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Mai 68 et le ministère pastoral

Le quarantième anniversaire des « événements de mai 1968 », est l’occasion, pour Bernard Antérion, de raconter comment il a vécu cette période, et en quoi elle a changé la vie de l’Église et le ministère pastoral.

Le ministère pastoral s’exerce dans l’histoire, dans l’espace et le temps. Ma manière de vivre ce ministère ressemble de très loin à celle qui était vécue au début du XXe siècle, par exemple. Tout événement personnel, social ou historique modifie ma façon de vivre et de travailler. On sait bien que des événements comme la dernière guerre mondiale, les camps de prisonniers, la guerre d’Algérie, ont marqué durablement. Dans une bien moindre mesure, les événements dits de mai 68, ont marqué celles et ceux qui ont vécu cette période. La dramatisation de ce temps n’a rien à voir avec les temps de guerre, mais pourtant les traces restent vives et sans doute aussi masquées.

Être étudiant en ce temps là, c’est bien sûr être marqué par le sentiment d’une force collective, d’un avenir commun, d’une espérance un peu folle. De paroles qui se libèrent des habitudes et qui tentent de vivre les idéaux et les idéologies sans complexes. Ce sera aussi la sensation de vivre un temps orienté vers un nouvel avenir, tournant la page d’un présent un peu terne ; c’est le temps des convictions et des possibilités, des nouveautés qui devront advenir. Ne pas douter de l’avenir ; demain aura bien lieu et ce ne sera pas un destin ; on peut changer les choses. Dire, c’est aussi agir.

1 • La théologie mais aussi l’expression de la foi comme droit et devoir dans la cité. C’est la fin apparente des cloisonnements. La théologie comme discipline n’est plus réservée aux spécialistes ; elle rejoint les sciences dites humaines. C’est la fin du patois de Canaan pour d’autres patois parfois. La formation théologique est aussi une confrontation intellectuelle et idéologique avec d’autres ; être théologien dans la cité, en lien avec ou contre ce qui se passe dans la ville, dans le village. J’ai pu vivre mon ministère au milieu de ceux qui ne sont pas membres de mon Église, de ma communauté. Le pasteur n’est pas réservé ; il est désormais sensible, de façon irréversible, à ce qui se passe autour de lui. Certes, cela n’était pas nouveau, mais cela devenait en ce temps là le nouveau et seul cadre de vie et de travail possible.

2 • L’Église, et en particulier la réformée, vit la réforme comme un combat, comme une tension à l’intérieur d’elle-même. Les changements de pratique sont aussi les signes de changements de mentalités profonds. Le magistère devient peu à peu un ministère. Les changements les plus spectaculaires furent sans doute ceux liés à la catéchèse : une catéchèse non pas réservée aux seuls enfants, mais une formation pour l’ensemble des membres de l’Église. Une catéchèse continue au contact des réalités ordinaires, une formation par séquences à composer et à organiser, remplace un « dessein de Dieu » enseigné comme une évidence. Rien n’est achevé en ce domaine ; beaucoup reste à faire et cela est encore en débat avec les tentations d’un retour à un ordre ancien.

3 • La place des laïcs dans l’organisation ecclésiale a été bouleversée. Ce fut le passage de témoin entre grands laïcs disait-on, et les laïcs ordinaires et dévoués qui sont devenus des présidents et présidentes de conseils presbytéraux. Les responsables de la vie de la communauté ou de l’assemblée ne sont pas là pour assister le pasteur, ils exercent un service coordonné ; ils expriment le témoignage commun du peuple rassemblé. J’ai toujours vécu ce décentrement de la fonction pastorale au contact des membres responsables comme une tension dynamique et fructueuse.

4 • L’accession des femmes au ministère pastoral s’est développée et n’est plus un problème ou un débat. L’exercice du ministère en a été heureusement modifié. D’autres débats auront lieu comme ceux concernant des aspects de la vie privée des ministres à propos du divorce, de l’homosexualité, du pacs et autres nouveaux modes de vie. L’image du pasteur et de sa famille comme modèles d’identification a changé pour devenir plus proche de la vie réelle, et sans doute plus banale. Mais tout cela est-il réellement acquis ? Beaucoup reste encore à penser et à faire en ce domaine.

