), qui n’est que faux-semblant devant lequel nous ne devrions jamais céder.

La beauté fugitive qui nous subjugue pourrait-elle être mensonge, tromperie ? Et l’homme n’est-il pas tenté d’aimer ce mensonge, de céder à cette tromperie ?

Combien le théâtre est rempli de ces jeunes premiers, de ces jeunes premières qui, un jour, derrière l’innocence qui séduit, l’agrément qui fascine, dévoilent l’inconsistance de leur esprit, le danger de leurs charmes et même souvent la banalité de leurs traits !

Tout n’est donc pas simple dans l’intérêt que nous éprouvons pour la beauté.

Que cherche Arnolphe en Agnès, poussé comme il l’est par la secrète envie de l’émouvoir en profondeur, de la transformer en son amante, en sa femme ? A-t-elle d’autre intelligence que cette innocence qui semble la protéger, d’autre beauté que celle que sa réserve fait cependant soupçonner ?

Et plus encore pensons à l’attrait d’Athalie pour Joas, au rayonnement, pour elle, à la fois attirant et inquiétant, voire à l’attrait de Phèdre pour l’éphèbe farouche, le bel Hippolyte. Les regards de la reine d’Athènes ne peuvent se détacher du visage du fils de Thésée ; complaisamment, elle tourne autour de lui, tentée par sa jeunesse, imaginant une vie tout entière avec lui, cherchant à lui communiquer l’émotion qu’elle ressent :

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante ! […]

Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

Cette trouble beauté de la jeunesse susciterait non le désir de partage, mais celui du viol, non l’échange, mais la possession, non la lumière mais l’infernal abaissement dans un plaisir égoïste. Déviance du sentiment, alors que la beauté, précédemment, nous amenait à concevoir une élévation, une renaissance de l’être, une communion de deux êtres.

Notre trouble est d’autant plus grand que nous savons que l’adolescence est parfois un âge qui connaît son pouvoir et sait en jouer. L’innocence est alors comme une barrière toute volontairement dressée ou à demi consciente qui redouble l’attirance ressentie par le partenaire. La perversité tente de nous abuser, de nous attirer dans les profondeurs de son vice. Regardons Hérode fasciné par la danse de Salomé : la jeune princesse sait bien (ou elle s’en doute bien en tout cas) quel émoi va pousser le roi à lui accorder ce que sa mère désire. Le roi, qui ne cherche pas à résister, succombe en se précipitant sur le chemin du crime.

Désir sombre ou jalousie ? Les deux sentiments entraînent irrésistiblement au mal et peuvent conduire jusqu’au meurtre. Tel est Saül. Charmé d’une part par les qualités de David, sa grâce et son talent de jeune harpeur, son adresse et son courage de combattant, convaincu d’autre part qu’il serait à même de le remplacer sur le trône, il désire l’éliminer de sa cour, se débarrasser de ce rival potentiel. Quel retournement, en somme ! La beauté peut susciter la perversité. Nous l’avons évoquée, avec Dostoïevski, comme source de salut du monde et voilà qu’elle le dérange, qu’elle le bouscule, qu’elle peut le détruire

L’éclair de la beauté, les pires criminels y sont sensibles. L’exemple d’Hérode s’est répété bien des fois à notre époque qui nous offre maintes preuves du fait que ces criminels adorent la beauté et collectionnent ses manifestations artistiques : citons ainsi Goering !

Un éclair de beauté ? Et si c’était l’éclair produit par le soufre ?

Racine a dit quels sentiments de jalousie peuvent ressentir certains de ses héros en face de la beauté de la jeunesse : Phèdre ou Athalie, alors qu’elles avancent dans l’âge, sentent leur emprise sur le monde et sur la vie leur échapper. Hippolyte nimbé de la beauté du diable !

La beauté possède deux faces, positive ou dangereuse. Comme bien des qualités humaines, elle peut exister tant pour le meilleur que pour le pire. Et le départ entre ces aspects antagonistes se fait selon la place qu’y prennent l’égoïsme ou l’amour. D’un côté, le désir de prendre pour soi sans donner, la propension à voir le « diable » comme un motif de plaisir et de possession personnelle, comme une aide à réaliser les désirs les plus fous (pensons à Faust). D’un autre côté, la générosité et l’amour cherchant avant tout l’intérêt de l’autre qui s’est manifesté à nous dans l’éclat de sa beauté.

Contempler la beauté, la rechercher comme un sacerdoce, comme voudrait le suggérer tel penseur contemporain (Dominique Ponnau, ancien directeur de l’École du Louvre), sans prendre garde à quelques redoutables dangers ? En face d’elle, un dépassement réfléchi de soi s’impose pour que l’individu grandisse dans le vrai « culte de l’amour » qui pousse vers la lumière, vers cette éternité dans laquelle il aspire inconsciemment à se plonger.

La grandeur de l’homme est donc d’être capable de trouver dans la beauté ce qui doit le conduire vers les sommets de la rencontre et de l’échange. Il est alors attiré, non pas vers les satisfactions égoïstes, mais vers une commune élévation des deux partenaires. Le critère discriminant quant à la qualité de la beauté, c’est cet échange qui se noue, ce don et ce contre-don d’où naît cette joie surnaturelle (« éclair dans la nuit ») dont les mystiques savent parler et qui les rapprochent de Dieu en provoquant leur renaissance.

Là se découvre la Grâce. Dans cet échange, l’Esprit de Dieu est présent, actif à nos côtés et l’éternité y affleure.

Tel passant voit la beauté de la passante et en est ému, bouleversé. Tel autre passe à côté dans l’indifférence ou la cécité, absorbé par d’autres pensées que celles d’une telle rencontre fortuite, sans aucune ouverture sur ce qui s’offre à lui.

La beauté ne se livre pas communément à tous. La beauté ne saurait être bénéfique à ceux qui restent méfiants, qui ne sont pas prêts, disponibles, qui gardent leur masque. Pas de beauté créant en nous cette joie indicible sans un cœur ouvert à la charité. Le sentiment de la beauté se complète par celui de l’amour. Nous ne savons d’ailleurs guère aimer que ce que nous trouvons beau de quelque façon que ce soit, d’une beauté spirituelle autant et plus que physique.

C’est la grâce qui se lit à travers la beauté et c’est la bonté qui transparaît dans la grâce. Car la beauté, c’est la générosité infinie d’un principe (de vie) qui se donne. Ces deux sens du mot grâce n’en font qu’un. (Bergson, La pensée et le mouvant).

Comme le fait entendre François Cheng, par le titre d’un de ses plus beaux livres de commentaires de la peinture chinoise, Toute beauté est singulière, mais tout regard ne peut en capter l’étendue, la profondeur, en saisir le message (Ô toi que j’eusse aimé !). Tel arrangement de fleurs, de feuilles et d’oiseaux, telle branche fleurie qui s’incline sous le poids d’un insecte ou par le souffle du vent, ne sont peut-être que cela pour nous, des objets de la nature assemblés au hasard devant notre regard. Et si l’artiste voulait exprimer bien plus, la saison, l’heure et cet accord profond d’un moment entre les êtres et les choses que seul révèle son talent ?

Toute beauté est singulière. Elle réside dans ce qui est entre les choses vues, au-delà de la simple représentation que saisit notre regard immédiat. Elle est dans le souffle qui passe entre les êtres, entre les choses, dans l’appel que le peintre suscite pour faire éclore en nous une vision plus riche, une pensée plus poétique.

Toujours en prenant référence dans le monde oriental, nous nous tournons volontiers vers la photo d’un lama tibétain prenant le pouls d’une fillette. Scène banale, penserez-vous d’abord. Mais regardez.

La fillette est toute retenue, abandonnant comme avec une extrême réticence l’extrémité de son bras. Elle est réserve, elle est aussi grâce, par ce geste inusité pour elle sans doute, qui dit tout de même une certaine confiance et qu’un sourire timide complète pour nous. Nulle expression ne peut décrire son attitude, si ce n’est celle de sa beauté.