5 • La tension entre événement et institution reste pertinente et efficace. Cette tension garde sa pertinence et valorise parfois à l’excès les initiatives, et les événements locaux et particuliers, au détriment des grandes orientations institutionnelles, difficiles à mettre en œuvre et souvent peu mobilisatrices. Cette période de 68 a souvent été décrite comme celle des événements, pour en dire le caractère ingérable, inclassable et inattendu. L’activité pastorale ne serait-elle pas comme un événement à l’intérieur d’un cadre institutionnel ? Ne serait-elle pas alors comme une gestion improbable de l’inattendu ? Se préparer à un je ne sais quoi ! Être là au bon moment sur le bon lieu. Ajouter cette dimension indispensable dans la gestion du temps professionnel, avec ses impératifs, ses méthodes, ses évaluations indispensables, m’a toujours aidé, conforté, préparé à vivre de vraies rencontres.

6 • La place de l’oralité. Le ministère pastoral, fondé sur la parole, est un acte de parole. Il y a des choses à dire et souvent à défendre ! 68 fut un geste parolier, où des paroles furent dites et écrites sur les murs de nos villes ; elles étaient folles et fécondes, accessibles au plus grand nombre ; parfois des cris, des appels, des plaintes, des chants et des slogans. Il en est de même dans la vie ; il en est de même dans l’Évangile comme dans les évangiles. Prendre le risque de se tromper avec conviction ou bien avoir raison sans conviction ? Que vaut-il mieux lorsqu’il s’agit de transmettre et de convaincre ? L’oralité fondée sur la raison et la conviction, l’oralité de la vie et de la foi, n’est pas secondaire mais essentielle pour parler de ce que nous croyons et espérons mais aussi pour transmettre à d’autres ; des mots pour dire ce qui les concerne, ce qui les émeut, ce qui leur donne de la joie, ce qui les révolte. Cette oralité est au cœur des traditions bibliques lues, méditées, dites, commentées et priées ; elles sont pour moi en permanence comme une finalité du travail pastoral et comme des moyens qui sont sans cesse à redécouvrir dans une diversité qui ne fait plus peur, mais qui stimule et aide à vivre.

7 • La force du groupe et le rôle essentiel de l’individu, comme personne. Être ensemble, faire corps, vivre un temps comme assemblée, cela est essentiel. J’ai souvent vécu la vie de mon Église comme cette réalité où quelques uns peuvent changer et modifier le cours des choses et des êtres. Et en même temps, reconnaître et apprécier le caractère singulier et unique de la personne rencontrée. Il a fallu quitter les habitudes dans lesquelles l’habit faisait trop facilement le moine. Désormais, plus que jadis, les apparences ne disent plus les conditions sociales, religieuses ou politiques. Il faut tenir ensemble la solidarité d’appartenance, celle du groupe fugace ou installé comme lieu d’échanges et de transformation, et la singularité et l’individualité irréductibles des personnes par-delà toute appartenance. La singularité de l’assemblée dominicale est précisément cela : groupe clanique se fiant au même code, et en même temps personnes singulières sans grands liens personnels les unes avec les autres. S’adresser aux uns, est-ce encore s’adresser à chacune ou chacun ? L’intérêt de l’expression liturgique est ici en question ; elle a toujours été, pour moi, manifestée dans l’alternance entre un « nous » et un « je », comme deux modes de reconnaissance nécessaires.

Ce rapide parcours est-il vraiment en lien avec les événements de mai 68 ? On peut le contester sur tel ou tel point. Cependant la manière de vivre ce chemin pastoral avec ses 7 stations a été pour moi, non un calvaire, mais plutôt le bénéfice d’un esprit de mai, d’un souffle, d’une liberté vivifiante et dynamique ! Je ne me reconnais pas dans les caricatures et les critiques grossières, aujourd’hui à la mode, de cette période de notre histoire. Ce ne fut pas un temps idyllique et sans nuages, mais son caractère événementiel, sa brièveté, son intensité, m’ont permis de faire tenir ensemble dans mon ministère pastoral, convictions et libertés.

 

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À propos Bernard Antérion

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est pasteur retraité de l’EPUdF. Il a été en poste dans les paroisses de Bergerac, Rouen et Libourne. Ancien président de la Région Sud-Ouest et de la Commission des Ministères, il est actuellement président de la Communauté d’Églises Protestantes Francophones (Ceefe).

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