Le visage du lama, lui aussi, brille d’une beauté saisissante. Il regarde de son mieux sa petite patiente, il l’observe, c’est son rôle de médecin, bien sûr, de comprendre ce dont souffre la jeune malade. En même temps, il la met en confiance par un sourire amical retenu, mais franc et encourageant qui l’aide à accepter cette petite épreuve.

La beauté n’est pas tant chez l’un ou chez l’autre de ces deux personnages. Elle est entre les deux, elle est dans la concordance de leurs gestes et de leurs pensées profondes, elle est dans l’accord qui s’établit entre eux, dans l’appel muet et respectueux du lama et dans la réponse de l’autre. Et l’on voudrait que dure ce moment où la beauté éclate pour nous.

Car elle a souvent ce caractère, la beauté, celui d’un appel à quelque chose qui transcende la rencontre, qui ouvre sur du non-banal, du rarement vu : appel sans paroles peut-être, enfoui dans le simple regard, dans un pâle et furtif sourire, dans un simple mot.

La passante m’a souri. Selon les circonstances, deux réactions sont possibles qui dénotent qu’on est frappé par autre chose de plus fort que la simple beauté physique. Voici ces réactions :

– oh ! quel bonheur…

– oh ! quelle joie.

Quel bonheur ! J’ai perçu ce sourire, sa douceur, sa signification pour moi : je ne suis pas n’importe qui pour elle, je compte, elle m’aime sans doute ou elle est prête à m’aimer, je suis devenu le plus heureux des hommes. Je détiens un avantage qu’elle ne donne à nul autre. Quelle chance, quel contentement !

Quelle joie ! L’allégresse m’emplit, car ensemble nous allons vers quelque chose de fort et d’inédit. Nous allons bâtir en commun. Je ne sais quoi encore, peu importe, c’est important pour nous, c’est capital. À peine suis-je en ce moment capable de deviner de quoi il s’agit, mais je jubile, je vais répondre à ce sourire, je veux faire comprendre mon ivresse, ma joie.

Dans le second cas, je suis mûr pour une action, je ne sais encore bien laquelle, ne serait-ce d’abord que de montrer cette joie par un sourire en réponse. Là est l’élan vers la beauté dont F. Cheng a tant parlé, la grâce généreuse qui pousse à donner, à se donner. À ce premier sourire, l’être ému de cette bonté répond par la recherche du bien d’autrui. Un accord se noue dans une clarté éclatante, dans une joie fulgurante et nous fait mieux découvrir l’autre, ce qu’il veut sourdement, ce vers quoi avec moi il peut tendre, même s’il ne fait, lui aussi, que le pressentir.

Dans la rencontre, avons-nous dit, la beauté peut être saisie par tel être et non par tel autre. Certains ne verront pas grand-chose alors que la vie d’un autre en sera transformée. Et la beauté physique n’y est peut-être pour rien répétons-le, en pensant à ce vieux mythe irlandais de Lugaid, fils de Dairé. Une sorcière hideuse et repoussante s’offre à sa vue et appelle son amour. Soudainement, Lugaid a vu en elle autre chose que ses frères qui fuient en assistant à cette apparition. Quand Lugaid se jette sur la pitoyable couche de la vieille, celle-ci lui apporte la souveraineté sur l’Irlande et se mue en une reine ravissante (c’est, si l’on veut, un peu le thème inversé de La Belle et la Bête).

Toujours sur les terres celtiques se raconte la légende du roi Cophetua peinte par Burne-Jones. À genoux devant une mendiante mal vêtue et sans traits remarquables, il la contemple, extasié. Et c’est elle qu’il veut aimer et non une fille de roi, quelle qu’elle soit. Il va en faire sa reine.

Une autre rencontre fulgurante, plus réelle, plus vraie pour les chrétiens, doit être notée. Sur la croix, Jésus vient d’être cloué entre deux larrons. L’un d’eux (Lc 23,40-42) avoue ses forfaits et reconnaît son voisin de supplice comme innocent et ne méritant donc pas son châtiment. Un tel mouvement de cet être déchu vers Dieu est toute beauté et Jésus lui fait aussitôt cette seule promesse qu’il puisse lui faire et qui emplit le mourant de joie : je vais t’accueillir au paradis. Quelques tableaux représentent cette scène infiniment douloureuse, avec ces trois corps tordus dans les souffrances de la plus monstrueuse agonie. Mais entre Jésus et le « bon larron » se déroule en parallèle un échange extrêmement bref, mais étonnant dans sa beauté.

Ce malheureux qui, probablement, a toujours vécu dans la laideur, le mal, voire le crime, au cours de ses derniers moments se dit qu’il existait d’autres valeurs dans la vie que celles auxquelles il s’était toujours attaché. Il connaît l’éblouissement de ce court dialogue avec le Sauveur. Il reçoit alors dans une aveuglante clarté cette conviction de l’amour inconditionnel de Dieu. Sa dernière heure en est illuminée, auréolée de beauté par cette révélation. À son ultime heure, il a fait la plus belle des rencontres. Un très bref échange de paroles, un simple regard de Jésus et cette scène est là, pour nous apprendre ce que peut être, au moment de mourir, la fugitive beauté d’une compréhension totale d’un amour offert sans restrictions.

Dans ces minutes de grâce, l’attitude de pure bonté de Jésus procure au bon larron une ouverture sur l’éternité. La pire misère de cet homme ne fait pas obstacle à la beauté qui enveloppe ses derniers instants d’agonie. Dire l’amour qu’il éprouve brusquement pour son Sauveur est un instant de beauté.

Toute rencontre de grâce a « sa » beauté. Toute rencontre peut nous appeler à la découvrir là où nous ne la trouvons pas nécessairement, si nos yeux sont obscurcis, si nos oreilles ne savent pas entendre. Une telle rencontre doit être pure de tout penchant égoïste. C’est en permanence – et c’est difficile, certes –, que nous devons garder notre attention vigilante à autrui, même alors qu’il achève sa vie sous nos yeux, et porter notre élan vers ce qui seul compte ici-bas : trouver Dieu dans notre prochain.

Aucune grâce extérieure n’est complète si la beauté intérieure ne la vivifie. La beauté de l’âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps. Victor Hugo.

Des activités humaines, dire la seule véritable, celle où Jésus nous précède et nous guide. Dire le centre de la rencontre, la découverte inespérée, inattendue, ineffable, la beauté secrète qu’elle renferme. En naît le vif enthousiasme de celui qui marche à la suite de son modèle.

Que l’éclat furtif s’inscrive 

             entre les yeux, 

                            entre les lèvres

À la vraie vie 

              indéfiniment 

                           nous re-naissons.

(Les poèmes qui suivent sont extraits du Livre du vide médian de François Cheng, édité par Albin Michel).

De ce qui advient entre deux êtres, dans un seul regard peut-être, tout le vrai est-il perçu ? Tout s’efface-t-il, tout disparaît-il ? Comment le bien savoir ?

      Être humble assez pour entendre l’impalpable

                   dévoiler l’indicible, épouser l’inouï

      Et venir enfin 

                   au-devant de la transparence de l’aube 

      Et te dire, avec l’évidence du jour, « me voici ».

Ce qui est obtenu dans la rencontre, dans la beauté qui, entre deux, se révèle, dans la connivence qui se fait sentir, dans la compréhension commune d’un fait poétique, d’une création en devenir, ce qui se passe alors est infiniment plus grand que les protagonistes. Même enfouie dans une profondeur inconnue est la beauté de l’instant, plus encore la grâce qui demeure.

Être abandon pour recevoir l’abondance du don, du don inespéré, sceau d’une vie toute d’amour.

La lumière que tu dispenses

Tu l’ignores  

Mais plus que les étoiles

Contemplées par toi,

Tu es le gîte de la lueur

Vers où convergent

Les papillons de nuit

Vers où Un cœur battant

Depuis le trop lointain

Trace la voie,

Lance le vol

Donne le chant.

Don

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À propos Bernard Félix

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